C’est une question qui a interpellé plusieurs générations d’historiens: la Déportation des Acadiens a-t-elle été uniquement décidée par le lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse, Charles Lawrence et ses conseillers? Lawrence a-t-il reçu l’approbation du gouvernement britannique? Du roi?

Voyons ça de plus près.

Il est vrai qu’à un moment donné, le puissant Board of Trade, responsable des colonies, a donné clairement son accord pour le retrait des Acadiens de la Nouvelle-Écosse. C’était en 1720, soit sept ans après le traité d’Utrecht de 1713 par lequel la France cédait l’Acadie à la Grande-Bretagne.

Le gouverneur de la Nouvelle-Écosse de l’époque, Richard Philipps, propose à Londres d’extirper les Acadiens et de les remplacer par des colons protestants. «Nous sommes d’avis que les habitants doivent être retirés aussitôt que les troupes que nous proposons de vous envoyer arriveront en Nouvelle-Écosse dans le but de protéger et de mieux coloniser votre province», répond le Board of Trade. Mais il enjoint Philipps «de ne pas tenter de le faire sans un ordre formel de Sa Majesté».

Aucun ordre en ce sens ne sera décrété. On ne parlera pas d’expulsion ou de déportation pendant les 25 prochaines années.

Dans les années 1740, après quelques tentatives avortées de la France et du Canada de reprendre l’Acadie, la question refait surface. En 1747, on circule parmi les Acadiens la rumeur qu’ils seront chassés du territoire.

La situation est telle que Londres intervient. Le duc de Newcastle, futur premier ministre, et alors secrétaire d’État – soit ministre des Affaires extérieures – écrit au gouverneur du Massachusetts, William Shirley, pour lui demander de tuer dans l’œuf cette affaire. «Sa Majesté ordonne que vous fassiez une déclaration publique aux habitants de cette province par laquelle vous leur apprendrez qu’ils ne doivent nullement craindre que rien de semblable ne leur arrive.»

Shirley récidive, Londres tergiverse

Mais c’est loin d’être une rumeur. Plus tard cette même année, Shirley soumet à Newcastle son projet de déporter les Acadiens vivants dans la région de Beaubassin, dans l’isthme de Chignectou, en Nouvelle-Angleterre et de les remplacer les familles de militaires qui s’occuperaient de cette tâche. Newcastle répond que le projet est «désirable», mais il craint une «révolution générale». Il précise que «Sa Majesté vous prie de considérer comment un tel projet pourrait être exécuté, en temps convenable, et quelles précautions faudrait-il prendre pour prévenir les inconvénients que l’on redoute.»

On en restera là jusqu’à ce que Charles Lawrence prenne la direction de la Nouvelle-Écosse. À compter de l’été 1754, Lawrence enverra des messages un peu flous sur ses intentions envers les Acadiens. Il dit d’abord en août «qu’ils seraient préférable qu’ils ne seraient plus là s’ils refusent le serment (inconditionnel)», puisqu’ils «possèdent les meilleures et les plus grandes terres de cette province et qu’aucun établissement ne peut se faire dans cette situation». Lawrence dit par contre qu’il est «très éloigné d’entreprendre cette mesure sans l’approbation de Vos Seigneuries.»

Les Lords du Board of Trade répondent qu’ils ne peuvent pas prendre une décision sans avoir soumis la question au roi George II.

Selon l’historien John Mack Faragher, auteur de A Great and Noble Cause, les Lords du Commerce voulaient ainsi se distancier afin pouvoir «nier de façon plausible» leur responsabilité, tout en plaçant la responsabilité dans les mains de Lawrence.

Lawrence passe à l’action

Puis, Londres donne le feu vert pour attaque contre le fort Beauséjour, dans l’isthme de Chignectou. Le fort tombe le 16 juin 1755. Lawrence écrit au nouveau secrétaire d’État, Thomas Robinson, pour lui faire part de son intention de «chasser à tout prix» les Acadiens.

Dans sa réponse, Robinson avoue ne pas être certain si Lawrence veut chasser seulement les Acadiens de Chignectou ou tous ceux de la Nouvelle-Écosse. Il craint, dans ce dernier cas, une insurrection et lui recommande d’assurer à ceux qui «prêteront le serment à Sa Majesté et à son gouvernement qu’ils peuvent demeurer dans la tranquille possession de leurs terres.» Par contre, il assure Lawrence qu’il a sans aucun doute agi «d’après un strict sentiment de sécurité indispensable».

Mais Lawrence ne reçoit cette lettre qu’en octobre, alors que la Déportation générale et entamée. Ce n’est que dans sa lettre du 18 octobre que Lawrence étalera à clairement à ses supérieurs ce qui est en cours, soit le déplacement de milliers d’Acadiens dans plusieurs colonies anglo-américaines, de la Nouvelle-Angleterre à la Georgie.

Si le gouvernement britannique croyait que Lawrence avait mal agit, il l’aurait relevé de ses fonctions ou l’aurait sévèrement critiqué. Au contraire, le 20 novembre, le Board of Trade recommande de nommer Lawrence gouverneur de la Nouvelle-Écosse, ce qui sera fait officiellement le 7 janvier 1756.

Et le roi? À la fin mars 1756, les Lords écrivent à Lawrence pour lui dire que comme celui-ci a indiqué que cette action était «indispensablement nécessaire pour la sécurité et la protection de la province», ils ne doutent pas que «votre conduite recevra l’approbation de Sa Majesté.»

Nous n’avons aucune trace de la réaction de George II.

En 1922, le généalogiste, archiviste et historien acadien Placide Gaudet affirmait que la responsabilité de la Déportation «retombe uniquement» sur Lawrence et son Conseil. L’historien Édouard Richard approuvera cette position. D’autres seront d’avis contraire et croient que Lawrence a agi sous les ordres de Londres. Enfin, certains croient que la réponse est entre les deux.

SOURCES

  • Placide Gaudet, Le Grand Dérangement – sur qui retombe la responsabilité de l’expulsion des Acadiens, Imprimerie de l’Ottawa, Ottawa, 1922 John Mack Faragher, A Great and Noble Scheme, W.W. Norton & Company, New York, 2006.
  • Thomas B. Akins, Acadia and Nova Scotia, Charles Annand Publisher, Halifax, 1869.
  • Placide Gaudet, Généalogie des Acadiens avec documents, dans Rapport concernant les archives canadiennes, 1905, vol. III, Imprimeur de Sa Très Excellente Majesté le roi, 1909.

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