Les funérailles grandioses réservées à la reine Élisabeth II nous ont plongé dans un univers qui tenait à la fois du Moyen-Âge et du 21e siècle.

Sous les feux de la télévision: les joyaux de la Couronne, un empereur, des rois, des reines, des sultans, des princes et princesses, carrosseries Bentley, uniformes chamarrées, gerbes de fleurs par dizaines de milliers, trompettes et cornemuses, défilés militaires traversant des foules fascinées tentant d’immortaliser la majesté de ce spectacle via des téléphones intelligents. Une capsule temporelle unique déposée dans les archives virtuelles de notre civilisation.

Ce qui m’a frappé également pendant cette dizaine de jours de deuil royal, c’est l’enchevêtrement de cérémonies honorant la reine défunte et de cérémonies saluant l’avènement d’un nouveau souverain.

Ce chassé-croisé de séances funèbres et de vivats enthousiastes montre bien comment la monarchie sait se succéder à elle-même, et par quel mécanisme minutieusement réglé elle se transmet instantanément, d’une génération à l’autre, en liant liesse et chagrin.

Comme si le temps était suspendu, le passé et le futur intimement liés dans ce que l’on peut appeler le précieux présent.

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Puis, la réalité retrouve sa routine. Et tandis que le nouveau roi est déjà occupé à chercher ses repères et à prendre ses marques, nous retournons à notre quotidien. Un quotidien peut-être moins rutilant, mais tout aussi accaparant, qui nous entraîne vers l’ailleurs de notre propre destinée.

Et c’est là que se pose la question de l’utilité de la monarchie.

La question est d’ailleurs déjà évoquée par l’essaim d’experts en monarchie squattant les studios de télé depuis une dizaine de jours. Sans doute épuisés de radoter les mêmes vieilles anecdotes royales au sujet de la reine, ils en sont à spéculer sur le roi Charles et, c’était écrit dans le ciel, sur l’avenir de la monarchie.

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Beaucoup confondent la monarchie avec la famille royale des Windsor. Ils sont contre la monarchie parce qu’ils n’aiment pas tel ou tel membre de la famille Windsor. Ou la famille Windsor au grand complet. Ou leurs ancêtres!

Ils oublient que la monarchie est un système politique. Un système politique antique (pensons aux pharaons), incarné depuis mille ans au Royaume-Uni par une famille, certes, mais pas nécessairement toujours la même famille ou dynastie.

L’Angleterre a connu, entre autres dynasties, les Normands (Guillaume le Conquérant), les Plantagenêt (Richard Cœur de Lion), les Tudor (Henri VIII, Élisabeth I), les Stuart (Charles I – décapité), les Hanovre (George II – la Déportation; Victoria), les Saxe-Cobourg-Gotha devenus les Windsor (Elisabeth II, Charles III).

Enfin, plusieurs confondent aussi monarchie absolue et monarchie constitutionnelle, comme celle du Canada, où le souverain règne mais ne gouverne pas.

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La semaine dernière, j’ai posé la question: remplacer la monarchie, mais par quoi? Généralement, on propose un président, élu au suffrage universel. Mais certains proposent un président élu par le Parlement.

Quels seront les pouvoirs d’une telle présidence? Qu’elle possède des pouvoirs exécutifs comme un premier ministre, ou des pouvoirs de représentation comme la gouverneure générale, la mise en place d’une nouvelle institution de cette nature va nécessiter moult palabres entre les différents paliers de gouvernement, et probablement sur plusieurs années, ce qui compliquera le processus, puisque les successeurs de l’un ou l’autre des premiers ministres en cause ne poursuivront pas nécessairement cette démarche dans la même ligne de pensée ou la même idéologie politique que leurs prédécesseurs.

Une assemblée constituante, indépendante des partis politiques, pourrait éventuellement résoudre ce problème. Avec, obligatoirement, un référendum à la clé, pour que les citoyens soient les véritables décideurs du régime politique dans lequel ils seront appelés à vivre.

Est-ce que le Canada est prêt à s’embarquer dans une telle démarche?

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Ce problème réglé, il faudra aussi décider si le Canada reste membre à part entière du Commonwealth, formé à l’origine par d’anciennes colonies britanniques dont plusieurs, au fil des ans, sont devenues indépendantes, se détachant de la monarchie britannique, tout en maintenant leur présence au sein de l’organisation.

Cette situation sera beaucoup plus facile à régler, de toute évidence. Mais cela ne nous empêche pas de nous demander à quoi peut bien servir cette organisation. Tout comme l’Organisation de la Francophonie, son pendant français, dont on n’entend pas souvent parler non plus!

Entre-temps, pour les francophones du Canada, y compris ceux du Québec, un changement de régime politique qui ne tiendrait pas compte de leur situation périlleuse en matière de survie démographique et linguistique serait l’équivalent de changer «quatre trente sous pour une piasse», comme on disait autrefois.

Le hic, c’est que si l’on n’y porte pas attention, par désintéressement ou autre, on risque, encore une fois, de se faire imposer un régime qu’on n’aura ni voulu ni choisi, et qui ne servira que la cause de ceux au Canada anglais qui ont oublié, et ils sont nombreux, que le Canada, tel qu’on le connait, a deux peuples fondateurs. Sans oublier les Autochtones.

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Hasard du calendrier, au moment où s’ouvre une nouvelle ère au Royaume-Uni, avec un nouveau monarque et une nouvelle première ministre, ici, au pays, une nouvelle session s’ouvre au Parlement canadien avec, en primeur, l’entrée en fonction d’un nouveau chef de l’Opposition, le très conservateur et très coriace Pierre Poilievre qui pourrait en faire voir de toutes les couleurs à notre ineffable premier ministre Justin Trudeau, parti à Londres pour pleurer Élisabeth et, apparemment, se lancer dans une nouvelle carrière de chanteur de cabaret spécialisé dans l’interprétation des tounes du si bien nommé mythique groupe anglais Queen.

Saura-t-il se montrer à la hauteur des attaques de son vis-à-vis Poilievre, qui maîtrise la rhétorique machiavélique et patauge dans les sophismes populistes comme un poisson dans l’eau?

Voyez, la reine est à peine inhumée qu’on est déjà retourné à nos vies, à nos histoires personnelles, à notre inflation, à notre déclin annoncée, à nos chicanes politiques. La vie bat son plein. Parce que tout passe. Même la mort d’une reine. L’automne peut commencer.

Han, Madame?

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