«Qui a gagné, qui a perdu, on n’en sait rien, on ne sait plus», chantait Gilbert Bécaud dans sa très belle et très émouvante chanson «Je reviens te chercher». J’ai cette toune en tête après avoir visionné les deux débats des chefs à l’élection québécoise de lundi prochain. Qui a gagné, qui a perdu: c’est la sempiternelle question que posent les journalistes après chaque débat électoral, question à laquelle ils s’empressent aussitôt d’éviter de répondre!

À vrai dire, je trouve cette question insignifiante. Comme si le but d’un débat consistait à terrasser implacablement un adversaire, alors qu’en réalité il s’agit essentiellement d’échanger des idées, souvent contradictoires, pour expliquer notre point de vue et, surtout, essayer de comprendre celui de notre vis-à-vis.

J’adore les échanges à bâton rompu avec un interlocuteur intéressé à partager sa vision des choses. Mais je déteste discuter avec quelqu’un qui ne fait qu’aligner des idées arrêtées, égrenées au fil de la discussion comme une sorte de mantra assommant. La fonction centrale d’un bon dialogue, d’un échange réel, consiste à peaufiner, à nuancer, à faire évoluer son propre raisonnement à la lueur de ce que réplique son interlocuteur.

Parfois, l’interlocuteur finit par nous convaincre du bien-fondé de son point de vue, parfois il finit par admettre les failles de son raisonnement. Ou vice-versa. C’était la méthode socratique, si j’ai bien compris: amener son interlocuteur à réfléchir sur ce qu’il dit, en décortiquant son raisonnement. C’est la manière idéale de déconstruire les idées reçues, les idées arrêtées, les idées ayant atteint le seuil de l’inutilité.

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Lors des débats des chefs, on atteint rarement ce niveau d’échange, chacun des chefs en présence misant plutôt sur la défense de son programme et l’énoncé de ses propres mérites. C’est ce qu’ils appellent généralement leur «vision». Mais soyons francs: il s’agit très souvent d’une vision à courte vue. La myopie politique est très répandue!

Ça donne souvent lieu à des envolées cacophoniques, comme on a pu le constater lors du débat de TVA si mal animé par un Pierre Bruneau quasiment psychorigide, coupant abruptement les échanges pour ne pas perdre une seconde de son propre «timing».

Au débat de Radio-Canada, animé avec une certaine bonhommie par Patrice Roy, les échanges étaient beaucoup plus fluides. Comme si l’affabilité de l’animateur était communicatif. Il se peut aussi que l’affabilité démontrée par le chef péquiste, Paul Saint-Pierre Plamondon, au débat de TVA ait déteint sur les participants au débat de Radio-Canada. Tant mieux!

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Et tout ça s’est superbement conclu dimanche soir dernier à la première de la nouvelle saison de «Tout le monde en parle» lorsque les cinq chefs en lice pour cette élection québécoise se trouvèrent réunis sur le plateau de l’émission.

Ainsi, on a pu les voir un peu plus au naturel, tout simplement occupés à échanger presque amicalement sur les enjeux qui les préoccupent et sur les points majeurs de leur programme respectif.

C’était réconfortant de voir que cinq chefs de parti politique, à une semaine d’un rendez-vous électoral qui définira la trajectoire du destin québécois pour les prochaines années, et le destin personnel immédiat de certains d’entre eux, soient capables de se trouver sur un même plateau, hors débat, pour tout simplement échanger leurs différents points de vue.

Je me suis trouvé chanceux de vivre sur un territoire où une telle chose fut possible! On ne voit pas ça partout. Même qu’on peine à imaginer d’autres sociétés où une telle convivialité politique soit envisageable.

Pourtant, à écouter les chefs politiques un peu partout sur terre répéter aux quatre vents qu’ils sont en politique pour le bien de leurs peuples, on pourrait croire que cela est répandu. Mais quand on constate que trop souvent ils ne peuvent se blairer, on déchante!

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Ciel, vous pourriez croire que je fais l’éloge de la non-partisanerie politique! Et vous auriez raison. J’ai une sainte horreur de la partisanerie politique. Bon, qu’on affiche ses couleurs, qu’on défende un chef, qu’on appuie un programme, pas de problème.

Mais quand la partisanerie devient une obsession, ou la manifestation extrême d’un besoin d’appartenir à un clan, ou le refus obtus de s’ouvrir à d’autres perspectives, je décroche.

On aime se gargariser de concepts comme la démocratie, la diversité, l’inclusion. Ce sont des concepts qui font évoluer les sociétés. Mais quand les promoteurs de ces concepts appellent à boycotter Untel ou Unetelle parce que ses propos détonnent, ou qu’ils rejettent quelqu’un parce qu’il ou elle ne correspond pas à leur définition de la diversité, je décroche.

Certes, il n’est pas toujours facile de comprendre des points de vue qui jurent avec nos propres valeurs. Mais cela n’interdit pas d’écouter et de chercher dans ces propos ce qui peut nous rejoindre. Un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Et la trouver!

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Mais tout cela est très subjectif, on en convient tous. Comme les propos des innombrables commentateurs qui piaillent à longueur de journée sur les ondes.

La plupart ne semblent pas conscients de la forte dose de cynisme de leurs propos et, mine de rien, ils jouent les pédagogues, en nous expliquant des choses que l’on sait déjà. Mais très souvent leurs lumineuses analyses sont truffées de petits mots à valeur éditoriale qui ont pour but de nous amener à partager leur point de vue. On n’est plus dans la pédagogie, là, mais dans la partisanerie! Camouflée.

Ce n’est pas pour rien qu’on voit tant de journalistes se présenter en politique. Ou d’anciens politiciens se transformer en commentateurs politiques dans les médias!

Cela dit, il faut faire confiance à l’intelligence des électeurs. C’est l’essentiel. La politique n’est pas l’univers glauque que décrivent certains contempteurs. La politique est le lieu où se retrouvent, pour le meilleur ou pour le pire, un agrégat d’individus portés par de multiples idéaux, certains plus nobles que d’autres.

Notre responsabilité, lors d’un débat politique, c’est d’exercer un discernement critique en tenant compte des valeurs qui nous habitent. Le reste est superflu.

Han, Madame?

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