Le documentaire, Les années Super 8, dans lequel Annie Ernaux se raconte est à l’affiche du Festival international du cinéma francophone en Acadie. Je propose donc plonger dans l’oeuvre de l’autrice française, lauréate du Prix Nobel de littérature 2022, par le biais de deux de ses romans autobiographiques.

L’événement, Annie Ernaux

Peu d’écrivains ont écrit sur le thème de l’avortement comme l’a fait Annie Ernaux. Si plusieurs romans évoquent l’avortement, rarement, ceux-ci fournissent des détails sur la façon dont cela se passe.

Dans ce roman autobiographique, l’autrice nous livre un témoignage bouleversant sur l’avortement qu’elle a dû subir en 1964 alors qu’elle était étudiante en lettres à Rouen en Normandie.

À l’époque, les interruptions de grossesse volontaires étaient interdites, illégales. Par peur de perdre leur droit de pratique, les médecins laissaient donc les femmes à elles-mêmes, sans d’autres choix que de se faire avorter clandestinement ou de poursuivre une grossesse non désirée.

Dans ce livre qu’elle a écrit plusieurs années après l’événement, l’autrice se remémore bribe par bribe ce qu’elle a vécu entre le moment où elle est tombée enceinte jusqu’après l’avortement. La jeune étudiante qu’elle était s’est retrouvée pratiquement seule pour traverser cette épreuve, préférant cacher sa grossesse à sa famille, craignant d’être jugée. Ni le géniteur, ni les médecins ou les professionnels ne l’ont appuyé dans ses démarches.

Ils ont même parfois un regard méprisant à son égard. Égarée, elle se sent démunie.

C’est finalement à Paris, sur la rue Cardinet, qu’elle trouvera une «faiseuse d’anges» comme on les appelait à l’époque. «J’étais debout près du lit, face à cette femme au teint grisâtre, qui parlait vite, avec des gestes nerveux. C’est à elle que j’allais confier l’intérieur de mon ventre, c’est ici que tout se jouait», raconte la narratrice. Elle nous rappelle que des milliers de filles se sont retrouvées dans cette situation, abandonnant leur ventre et leur sexe à une inconnue afin de «faire passer le malheur.»

Après l’intervention, elle retourne dans sa chambre d’étudiante pour attendre que le fœtus passe. Accompagnée de sa voisine, elle vit une véritable «scène de sacrifice». Elle est alors transportée à l’Hôpital à la suite d’une hémorragie. Elle n’épargne aucun détail, témoignant ainsi de la violence du réel.

«Je ne savais pas si j’avais été au bout de l’horreur ou de la beauté. J’éprouvais de la fierté… C’est sans doute quelque chose de cette fierté qui m’a fait écrire le récit.» Plus tard elle confie: «je sais aujourd’hui qu’il me fallait cette épreuve et ce sacrifice pour désirer avoir des enfants…»

Si l’avortement est légal au Canada depuis 30 ans, il reste que tout n’est pas simple et facile pour beaucoup de femmes dans le monde. Des obstacles empêchent encore des femmes d’y avoir accès. Ce livre apporte un éclairage historique et permet de comprendre que si nous n’y veillons pas d’autres femmes pourraient subir le même sort. Ce livre est encore plus d’actualité aujourd’hui. L’événement a été adapté au cinéma en 2021. (Gallimard, 2000). ♥♥♥♥½

Le jeune homme, Annie Ernaux

Ses récits bien qu’autobiographiques sont en quelque sorte des chroniques sociales d’une époque. Dans ce récit de 40 pages écrit à la première personne, elle revient sur une relation vécue avec un homme de 30 ans de moins qu’elle. «Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues», souligne-t-elle en exergue.

Paru au printemps dernier, Le jeune homme est le plus récent roman de l’autrice. Cette expérience la fait redevenir, l’espace de plusieurs mois, la fille «scandaleuse» et libre de sa jeunesse. Elle parle aussi du regard des autres lourdement réprobateur. «Regard qui, bien loin de me donner la honte renforçait ma détermination à ne pas cacher ma liaison avec un homme «qui aurait pu être mon fils» quand n’importe quel type de cinquante ans pouvait s’afficher avec celle qui n’était visiblement pas sa fille sans susciter aucune réprobation.»

Un voyage dans le temps qui lui a permis de franchir une étape importante dans son écriture. On dit de ce livre qu’il est une clé pour lire l’oeuvre d’Annie Ernaux. En effet, puisqu’elle revient sur l’acte d’écrire, sur son rapport au temps et à la mémoire. La narratrice revisite les lieux de sa jeunesse, ses années d’études à Rouen, se remémorant notamment son avortement clandestin raconté dans L’événement. Elle raconte comment parfois elle a fait l’amour pour s’obliger à écrire, «la certitude qu’il n’y avait pas de jouissance supérieure à celle de l’écriture d’un livre.»

L’autrice livre un récit intime sur cette relation amoureuse de la naissance jusqu’à la rupture. (Gallimard, 2022). ♥♥♥♥

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