Les procès en paternité sont monnaie courante de nos jours. Mais dans la vieille Acadie, c’était très peu fréquent. Et c’était encore plus rare que les Acadiens faisaient appel à la justice des autorités britanniques pour régler leurs comptes.

Pourtant, Joseph Broussard, dit Beausoleil, a été, non pas une, mais deux fois accusé par des membres de sa communauté.

C’était bien des années avant que le guerrier légendaire mène ses attaques contre les troupes ennemies qui pourchassaient les Acadiens fuyant la Déportation.

Un premier procès

La scène se déroule à Annapolis Royal, l’ancienne Port-Royal, à l’été de 1724. Louis Thibault, né en France, accuse Joseph Broussard de l’avoir «maltraité». Le procès-verbal du 10 août du conseil colonial – qui servait aussi de tribunal – parle de «maltreating and using him unjustly». On ne sait pas au juste quels étaient les gestes allégués.

Pourquoi Thibault aurait-il demandé l’intervention des autorités coloniales? Probablement parce que nouvellement arrivé, il ne pouvait pas compter sur un réseau familial étendu.

C’est tout le contraire pour Joseph Broussard. Il est issu d’une famille de 10 enfants. Sa mère, Catherine Richard, est apparentée par alliance à Germain Bourgeois, un marchand influent dont le fils Guillaume est député, un rôle très important d’intermédiaire entre la population acadienne et les dirigeants. Les députés étaient aussi responsables de l’entretien des routes, des ponts et des digues, en plus de juger des différends entre Acadiens.

Le conseil colonial est présidé par John Doucett, lieutenant-gouverneur et commandant de la Nouvelle-Écosse en l’absence du gouverneur. Doucett convoque Broussard à comparaître avec les députés de la région.

Les députés se présentent, mais sans Broussard. Les accusations de Thibault sont fausses disent-ils. Et l’accusé Broussard? Les députés affirment qu’il est dans la région des Mines (au nord d’Annapolis-Royal) depuis quelques mois avec un missionnaire, le père Charlemagne Cuvier.

Or, au début de 1724, un groupe de Mi’kmaqs a attaqué la garnison d’Annapolis-Royal; le missionnaire Cuvier a été reconnu coupable de s’être impliqué dans cet incident. Il est interdit de séjour en Nouvelle-Écosse. La présence de Broussard aux Mines l’incrimine davantage.

Les députés demandent pardon pour Broussard et ses compagnons acadiens qui étaient avec lui aux Mines. Le lieutenant-gouverneur Doucett leur répond qu’il n’y aura pas de pardon sans que Broussard ne comparaisse devant lui.

Deux jours plus tard, les députés reviennent devant le conseil. Joseph Broussard est avec eux, de même qu’Alexandre Girouard et Jacques Michel. Les trois sont interrogés séparément. Ils admettent avoir caché le projet d’expédition des Mi’kmaqs, mais sous la menace de représailles.

Les trois Acadiens sont reconnus coupables. Du même souffle, le conseil déclare Joseph Broussard également coupable d’avoir également agressé Louis Thibault. Il est jeté en prison.

Quelques jours plus tard, les députés reviennent devant les autorités pour plaider à nouveau pour le pardon pour les trois hommes. Finalement, le conseil accepte de libérer les accusés, tout en précisant qu’il pose ce geste «uniquement en considération» de la bonne foi des députés et du fait qu’ils avaient emmené les trois hommes devant eux.

Joseph Broussard s’en sort à bon compte. Mais il n’en a pas fini avec la justice.

Le procès de paternité de Beausoleil Broussard

En avril 1726, le conseil colonial est saisi d’une accusation de Marie Daigle: elle déclare que Joseph Broussard est le père de l’enfant naturel de sa fille, également prénommée Marie. Or, Broussard est alors marié, ayant épousé l’année précédente Agnès Thibodeau.

Marie Daigle souligne également que Broussard refuse de reconnaître sa paternité et d’assurer une pension à l’enfant.

Joseph Broussard comparaît alors devant le Conseil, qui est présidé, comme il y a deux ans, par le lieutenant-gouverneur John Doucett. L’accusé clame son innocence: il n’a point eu de rapports «charnels» avec ladite Marie.

C’est alors que la sage-femme qui a accouché l’enfant déclare sous serment que, dans ses pires douleurs, Marie a nommé Joseph Broussard comme étant le père de l’enfant.

Ce témoignage semble convaincre le conseil puisque celui-ci condamne Broussard à payer à la mère une pension de trois shillings et neuf pence par semaine, jusqu’à ce que l’enfant atteigne l’âge de huit ans.

Mais il y a plus.

Deux mois plus tard, la mère de Joseph, Catherine Richard, demande au Conseil de réduire la pension imposée à son fils. Une femme nommée Jeanne Dupuis, épouse de Guillaume Blanchard propose alors de prendre soin de l’enfant pour cinq shillings par mois. Qui dit mieux?

Finalement, Marie Daigle, accompagnée de son époux Jacques Goutille, décide de s’occuper de sa petite-fille sans recevoir de pension plutôt que de laisser l’enfant à Jeanne Dupuis.

Mais on n’est pas à court de rebondissements: Charles Landry, délégué et beau-frère de Joseph Broussard, propose à son tour de garder l’enfant et de loger également la mère, Marie, pendant un an. Cette solution reçoit l’aval de toutes les parties.

C’est peut-être tous ces bouleversements qui inciteront Joseph Broussard à quitter son village natal pour s’installer peu de temps après, avec son frère Alexandre, leurs femmes et enfants, dans la région de Chipoudie (maintenant Shepody, Nouveau-Brunswick), de l’autre côté de la baie de Fundy.

Les Broussard vont ensuite s’établir en amont de la rivière Petitcodiac, près de la ville actuelle de Moncton. Les deux frères vivront plus tard bien des aventures au cours de la période de la Déportation, pour finalement mener le premier groupe important d’Acadiens en Louisiane, où ils mourront peu après, à un mois d’intervalle.

SOURCES :

  • Maurice Basque, L’affaire Broussard de 1724, Les Cahiers, Société historique acadienne, vol. 2 no 2, avril-juin 1989
  • Maurice Basque, Genre et gestion du pouvoir communautaire à Annapolis Royal au 18e siècle, Dalhousie Law Journal, vol. 17, no 2, 1994.
  • Joseph Brossard, dit Beausoleil, Dictionnaire biographique du Canada, volume 3, Clarence J. d’Entremont, Université Laval/Université de Toronto, 2003.
  • Nova Scotia archives, procès-verbal du Conseil de la Nouvelle-Écosse, 1724, 1726.

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