Valérie, Caroline, Véronique, Simon, Karine, Karina, Émilie, Mathieu, Martin, Christian… quelques personnes que je connais depuis longtemps. Depuis la maternelle, même.

Chaque journée de maternelle commençait par une discussion, assis en rond. Madame Émilie nous questionnait sur notre soirée de la veille ou sur notre fin de semaine. Les moins gênés (lire les plus fiers-pet ) répondaient rapidement. Les autres avaient besoin d’être pointés du doigt. Je me souviens d’un matin où mon frère et moi étions partis pour l’école dans un kit qui se ressemblait beaucoup. Tellement que dans ma tête, on avait l’air de jumeaux. Alors, à la discussion, j’ai fait mon fier-pet et j’ai levé ma main:

– Madame Émilie, savais-tu ça, toi, que moi pis mon frère, on est jumeaux?

Du tac au tac, madame Émilie m’avait répondu:

– Hugo, dis pas ça, c’est même pas vrai.

Et elle avait changé de sujet. Je m’en souviens comme si c’était il y’a 36 ans: j’étais démoli. Je me suis fait remettre à ma place devant tout le monde et je n’avais même pas eu un droit de réplique. Je savais que je n’étais pas le jumeau de Stéphane, mais habillés comme ça, je trouvais qu’on se ressemblait. C’est tout, bon.

En maternelle, je me souviens que les garçons jouaient tout le temps aux p’tits chars. On avait un bac en plastique avec plein d’autos de toutes sortes de couleurs. Si elle était bleue, tout était bleu: les roues, les vitres, la carcasse. On en avait des bleues, des vertes, des jaunes, des mauves, des rouges… et il y en avait seulement deux noires. Comme les noires avaient l’air d’être des polices, tous les gars voulaient les avoir. Mais déjà, en maternelle, c’était au plus fort la poche. Et dans ma classe, celui qui se ramassait le plus souvent avec la poche, c’était Stéphane à Tinor. Je ne sais pas si c’est parce qu’il arrivait toujours avant les autres ou parce qu’il portait toujours des bottes avec des bouts en acier, mais c’était toujours lui qui avait les polices noires. Nous, on se contentait des vertes et des bleues. Misère!

Sauf un midi. C’était une journée où il mouillait à boire debout. Maman avait décidé de venir nous porter à l’école en auto plutôt que de nous faire attendre l’autobus à la boulangerie à côté de chez nous comme d’habitude. J’étais bien content de ça parce que, premièrement, je n’arriverais pas à la maternelle tout trempé et, deuxièmement, j’arriverais peut-être avant tout le monde, et j’aurais enfin les deux polices noires à moi tout seul. Le rêve! Le problème, c’est que j’ai abouti dans ma classe un p’tit brin trop tôt. Tellement qu’il n’y avait personne. Même madame Émilie n’était pas encore arrivée.

Au début, c’était l’euphorie: à moi les polices noires! Mais après quelques secondes debout, seul, au milieu de la place, ça commençait à me tracasser. Puis, tranquillement, l’inquiétude s’est transformée en peur… et peu à peu, en panique. Je me suis mis à hurler, complètement paralysé. J’ai fini par m’approcher de la porte qui menait au grand corridor. En laissant mes pieds en sécurité dans la classe, j’ai sorti ma tête et regardé à droite. Mon idée était de retrouver mon frère qui, lui aussi, avait été abandonné dans une école vide.

En me retournant vers la gauche, j’ai aperçu, au fond du couloir, la salle des professeurs… où madame Émilie jasait tranquillement en attendant que les autobus arrivent. J’ai littéralement couru vers elle comme si ma vie en dépendait. Quand je suis finalement revenu en classe, les deux polices noires avaient été prises par… Stéphane à Tinor, qui était apparu entretemps. Je pense que c’est depuis ce temps-là que je déteste les jours où il mouille à boire debout.

Quand on jouait aux autos, on construisait des circuits avec des blocs en bois: des structures, des parcours, des ponts… J’aurais tellement aimé ça avoir des blocs comme ça chez moi. Ce qui était plate, par contre, c’est qu’il y en avait toujours un pour détruire ton trajet juste pour te faire suer. Je ne sais pas pourquoi on pouvait vouloir faire ça à quelqu’un. Je ne sais pas si c’est parce qu’il arrivait toujours avant les autres ou parce qu’il portait toujours des bottes avec des bouts en acier…

Heureusement, je ne faisais pas que ça de mes journées. J’aimais beaucoup le jeu de mémoire aussi. Ce jeu-là consiste à retourner deux cartes sur la table, et si tu tournes les deux mêmes images, tu les gardes. Sinon, tu les remets face contre table et tu en tournes d’autres. Tu dois, évidemment, te rappeler où sont les différentes images pour essayer de réunir les paires pour gagner. J’étais bon à ça parce que j’avais remarqué qu’en regardant discrètement au ras de la table, on pouvait distinguer un peu les restants de couleurs de l’image sur les côtés de la carte… donc on pouvait facilement retrouver sa pareille. Ça a pris quand même une escousse avant que mes amis découvrent la supercherie…

Je jouais aussi parfois au papa et à la maman. C’est drôle parce que j’étais gêné de participer à ça. J’avais peur de passer pour une fille. Pourtant, je campais le rôle du papa, et pour avoir l’air encore plus en contrôle, je faisais semblant de porter des bottes avec des bouts en acier.

Pour moi, la maternelle, c’était tout ça, mais c’était plus encore. C’était de jouer à la patate, de faire de la gouache, de faire semblant de faire une sieste sur une serviette de Superman, de tresser des cure-pipes. C’était aussi de manger un p’tit biscuit sec avec du lait dans un verre ciré jaune. C’était d’aller se laver les mains en groupe… parce que seul, on n’était pas assez pesant pour faire couler l’eau même en sautant sur la pédale de la fontaine. Et c’était surtout le début de notre personnalité, de nos amitiés et d’une autre chose essentielle: l’apprentissage de la vie… avec ou sans bottes avec des bouts en acier.

On se r’parle!

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