Je viens de visionner «L’Ordre secret», dernier film du cinéaste Phil Comeau dont la filmographie impressionnante n’a plus à être présentée. Ce film décrit d’une manière assez linéaire l’origine, le but, le développement et les réalisations de l’Ordre de Jacques-Cartier visant essentiellement l’avancement socio-économique des francophones du Canada au mitan du siècle dernier. Cet Ordre, on l’a surtout connu sous son nom un peu louche de la Patente.

Pour ceux et celles qui n’auraient qu’une vague idée de la nature de cette organisation secrète, le film est une réussite, car il explique bien le rôle qu’elle a joué au Canada français et, pour les besoins du film, surtout en Acadie. Car c’est surtout de l’Acadie dont il est question dans ce film.

En effet, après la phase de fondation de l’Ordre de Jacques-Cartier, à Ottawa, par des fonctionnaires fédéraux francophones qui voyaient leurs chances d’avancement plus que limitées du seul fait qu’ils étaient francophones, le film se déplace en Acadie, au rythme de l’expansion de l’Ordre dans le reste du pays.

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Le triomphe suprême de la Patente fut sans doute l’élection du premier premier ministre acadien, Louis J. Robichaud, devenu depuis une sorte de père de la nation, grâce à son fameux programme de chances égales pour tous, qui redéfinissait le rôle de l’État en remaniant de fond en comble l’administration publique.

Avec, en prime, l’adoption d’une loi sur les langues officielles modifiant à jamais le paysage linguistique de la province. Et c’est également dans cet environnement politique que naîtra finalement la dualité en éducation, l’outil de développement le plus précieux jamais offert à l’Acadie.

L’action souterraine de la Patente a fait tant et si bien qu’elle peut revendiquer, parmi ses réalisations les plus visibles et concrètes, la création des caisses populaires acadiennes, l’Assomption-Vie à Moncton, l’Université de Moncton et l’arrivée de Radio-Canada à Moncton.

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Moncton, Moncton, toujours Moncton. Il est évident que la Patente avait jeté son dévolu sur cette ville anglaise où s’assimilaient tant d’Acadiens, afin de favoriser le développement d’une masse critique francophone suffisamment solide pour enrayer ce phénomène mortifère.
Cette approche répondait aussi à une logique économique. Cependant, même si aujourd’hui cette ville – qui porte si fièrement le nom d’un bourreau de l’Acadie – est effectivement devenue l’un des pôles économiques de la province, on ne peut en dire autant de ses progrès en matière linguistique, bien que l’arrivée de ces institutions de prestige ait sans doute contribué à freiner l’hécatombe linguistique que craignaient les dirigeants de la Patente.

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Le film nous apprend que l’Ordre de Jacques-Cartier fut apparemment dissous en 1965. Officiellement du moins, la Patente n’aura pas survécu à la vague revendicatrice de cette époque, même si elle aura, par son action antérieure, contribué à sa genèse.
Paradoxalement, en effet, ce sont ces avancées économiques, sociales et culturelles qui ont fait grandir dans divers milieux une frustration à l’égard de la Patente, accusée alors d’être l’apanage d’une élite, au moment où, grâce à la démocratisation, arrive à point nommé l’idée de la transparence.

Le film n’aborde pas frontalement les critiques virulentes de l’époque. Combien de poètes émergents d’alors, devenus depuis des modèles encensés, se sont aiguisés les dents sur la dénonciation tous azimuts de la Patente, perçue alors comme un cénacle élitiste imbu d’un pouvoir qui lui avait fait perdre contact avec la population en général.

Ce qu’ils ignoraient à l’époque, et moi le premier, c’est que la Patente n’était pas que la chasse-gardée des Martin Légère, Gilbert Finn, et autres figures emblématiques du temps, mais qu’elle comprenait dans ses rangs plus de 70 000 adhérents, dont un bon nombre issu des classes populaires. Ça aussi, le film nous le rappelle.

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Justement, Phil Comeau, par une astucieuse évocation de son père, membre de l’Ordre à l’insu de tous, comme du reste la vaste majorité des membres, nous amène à prendre conscience que la Patente aura touché l’ensemble de la population, sans que celle-ci ne le sache, dans nombre de domaines où on pouvait la croire absente.

À cet égard, une chose m’a frappé dernièrement. Autant il a été de bon ton, des années durant, d’honnir les anciens dirigeants connus de cette organisation, tout un chacun affirmant haut et fort en être distant, autant il est devenu populaire ces temps-ci de se trouver une affiliation avec des membres de cette Patente. Les langues se délient.

C’est fort possiblement dû à la sortie de ce film qui, tout en démystifiant la Patente, semble, par ricochet, la réhabiliter.

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Ça confirme ce que j’ai déjà évoqué dans cette page: après la Patente, l’Acadie est passée aux mains des enfants de la Patente. Il n’y a qu’à voir les «descendants» des premiers patenteux dans le film pour constater que plusieurs d’entre eux sont des personnalités connues pour les fonctions qu’elles ont occupées dans la vie publique acadienne. Faut-il conclure que ce sont maintenant les petits-enfants de la Patente qui seraient aux commandes?

Je peux me tromper, bien sûr, mais j’estime que cet «esprit» de la Patente perdure jusqu’à un certain point dans la manière dont sont menées diverses «causes» acadiennes contemporaines. J’entends par là, une tendance au secret, à la méfiance. Beaucoup d’entre-soi, de cliques, de conciliabules, de pistonnages, mais peu de grandes manifestations publiques ouvertes.

Et je ne suis pas sûr que ça projette l’Acadie dans l’avenir mirobolant à laquelle elle aspire. Au contraire, dans le contexte de 2022, il est à craindre que cela lui coupe les ailes en faisant d’un projet collectif le simple prétexte d’un avancement personnel. La transparence demeure un défi.

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Un défi encore plus significatif aujourd’hui alors que l’Acadie se trouve confrontée à un gouvernement qui déploie en matière de francophonie une philosophie politique mesquine digne de l’époque où fut fondée la Patente! Mais comme l’heure n’est plus au secret, c’est visière levée qu’il faut combattre. Ce qui exige concertation ouverte, stratégie réfléchie, courage assumé. Et tout un peuple debout. Conscient de son histoire, confiant dans son pouvoir.

Han, Madame?

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