Depuis des années, les experts tirent la sonnette d’alarme face à une catastrophe sanitaire qui nous attend en raison de la capacité qu’ont les bactéries de devenir résistantes aux antibiotiques.

Mais comment les bactéries parviennent-elles à déjouer le seul moyen de défense dont nous disposons pour lutter contre ces infections?

Pour le savoir, Question de science a pu compter sur l’expertise d’Yves Brun, professeur au Département de microbiologie, infectiologie et immunologie de la Faculté de médecine à l’Université de Montréal.

Grave menace

D’après l’Organisation mondiale de la Santé, le phénomène de résistance aux antibiotiques constitue l’une des plus graves menaces pesant sur la santé mondiale, la sécurité alimentaire et le développement.

Selon une étude publiée dans The Lancet en janvier 2022, la résistance aux antibiotiques a été impliquée dans la mort de près de 5 millions de personnes en 2019. Près du quart de ces décès étaient directement attribuables à des bactéries résistantes aux antimicrobiens.

Au cours des prochaines années, les ravages causés par les cas de résistance risquent de s’aggraver. Déjà, les traitements communément utilisés contre des infections comme la tuberculose, la pneumonie ou la gonorrhée sont de moins en moins efficaces puisque les bactéries qui les causent résistent aux traitements.

Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut d’abord savoir que les antibiotiques sont des composés que l’on retrouve naturellement dans l’environnement, une arme utilisée par certains micro-organismes, par exemple des champignons ou des bactéries, afin de pouvoir proliférer.

«L’environnement est très compétitif pour les bactéries parce qu’il y a peu de ressources nutritionnelles et elles doivent avoir une manière d’éliminer la croissance de leurs compétiteurs», explique Yves Brun.

Les antibiotiques permettent donc en quelque sorte à certains micro-organismes de marquer leur territoire et d’empêcher d’autres bactéries de s’y installer et de voler leur nourriture.

Développer des résistances

Comme c’est souvent le cas dans la nature, les êtres vivants trouvent parfois une manière de s’adapter afin de survivre. Plusieurs bactéries ont donc trouvé des manières de déjouer l’effet des antibiotiques.

«Elles ont des gènes de résistance, dit Yves Brun. Plusieurs de ces gènes se retrouvent sur des fragments d’ADN que l’on appelle des plasmides et les bactéries peuvent se les échanger entre elles. C’est un avantage sélectif important dans l’environnement que d’êtres capables de résister à plusieurs antibiotiques.»

La sélection naturelle joue aussi un rôle dans l’apparition des résistances. Une mutation aléatoire dans l’ADN d’une bactérie exposée à un antibiotique peut par exemple lui conférer un avantage sélectif en rendant l’antimicrobien inefficace.

Une mauvaise utilisation

Bien que ce sont les stratégies d’adaptation des bactéries qui expliquent que nous sommes aujourd’hui confrontés à d’importants problèmes de résistance aux antibiotiques, nous aurions tort de penser que l’humain n’a pas eu un rôle à jouer.

«La raison pour laquelle nous en sommes là, c’est que nous avons mal utilisé les antibiotiques», lance Yves Brun.

L’industrie agroalimentaire y a joué un rôle important lorsqu’il a été découvert que l’administration de faible doses d’antibiotiques était efficace afin d’accélérer la croissance du bétail. Pendant des années, des suppléments d’antibiotiques ont donc été donnés aux animaux, la recette parfaite pour sélectionner des populations de bactéries avec la capacité d’y résister.

Les grosses fermes où s’entassent un grand nombre d’animaux ont aussi contribué au problème.

«Dans ce genre de production, il y a énormément de maladies infectieuses, dont les maladies bactériennes. On utilise donc des antibiotiques pour faire de la prévention ou traiter les bêtes malades. Quand tu mets des antibiotiques dans l’environnement, ça mène à des cas de résistances», explique M. Brun.

Le secteur de la santé a aussi sa part de responsabilité. La prescription inutile d’antibiotiques à des patients atteints d’une grippe, une infection virale, a souvent été pointée du doigt par la spécialiste.

Une pression sélective favorisant l’apparition de souches résistantes a aussi été rendue possible à cause de l’ajout d’antimicrobiens dans certains produits de consommation, par exemple des savons.

Heureusement, si nous adoptons de meilleures pratiques, il est possible de renverser la tendance.

«Lorsqu’on arrête d’utiliser ces produits, le taux de résistance finit par diminuer, explique Yves Brun. Être résistant, ça représente un coût pour la bactérie, donc si on enlève l’antibiotique, éventuellement, la résistance peut être perdue, ce qui va lui permettre de mieux compétitionner dans l’environnement.»

Partout sur la planète, des scientifiques comme Yves Brun cherchent aussi de nouvelles molécules avec des propriétés antimicrobiennes qui pourront servir d’alternative aux antibiotiques qui ont perdu de leur efficacité. S’ils réussissent, la guerre ne sera pas pour autant gagnée.

«Si l’on trouve de nouveaux antibiotiques qui marchent très bien, les bactéries vont trouver une façon d’y résister, ça va toujours se produire, prévient le chercheur. Il faut donc avoir suffisamment de nouvelles molécules pour en mettre certaines de côté, en attendant que les cas de résistance surviennent.»

Surtout, ajoute M. Brun, il est urgent que les décideurs prennent des mesures concrètes afin d’éviter une catastrophe sanitaire mondiale, notamment en encadrant mieux l’utilisation des antibiotiques.

Journaliste à l’Acadie Nouvelle, Justin Dupuis répond à vos questions de science chaque samedi. Vous pouvez envoyer la vôtre par courriel (justin.dupuis@acadienouvelle.com).

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