J’ai la djeule gelée. Même mes pensées n’articulent plus assez. Mes cils sont remplis de mini glaçons qui font coller mes paupières ensemble une fraction de seconde à chaque battement. Mais tant pis. Je continue d’avancer. Pas question de perdre une seule minute de cette journée de congé surprise.

À matin, je me suis réveillé un peu avant mon cadran. Je dis «cadran», mais en fait, c’est papa qui ouvre ma porte de chambre en disant: «Hugo, c’est l’heure!». Mais à matin, avant qu’il arrive, j’étais assis dans mon lit, le nez entre les stores verticaux, à zieuter dehors en écoutant la radio. Hier soir, les vents forts du noroît qui annoncent généralement une tempête ont soufflé sur les Îles. Notre baromètre pressentait la même chose. En regardant par la fenêtre, je voyais bien qu’on ne voyait rien. Rien du tout. Ni ciel ni terre. Du blanc à perte de vue. De temps en temps, je croyais percevoir la corde à linge, mais encore là, je n’en étais pas certain. Alors, avant de me préparer pour une journée d’école, j’attendais que l’animateur du matin, Bruno Bizier, me dise s’il y en avait ou pas. Heureusement, la commission scolaire a décidé qu’il faisait trop mauvais pour qu’on prenne l’autobus. Soulagement. Bonheur extrême.

En deux temps trois mouvements, et plus vite que s’il y avait eu de l’école, j’étais habillé. La seule différence avec un matin ordinaire, c’est qu’aujourd’hui, j’avais mis mes bas par-dessus mes pantalons pour m’assurer que mes jambes de culotte ne remontent pas dans mon habit thermos. Ma tuque de laine à oreilles sur la tête, mon long foulard bleu noué sur la bouche, mes mitaines noires à peluche sur le revers de la patte aux mains et mes grosses bottes aux pieds, j’étais prêt à affronter l’hiver.

La première chose que j’ai faite en sortant dehors, c’est de faire le tour de chez nous pour voir si le vent avait sculpté des lames de neige assez grosses pour que je puisse glisser dessus. Ce matin-là, en arrière de la maison, une butte était presque assez haute pour toucher la fenêtre de la salle de bain. Mais en voulant y monter, j’enfonçais trop et ça risquait de faire remonter mon pantalon de neige par-dessus mes bottes et mouiller mes bas. Eh qu’on haït ça, ça!

Alors j’ai changé de plan et j’ai décidé de marcher jusqu’au petit bois derrière chez Louis-Philippe à Léo. J’adore me promener là pendant les tempêtes parce que même s’il fait mauvais, dès que tu mets les pieds dans le bois, ça devient de gros flocons qui tombent doucement à l’abri du vent… C’est beau, c’est calme. Ça me détend.

Mais le chemin jusque là est plutôt rough. Il fait froid. Le vent me renvoie mon souffle directement dans la bouche et ça me fait étouffer. Des bourrasques me lancent des flocons si fortement au visage que ça me pique les joues. J’ai la djeule gelée. Même mes pensées n’articulent plus assez. Mes cils sont remplis de mini glaçons qui font coller mes paupières ensemble une fraction de seconde à chaque battement. Mais tant pis. Je continue d’avancer. Je dois me rendre dans le sentier et à ce moment-là seulement, tout sera calme à nouveau.

Quand la brise est trop forte, je me couche sur le ventre, la face contre le sol et j’attends que ça passe. Je reprends mon souffle. En me relevant, de la neige entre dans ma mitaine et engourdit mon poignet. Eh qu’on haït ça, ça!

Puis je cours pour arriver plus vite. Je réussis à me cacher entre deux sapins. Enfin! Contrairement à beaucoup d’enfants, je suis bien tout seul. Ça ne me fait pas peur. J’en profite pour m’inventer des histoires, pour rêver, me projeter dans l’avenir. Puis, après plusieurs minutes à marcher et à m’arrêter pour contempler la beauté d’une «forêt» enneigée, je décide de rentrer chez nous. Chemin faisant, je gratte le fond de mes bottes avec mes orteils en pensant que ça va m’aider à garder mes bas en place. En vain. Comme mon talon est déjà clairement à découvert, c’est sûr qu’en retirant mes bottes, mes bas vont rester au fond de celles-ci. Eh qu’on haït ça, ça!

J’entre chez nous, complètement emborvé, mais calme, fatigué et la djeule gelée. Je mets mon habit thermos, mes mitaines et mon foulard dans la sécheuse, et je dépose ma tuque glacée et mes feutres de bottes mouillées à l’envers sur le calorifère de la cuisine. Puis, je me prépare un bon chocolat chaud que je boirai au son de mon zipper d’habit thermos qui tourne dans la machine. Tac! Tac! Tac!

Le soir venu, je remettrai mon kit et pendant que papa rouvrira son entrée avec sa souffleuse, je me creuserai une cabane de neige sous le perron. À l’intérieur de celle-ci, j’inventerai des histoires, je rêverai. Moi, les tempêtes, j’ai toujours aimé ça. Même la djeule gelée, les cils remplis de minis glaçons, les joues qui piquent, les poignets engourdis, les orteils qui grattent…

Et aujourd’hui, quand j’entends le bruit d’un zipper qui cogne en tournant dans la machine, ça me donne le goût de boire un bon Quick au chocolat chaud. Tac! Tac! Tac!

On se r’parle!

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