Acadiens et Cajuns: proches même loin

Des Cadiens de Louisiane continuent de ressentir une connexion particulière – même spirituelle – avec les Acadiens des Provinces maritimes, 20 ans après le Congrès mondial acadien (CMA) qu’ils ont organisé. Les liens qui existent entre l’Acadie du Nord et l’Acadie du Sud sont aussi très concrets dans l’éducation, le tourisme et la culture.

Les sourires, les exclamations et l’empressement à témoigner de la présence acadienne en Louisiane traduit l’amour des Cadiens pour leurs racines.

«Merci pour cette entrevue, j’avais tellement hâte», lâche Jonathan Mayers dans un roulement de r, avant de confier son enthousiasme, puis d’éclater d’un rire aigu.

«Vous [les Acadiens] ne nous avez pas oubliés», rassure-t-il.

Ce Louisianais âgé de 35 ans originaire de Baton Rouge est artiste visuel et écrivain. Il observe des collaborations entre Cadiens et Acadiens dans la musique.

«Je crois que ça pourrait être mieux, mais c’est comme tout», tempère-t-il.

Il regrette notamment un manque de liens dans le domaine des arts visuels.

Une entente existe entre la province du Nouveau-Brunswick et l’État de Louisiane. Le professeur titulaire de la Chaire de recherche en études acadiennes et transnationales de l’Université Sainte-Anne, Clint Bruce confirme que les échanges de groupes musicaux lors de festivals en sont les résultats principaux.

Les Hôtesses d’Hilaire ont, par exemple, joué au Festival international de Louisiane en avril.

Cette entente sera renouvelée cette année lors du CMA.

«Maintenant qu’arrive le moment de renouveler l’accord […], il faudrait l’étendre à d’autres secteurs comme le commerce et l’éducation […], et cibler davantage les retombées économiques», a déclaré la directrice de la Francophonie au gouvernement du Nouveau-Brunswick au Courrier de la Nouvelle-Écosse.

L’enseignement du français donne aussi lieu à des collaborations. Le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL) compte 200 enseignants venant de France, de Belgique et du Canada, dont deux Acadiennes.

La présidente de l’organisme, Peggy Somers Feehan, est elle-même originaire de Kedgwick.

«En Louisiane, je me sens comme chez nous. Quand je me retrouve dans les petits villages cadiens, je vois que les gens partagent les mêmes valeurs, la même façon de penser que les Acadiens, s’émerveille-t-elle. Nous sommes plus que des cousins avec le même nom de famille.»

Proches, même loin

Un représentant du CODOFIL sera présent au prochain congrès de l’Association des enseignants et enseignantes francophones du Nouveau-Brunswick (AEFNB) en août, d’après Mme Feehan. La présidente invitera ensuite un représentant de l’AEFNB à un événement similaire en Louisiane, en octobre.

Son organisme souhaite partager des connaissances dans l’éducation francophone en contexte minoritaire.

«On pourrait même imaginer des échanges d’enseignants, d’élèves, de stagiaires, des collaborations entre classes, écoles, universités. On est tellement proche, même si on est loin», s’exclame-t-elle.

L’Université Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse annonçait en 2017 avoir accueilli depuis 1972 mille Louisianais dans son école d’immersion française, la plus populaire auprès des Cadiens selon Mme Feehan.

Son ancien doyen, Jean-Douglas Comeau, a été un élément clé de ce succès. «Il venait faire du recrutement très fort», affirme Mme Feehan.

M. Mayers parle français depuis quatre ans, après un passage à l’Université Sainte-Anne. «Je dois beaucoup à Jean-Douglas Comeau, comme un tas de monde en Louisiane», témoigne-t-il.

Jumelages

Le chercheur Bruce Clint compte également entre 10 et 15 jumelages actifs entre les villes de Louisiane et celles des Provinces maritimes. L’un d’eux lie Cap-Pelé à Broussard. Le village néo-brunswickois y réinvestit des efforts depuis deux ans, selon son directeur des communications, Justin LeBlanc.

Plusieurs activités du CMA organisées à Cap-Pelé porteront sur la culture cajun.

«On essaye de la promouvoir et d’inciter les gens à aller voir leur ville jumelle, déclare en outre M. LeBlanc. L’administration de Broussard fait pareil.»

Des associations ont enfin tissé des liens entre elles. Le comité Louisiane – Acadie est membre associé de la Société Nationale de l’Acadie. La présidente, Louise Imbeault, assure que des représentants de son organisme se rendent en Louisiane au moins une fois par an. Leur dernière visite s’est déroulée en avril.

«Nous avons été accueilli comme des frères et sœurs», raconte-t-elle.

Bennett Boyd Anderson III, un Cajun âgé de 22 ans originaire de Lafayette, ne constate quant à lui pas les liens tangibles entre l’Acadie du Nord et celle du Sud.

«Mais les liens concrets ne sont pas importants, relativise le futur étudiant d’Oxford en prose, poésie et dramaturgie. Pour moi, il y a un lien spirituel et familial, et il est très, très fort. De ce fait, il n’y a pas d’absence.»

Le réveil acadien en Louisiane a commencé en 1994, grâce à l’organisation du premier CMA dans le Sud-Est. Le vice-président du comité Louisiane-Acadie, Michael Vincent, raconte que la seconde édition de l’événement, tenue en Louisiane, en 1999 a constitué un tournant dans sa vie.

«Mon grand-père était à la réunion de la famille Vincent puis m’en a parlé, se rappelle-t-il. Quelqu’un du Canada est venu et a parlé de l’histoire de notre lignée. Ça, c’est quelque chose de différent de l’éducation, c’est vraiment un lien. S’il n’y avait pas eu ça, je ne sais pas si j’aurais connu mon histoire familiale.»

Le comité Louisiane – Acadie a organisé un événement inspiré par le CMA en 2011, le Grand Réveil Acadien. Il en a organisé un second en 2015. M. Vincent en annonce un autre pour 2020.

Combien de francophones en Louisiane?

Le Bureau du recensement américain a recensé 21 000 personnes parlant cajun à la maison (le français parlé plus particulièrement en Louisiane et au Texas), entre 2009 et 2013. Mais le nombre de Louisianais parlant français pourrait être plus élevé.

«Le recensement n’est pas fait pour notre contexte, commente la responsable du développement communautaire du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), Marguerite Perkins. Les gens associent le français aux domaines plutôt privés – la maison, la famille, la religion, les pratiques culturelles – et tous les domaines qui sont plus «officiels» (le gouvernement, l’éducation, etc.) sont associés à l’anglais. Je crois que certaines personnes déclarent simplement parler anglais parce que c’est un formulaire du gouvernement.»

Mme Perkins rappelle que l’usage du français fait honte à certains Louisianais de la vieille génération.

«Le français était associé au manque d’éducation, à l’ignorance et à la pauvreté, pendant leur jeunesse», raconte-t-elle.

«Ces personnes se sont aussi vu interdire l’emploi du français à l’école. Elles n’ont donc souvent pas ou peu transmis cette langue à leurs enfants, qui font parti de ce que certains appellent «la génération perdue».

Aujourd’hui, des jeunes tentent de se réapproprier le français.