Quand la survie du français est une bataille de tous les instants

À l’occasion du Congrès mondial acadien, l’Acadie Nouvelle vous propose de découvrir la réalité des Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard, où le français est toujours bien vivant. Voici le premier d’une série de deux dossiers présentés par notre journaliste Simon Delattre.

Bien que fragile, la présence francophone à l’Île-du-Prince-Édouard reste bel et bien tenace. La faute à des Acadiens amoureux de leur langue, déterminés à la faire vivre autour d’eux contre vents et marées.

À première vue, la situation de la langue de Molière peut sembler particulièrement précaire à l’Île-du-Prince-Édouard. D’après Statistique Canada, le français était la langue maternelle de 7300 citoyens de l’île en 1971. En 2016, ils n’étaient plus que 4555, soit un peu plus de 3% de la population.

Mais le tableau est loin d’être sombre pour autant. Le nombre de parlants français est en croissance. Cela concerne 17 955 personnes soit près de 13 % de la population insulaire. Le programme d’immersion en français est particulièrement prisé, il compte plus de 5000 inscrits et contribue à faire progresser le taux de bilinguisme dans la province.

Et dans les écoles francophones, la population scolaire a fait un bond surprenant. La Commission scolaire de langue française de l’Île-du-Prince-Édouard se prépare à accueillir 1065 élèves dans ses six écoles à la rentrée 2019. Ils n’étaient que 816 en 2014.

«On a travaillé dur, se félicite Daniel Bourgeois, responsable des communications pour la Commission scolaire. Nous menons une campagne de promotion depuis cinq ans, notre objectif est d’atteindre 1500 inscriptions en 2027. On touche de plus en plus de parents immigrants et de parents ayants droit qui n’ont pas eu accès à une éducation de langue française.»

Aujourd’hui, seule la moitié des élèves qui fréquentent les écoles francophones ont deux parents francophones. «Si on se limitait aux francophones ‘’intergénérationnels’’, on disparaitrait d’ici 50 ans, lance Daniel Bourgeois. Il faut se tourner vers les francophiles, les couples exogames…»

Pour beaucoup de ces jeunes, c’est l’anglais qui est parlé à la maison, explique-t-il. «C’est un gros défi en classe, il y a beaucoup d’enfants dont les parents ont été assimilés parce qu’ils n’ont pas pu recevoir d’éducation en français. L’école a un fardeau énorme pour franciser, elle est appelée à jouer le rôle du parent qui ne peut pas transmettre la langue et la culture.»

Les inscriptions progressent particulièrement à l’École-sur-Mer de Summerside et à l’école François-Buote de Charlottetown, où sont installés de nombreux fonctionnaires bilingues. Les effectifs sont aussi en croissance à l’école La-Belle-Cloche de Souris, où la rénovation de l’établissement a permis d’insuffler un nouvel élan.

En revanche, la situation est moins rose dans la région Évangéline. La place forte de l’Acadie insulaire fait face aussi bien à la dénatalité qu’à l’exode rural. Le centre scolaire Évangéline, situé à Abram-Village, s’est vidé en quelques décennies. Un peu plus de 200 élèves y étaient inscrits en 2018, contre plus de 800 il y a une trentaine d’années.

«Ça prend des efforts constants»

C’est là que nous rencontrons Darlene Arsenault, une Acadienne de Saint-Chrysostome qui a passé une bonne partie de sa vie à défendre l’enseignement en français à l’Île-du-Prince-Édouard.

Ancienne présidente de la Société Saint-Thomas-d’Aquin, elle a cofondé le Village des Sources l’Étoile Filante où sont organisés des camps scolaires pour les élèves en immersion française. Darlene Arsenault a aussi assuré la direction des écoles François-Buote, La Belle-Cloche, Saint-Augustin et Évangéline.

Elle constate que l’enseignement du français dans la province a fait son bout de chemin. Lorsqu’elle fréquentait les bancs de l’école Évangéline dans les années 1970, les élèves travaillaient à partir de manuels scolaires en anglais.

«Nous étions tous plus à l’aise en anglais à l’écrit. Quand je suis arrivée à l’Université de Moncton, je ne passais pas mes cours de français, se souvient-elle. J’ai travaillé fort pour enlever les mots anglais de mon vocabulaire.»

En 1990, il n’y avait que deux écoles françaises à l’Île-du-Prince-Édouard. La province en compte aujourd’hui six, mais la lutte pour la survie du français n’est pas gagnée pour autant «Dans certaines régions, il faut 1h15 d’autobus pour arriver à l’école. Les parents et l’enfant font de grands sacrifices pour étudier à l’école française. Certains trouvent plus simple d’inscrire leurs petits en immersion, mais ce n’est pas un environnement francophone: on parle anglais en dehors de classe, les communications sont en anglais…»

Dans une province où 87% de la population parle uniquement l’anglais, l’assimilation est souvent difficile à réfréner. Darlene Arsenault peut en témoigner. «C’est très rapide, lorsque je faisais ma maîtrise à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard, je commençais à avoir de la difficulté à écrire en français après cinq ou six mois. Ça prend des efforts constants pour faire vivre la langue. Il faut aussi que la famille, la communauté et l’école travaillent ensemble. Lorsqu’un de ces piliers est déficient, la survie du français est fragilisée.»

Même à la maison, pérenniser la langue est un combat quotidien. Le mari de Darlene est anglophone et les enfants de ce dernier, nés d’une union précédente, ne parlaient que l’anglais.

«J’ai décidé de m’impliquer parce que j’avais une réelle peur que mes enfants perdent la langue, raconte la maman. Pour moi transmettre le français, c’est une valeur fondamentale. C’est important que mes enfants valorisent le français, que ça fasse partie d’eux!»

Le regard d’une Acadienne d’adoption

Artiste visuelle originaire du Québec, Lucie Bellemare a jeté l’ancre avec sa famille à Abram-Village il y a 22 ans. Elle y a découvert des Acadiens à la fois pudiques et solidaires.

C’est au milieu de son atelier de soudure, perdu dans la campagne à l’est de Summerside, que nous retrouvons Lucie. Des tuyaux rouillés, quatre roues de calèches, quelques fers à cheval, une ribambelle de bouées de pêche, l’endroit regorge de vieux objets récupérés çà et là. Elle en fait des sculptures qu’elle expose aux quatre coins de la région.

L’artiste a vite été séduite par la simplicité du quotidien sur l’île. «Les Acadiens sont fins, je me suis dit que c’était un bel endroit où élever mes enfants. C’est zen, il y a du respect. Ici la vie est moins compliquée, le temps passe moins rapidement. C’est ça qui m’a fait rester ici.»

Si sa personnalité excentrique détonne dans le paysage, Lucie Bellemare confie avoir été «adoptée».

«Après la Déportation, les Acadiens de l’île ont dû se cacher et apprendre à rester discrets. J’ai l’impression que c’est resté dans la culture. Ici, on ne frime pas, on ne parle pas fort, on garde de la retenue. Si ce peuple a survécu, c’est aussi parce qu’ils se soutiennent les uns les autres. Ce sont des personnes humbles, conscientes de leurs traditions», décrit-elle.

«La langue est en train de revivre, on voit que les écoles amènent les gens à faire des activités en français. Moi je ne pense pas que la langue puisse tomber, pas avec tout le travail qui a été fait.»

Reste que les occasions de parler français en dehors du milieu scolaire sont assez rares depuis qu’elle réside à Summerside. Au travail et dans la plupart de ces interactions sociales, l’anglais domine. «À force, on perd en fluidité lorsqu’on parle français, on perd des mots… Pourtant j’ai une formation de traductrice!»

La question de la transmission de la langue aux enfants de couples exogames, qui comptent un seul parent ayant le français comme langue maternelle, est également présente. La fille de Lucie s’est mariée il y a peu à un anglophone.

«Il n’appartient qu’à elle de transmettre le français à ses enfants. Va-t-elle le fait? J’en doute», s’interroge la maman.

Ici, des générations d’Acadiens ne parlent plus du tout français, faute d’accès à l’enseignement de leur langue et par manque de transmission familiale. Mais parmi les Dourong (Doiron), Perry (Poirier), Rushaw (Richard), Gooday (Gaudet), Guthroe (Gautreau), Ducett (Doucette), Shasong (Chiasson), beaucoup n’oublient pas leurs racines et continuent de s’associer au fait acadien.

«Ce que je trouve beau, c’est qu’il y a beaucoup d’anglophones francophiles qui envoient leurs enfants en immersion, témoigne Lucie Bellemare. Tu rencontres des jeunes anglophones très fiers de parler le français, qui travaillent dans le tourisme, se mêlent aux activités communautaires acadiennes…»

Une histoire de luttes

Depuis vingt ans, les Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard ont arraché à leurs gouvernements plus d’une victoire.

En janvier 2000, la Cour suprême du Canada déclarait inconstitutionnel le refus de la province d’ouvrir une école primaire de langue française à Summerside. La cause Arsenault-Cameron a ainsi réaffirmé le droit des minorités linguistiques à des établissements d’enseignement quand il est démontré que la demande est suffisante

Selon Darlene Arsenault, la communauté acadienne est aujourd’hui moins timide et n’hésite plus à faire entendre ses revendications «Dans le passé, on ne se plaignait pas quand il n’y avait aucun service en français, on acceptait, dit-elle. Je trouve que les gens commencent plus à questionner, à remettre ça en question.»

Depuis 2013, la Loi sur les services en français garantit francophones de l’Île des services en français pour certains services désignés – soit la signalisation routière, le service d’information aux voyageurs 511 et le service à la clientèle aux bibliothèques de langue française à Abram-Village, à Charlottetown et à Summerside.

En décembre 2017, le gouvernement a désigné la ligne Info-santé 811, de même que l’offre d’information et les services en personne au Musée acadien à Miscouche. Le service à la clientèle au centre Accès Î.-P.-É. à Wellington, le Programme de partenariat culturel communautaire, de même que les services d’accompagnement offerts aux éducateurs de la petite enfance sont venus s’ajouter à la liste le 1er septembre dernier.

«On a fait beaucoup de progrès, on constate plus de volonté de la part de la province», confirme Colleen Soltermann, présidente de la Société Saint-Thomas-D’Aquin.

«Il y a encore beaucoup à faire pour mieux faire connaître les services disponibles en français, et pour que les employés qui peuvent offrir un service dans les deux langues l’affichent et que les gens n’aient pas besoin de demander.»