Le français en Louisiane: «On a gagné»

David Cheramie représentera les Cadiens durant le Grand parle-ouère du Congrès mondial acadien. L’ancien directeur du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL) revendique un regard différent que celui des Acadiens sur la francophonie d’Amérique. Par ailleurs, le sexagénaire considère le résultat de ses 30 ans de militantisme comme une victoire.

David Cheramie a dirigé le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL) pendant 13 ans. – Gracieuseté

Quel regard portez-vous sur votre combat pour le français en Louisiane?

Les années 1990 étaient des temps héroïques où nous avions l’impression de changer l’Histoire. Quand j’étais petit, dans les années 1960, parler français en public était mal vu, même si tous les gens de mon village âgés de plus de 50 ans le maîtrisaient. Mais à partir des années 1980, cette langue est devenue un phénomène de mode petit à petit. Maintenant, les gens ont honte de ne pas le parler! On a gagné…

Vous vous êtes décrits comme un francophone louisianais gardien des mots…

(rires) J’ai dit ça? Je suis de ce qu’on appelle la génération perdue, à laquelle le français n’a pas été transmis. J’avais cependant beaucoup d’amis d’origine hispanique parfaitement bilingues. Je me suis donc senti lésé. Le mouvement de la renaissance francophone commençait par ailleurs dans les années 1970. J’observais les militants, mais je ne pouvais pas prendre part à leur combat, car je ne parlais pas français. C’est pourquoi j’ai décidé de partir en France en 1981. Je suis revenu en Louisiane en 1989, quand la popularité de la culture cadienne explosait. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à développer des programmes d’immersion francophone.

Votre lutte est-elle terminée?

Il ne faut pas oublier que l’anglais domine aux États-Unis. Mais il y a des programmes d’immersion française à La Nouvelle-Orléans et à Bâton-Rouge. La Louisiane est aussi devenue membre observateur de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) l’année dernière.

Comment se porte la francophonie en Acadie canadienne?

J’avoue que j’en suis un peu jaloux! Je vois comme vous vivez le bilinguisme, même si ce n’est pas toujours évident. La plupart des Acadiens parlent deux langues. Vous avez Radio-Canada, l’Acadie Nouvelle… Si la situation pouvait être la même en Louisiane, ce serait formidable.

Comment allez-vous continuer à vous battre, alors ?

Il n’est pas question de se battre, mais juste de parler français, même avec les débutants. Chaque mot prononcé dans la langue de Molière est un acte de résistance qui permet de la préserver. C’est en parlant français qu’on devient francophone!

Votre accent est celui du français international. Celui de votre grand-mère a-t-il survécu?

Certaines personnes font l’effort de le pratiquer encore. Ma grand-mère avait un vocabulaire extraordinaire et des façons de prononcer les mots qui remontaient au temps de l’arrivée des Français en Amérique du Nord. C’était fabuleux! Un jour, la circulation automobile était très lente. Je lui dis: «ah! Le monde avance doucement, là!» Elle me répond: «ça navigue comme des crabes molles.»

Et le fameux: «laissez le bon temps rouler»?

Je déteste cette expression! D’abord, ce n’est pas du français louisianais. C’est une traduction de «let the good times roll», utilisée pour promouvoir le tourisme. Je travaille dans ce domaine aujourd’hui, au Bayou Vermillon District, mais j’essaye de le faire de façon authentique, sans tomber dans le stéréotype du Cadien paresseux qui passe son temps à boire et à danser.

Vous préférez l’appellation «français louisianais» à «français cadien»…

Je crois que le mot cadien n’est plus adapté à notre réalité, car beaucoup de Franco-Louisianais ne sont pas d’origine acadienne. Il faut être inclusif parce que nous sommes trop peu nombreux pour nous occuper de questions raciales. Les Créoles et les Cadiens forment un seul peuple.