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Edmundston: 20 ans après la fusion forcée

Il y a 20 ans, le gouvernement provincial a procédé à la fusion forcée des communautés de Verret, de Saint-Basile et de Saint-Jacques à la ville d’Edmundston. Que retient-on de cet événement marquant de l’histoire du Madawaska, deux décennies plus tard? L’Acadie Nouvelle est allée sur place poser la question à des protagonistes d’hier et d’aujourd’hui.

Notre tournée débute au coeur du centre-ville d’Edmundston, à l’hôtel de ville. Le maire nous attend dans son bureau, situé dans l’un des coins de l’édifice de pierre.

Cyrille Simard nous accueille vêtu d’un complet et de bottes. Pas vraiment le choix, avec la bordée de neige qui est tombée dans le coin au cours de la nuit.

Était-ce une bonne idée? La fusion comme telle, pas la décision du gouvernement provincial de l’imposer sans la faire valider lors d’un référendum.

«Sur la manière, c’est certain qu’on pourrait en parler longtemps. Sur le résultat, je dirais que oui», répond Cyrille Simard.

Ce mariage forcé de mai 1998 – qui n’était pas du tout souhaité par les élus municipaux et par une partie de la population de Verret, de Saint-Jacques et de Saint-Basile – a complètement transformé la gouvernance municipale dans la région.

Dans la foulée de la fusion, un seul conseil municipal a été formé et les ressources ont été consolidées. Aujourd’hui, Edmundston compte près de 17 000 personnes. Elle a un seul service d’incendie, une seule force policière et un taux d’impôt foncier harmonisé.

«Quand on dit que le tout est plus que la somme des parties. Je pense que ça se démontre dans ce cas-là. C’est-à-dire que ç’a permis à Edmundston dans son ensemble d’atteindre un certain niveau de masse critique en termes de ressources», affirme Cyrille Simard.

Selon lui, la mise en commun des ressources financières a fait ses preuves.

«Ça donne une capacité plus grande de faire des choses dans des secteurs qui ne sont pas nécessairement traditionnellement dévolus aux municipalités.»

Vu de l’extérieur, on voit qu’Edmundston sort des sentiers battus. Elle a notamment un secrétariat à la jeunesse et un service de développement des affaires.

La communauté a aussi sorti son épingle du jeu ces dernières années avec la construction du Centre Jean-Daigle et du parc d’eau d’Edmundston (situé dans le secteur de Saint-Basile).

On peut se demander si ces projets d’envergure auraient été possibles si la fusion de 1998 n’avait pas eu lieu.

«J’ai le sentiment que ç’aurait été un défi», répond le maire lorsqu’on lui demande ce qu’il en pense.

Cyrille Simard note que d’importants projets régionaux ont été menés à bon port avant la fusion, dont celui du Complexe sportif régional, construit en 1989.

«Je suis ambivalent à savoir si ça (le Centre Jean-Daigle) aurait pu être fait. Peut-être que oui, parce qu’on avait l’expérience du Complexe. C’était un gros projet. Mais les ressources sont de plus en plus rares. Ça, peut-être que ça aurait coincé un petit peu.»

Il reste que cette fusion n’est pas passée comme dans le beurre dans la région. Les élus des autres communautés ne voulaient rien savoir et craignaient notamment de voir les taxes foncières exploser et de perdre leur identité.

L’avenir leur a donné raison en ce qui a trait aux taxes. En 1996, le taux était pas mal plus élevé à Edmundston (1,35$ par 100$ d’évaluation) qu’à Saint-Basile (1,14$), à Verret (1,18$) et à Saint-Jacques (0,78$).

Les taux ont augmenté dans les divers secteurs après la fusion pour éventuellement être harmonisés. Le taux est aujourd’hui de 1,63$ par 100$ d’évaluation partout à Edmundston.

Cyrille Simard reconnaît que la hausse a été assez salée, surtout dans le secteur Saint-Jacques. Les résidents de ce secteur ont vu leur compte de taxes plus que doubler depuis 1996.

«C’était plus élevé à Edmundston, pour toutes sortes de raisons. Je pense que c’était pour de bonnes raisons. On le voit aujourd’hui –sans vouloir critiquer les élus de l’époque, ils ont sans doute fait leur travail le mieux possible– mais on découvre des choses aujourd’hui en termes de maintenance préventive et de choses comme ça, qui n’ont pas été faites selon les règles de l’art, je dirais.»

Aujourd’hui, tout le monde contribue à la même hauteur et, selon Cyrille Simard, a droit aux mêmes services. Il s’agit d’un acquis non négligeable, dit-il.

Il reste la question de la perte d’identité que craignaient bon nombre d’opposants à la fusion. Là-dessus, le maire d’Edmundston estime que les choses ont évolué.

Les gens d’Edmundston, surtout ceux qui ont vécu de près la fusion de 1998, ont gardé un certain attachement à leur secteur, selon lui.

«C’est correct. Mais quand ils s’installent au Centre Jean-Daigle pour appuyer le Blizzard, ils sont tous du monde d’Edmundston.»

Il note d’ailleurs que les perceptions changent avec le temps, même si certains demeurent opposés à la fusion 20 ans plus tard.

L’arrivée d’une toute nouvelle génération de jeunes qui n’ont pas été témoins de la fusion a changé la donne, dit Cyrille Simard.

«Ça prend une génération pour que ça se place. (…) Je pense que les nouvelles générations ne voient plus ces disparités-là», dit-il.

Mine de rien, le temps file et nous avons rendez-vous ailleurs. Le maire d’Edmundston doit aussi doit filer vers le sud de la province pour y prendre l’avion. Ses bottes finiront par lui être utiles, puisqu’une nouvelle bordée de neige s’abattra sur la province ce soir-là.

«C’est extrêmement clair: la réponse est oui»

Nous traversons la rue pour nous rendre au Café Lotus Bleu. C’est là que nous avons rendez-vous avec la conseillère municipale Lise Ouellette.

Assise près d’une fenêtre qui donne sur le centre-ville, elle ne tourne pas autour du pot lorsqu’on lui demande si elle pense que la fusion de 1998 était une bonne idée.

«C’est extrêmement clair: la réponse est oui», affirme l’élue, qui a notamment été directrice du campus d’Edmundston du CCNB et de l’Association francophone des municipalités du N.-B. au cours de sa longue carrière.

La gouvernance municipale, c’est l’un de ses domaines d’expertise. Et elle ne fait pas prier pour sauter dans le vif du sujet.

«Il y a un lien très très direct – et c’est normal – entre les frais administratifs et la taille de la municipalité», dit-elle.

Elle avance que les frais administratifs sont d’à peu près 15% à l’heure actuelle à Edmundston. Elle est convaincue qu’ils seraient beaucoup plus élevés si Verret, Saint-Basile, Saint-Jacques et Edmundston n’avaient pas été fusionnés.

Lise Ouellette est aussi pas mal convaincue que certains projets d’envergure qui ont été réalisés ces dernières années n’auraient pas été possibles si Edmundston avait dû faire cavalière seule.

«On n’aurait pas eu le Centre Jean-Daigle sans cette capacité-là. On a investi 20 millions $ dans le barrage hydroélectrique, pour la génération d’électricité. On n’aurait pas été capables de faire ça.»

Et puis il y a toute la question de l’administration municipale. La gestion des actifs, la comptabilité, est plus complexe qu’en 1998. Cela demande des expertises plus pointues, selon elle.

Sans rien vouloir enlever aux bénévoles qui se donnent coeur et âme dans les plus petites administrations municipales – des gens dont la contribution est «très importante» à ses yeux –  les choses ont changé.

«La charge est devenue excessivement lourde. Et les municipalités qui ne peuvent pas avoir de ressources plus pointues ne pourront pas y arriver. C’est aussi simple – et complexe – que ça.»

«Il y a une collectivité qui est encore plus forte actuellement»

Le troisième arrêt de notre tournée nous mène dans un quartier situé à l’extrémité du secteur Edmundston, à une dizaine de minutes du centre-ville, chez Roland LeBel.

Si la fusion a eu lieu, c’est en partie grâce à cet ingénieur chimique de formation, qui a notamment été le premier directeur de l’École des sciences forestières du campus d’Edmundston de l’Université de Moncton.

C’est lui qui a présidé la Commission d’étude des administrations locales du Madawaska, créée par le gouvernement McKenna.

Dans son rapport, intitulé «Bâtir ensemble, c’est la force» et déposé en mai 1997, Roland LeBel a notamment recommandé la fusion de Verret, Saint-Jacques, Saint-Basile et Edmundston (mais pas quatre autres communautés à l’étude, soit Saint-Hilaire, Rivière-Verte et deux districts de services locaux).

Il a aussi proposé de renommer cette nouvelle ville «Madawaska», une idée qui n’a pas été retenue.

Roland LeBel nous accueille chez-lui avec un grand sourire au visage. Il pète le feu et ne fait pas du tout ses 86 ans. Il est «à la retraite»…mais il faut le dire vite, puisqu’il a enseigné à la University of Maine à Fort Kent – de l’autre côté de la frontière – jusqu’à tout récemment.

Le travail qui a mené à la publication de ce rapport, il s’en souvient comme si c’était hier. L’idée de fusionner certaines communautés du Madawaska ne faisait vraiment pas l’unanimité à l’époque.

La grogne était la plus forte à Saint-Jacques, raconte-t-il. «On devait avoir une réunion au palladium de Saint-Jacques et il y a un des conseillers municipaux qui est venu au bureau. Je ne dirai pas son nom. C’était un des conseillers, il était contre ça. Il dit “M. LeBel, là là, je ne peux pas garantir votre sécurité, là!” J’ai dit “écoute, s’il m’arrive de quoi, je te tiens responsable, as-tu compris là?”»

Il n’a donc pas pris de chances et a appelé l’un de ses amis policiers, juste au cas où.

«J’ai téléphoné le grand Gustave, à Grand-Sault. Il mesurait comme six pieds huit. J’ai dit “Gustave, il va falloir que tu viennes au Palladium à soir”. Il a dit “je vais être là, mon chum!” Il était dans la galerie, en bas. Il m’a dit “t’as seulement à crier et je vais monter”», raconte-t-il en riant de bon coeur.

La réunion a été houleuse, comme prévu. Mais personne ne s’en est pris à lui.

Pendant les travaux de la Commission, en 1996 et en 1997, d’autres incidents pas mal moins drôles sont venus ponctuer sa vie privée, se rappelle-t-il.

Certains prenaient le dossier très au sérieux, au point de lui passer des coups de fil anonymes et menaçants.

«On a changé de numéro de téléphone. Ah oui…Je ne m’attendais pas à ce genre de choses là. Ce n’était pas des menaces contre ma vie, rien de même. On n’était pas aux États-Unis. Mais je ne me sentais pas en sécurité», raconte-t-il.

Vingt ans plus tard, Roland LeBel estime que la fusion a eu des impacts positifs, même si tout n’est pas parfait dans la région et qu’il reste encore du travail à faire.

«S’il n’y avait pas eu ce fusionnement, qu’est-ce qui arriverait économiquement? Moi, je suis convaincu qu’on ne pourrait pas trouver une meilleure solution économique que ce qu’on a actuellement. (…) Il y a une collectivité qui est encore plus forte actuellement.»

Il aurait cependant aimé que le gouvernement provincial en fasse davantage pour faire le «service après-vente» de son rapport, par exemple.

Au final – puisqu’il reste après tout un scientifique de carrière – il se garde de tirer des conclusions au pif, sans avoir étudié des données. Ça, ce sera à quelqu’un d’autre de le faire.

«J’aimerais donc que quelqu’un prenne ça en main. Arriver et voir combien ça a coûté tout ça. Tout ce qu’ils ont fait, les poteaux de téléphone, les trottoirs, le pavé, les systèmes d’eau et d’égouts; ç’a coûté quoi, ça? Ce sont les citoyens d’Edmundston, puis les citoyens de Saint-Jacques, puis de Verret qui ont payé pour tout ça. C’est pas juste les citoyens de Saint-Jacques. Si on leur avait donné ça dans les mains et qu’on leur avait dit “arrangez-vous”, je ne sais pas ce qu’ils auraient fait.»

«Les gens d’Edmundston ont le sang chaud»

Notre tour d’horizon se termine à Moncton, où l’on retrouve Mathieu Lemieux, un étudiant en droit à l’U de M.

Ce jeune de 24 ans est originaire du district de services locaux de Saint-Jacques, tout près d’Edmundston (mais dans sa famille, on dit que l’on est de Saint-Jacques tout court).

Il fait partie de cette nouvelle génération, dont Cyrille Simard nous a parlé, qui ne se formalise pas trop des micro-identités régionales et des différences entre les secteurs d’Edmundston.

Mathieu Lemieux était haut comme trois pommes lors que le gouvernement provincial a imposé la fusion, en 1998. Cela ne l’a pas empêché de s’intéresser à cette saga dans le cadre d’un cours d’histoire en 2015.

Le fruit de son travail, qui porte sur la réaction à la fusion dans les communautés touchées, a été publié plus tôt cette année dans la Revue de la Société historique du Madawaska.

Ses conclusions sont on ne plus claires: le mariage forcé n’est pas passé comme lettre à la poste. L’identité et la question financière étaient au coeur des préoccupations des opposants à la fusion.

Avec près de 20 ans de recul, a-t-il été surpris par l’ampleur de l’opposition à la fusion?

«Les gens d’Edmundston ont le sang chaud, un petit peu. Ils sont très réactifs. Ça fait trois ans que je suis à Moncton et j’ai vu la différence. Les gens (d’Edmundston) ne se gênent pas pour dire ce qu’ils pensent. Des gens étaient contre, ils l’ont dit.»

Il est porté à être d’accord avec les Cyrille Simard et Lise Ouellette sur l’héritage de la fusion forcée de 1998.

«Peut-être qu’on n’aurait pas le Centre Jean-Daigle ou qu’il ne serait pas nécessairement pareil. Et je pense que Saint-Jacques, Verret et Saint-Basile ont apporté quelque chose à Edmundston», dit-il.

Il se garde une petite réserve, puisque l’on ne peut pas dire avec certitude qu’Edmundston ne serait pas sur sa lancée actuelle sans la fusion. Il y voit tout de même des côtés positifs.

«Il y a plus que le poids du nombre. Les identités propres à ces communautés, mises ensemble, je pense que ç’a été une plus-value pour la région. Quand tu amènes plus de gens autour de la table pour trouver des solutions, pour parler de dynamisation de la région… Ça aurait pu aller dans un sens comme dans l’autre, quand même.»

Mathieu Lemieux continue de s’intéresser à la question de la gouvernance locale. Selon lui, il reste encore pas mal de chemin à parcourir dans le Madawaska, notamment dans son patelin, soit le DSL de Saint-Jacques.

«Je pense que le travail demeure inachevé, 20 ans après. Le DSL de Saint-Jacques, ça n’a pas sa raison d’être. Je vis dans le DSL et j’ai profité des services d’Edmundston toute ma vie. Et je ne les ai pas payés».

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