Menu

Des bénévoles face à la solitude des aînés

Dans la Péninsule acadienne, d’infatigables bénévoles agrémentent le quotidien des personnes âgées isolées. L’Acadie Nouvelle est allée à leur rencontre.

Au volant de son camion, Donald Cormier parcourt les rues de Caraquet pour livrer des repas chauds au domicile de personnes âgées ou en perte d’autonomie.

Le Centre de Bénévolat de la Péninsule Acadienne distribue chaque année 8000 repas dans les communautés de Tracadie, Caraquet et de Lamèque-Miscou, permettant aux clients de demeurer chez eux plutôt qu’en institution.

M. Cormier est parfois la seule visite que va recevoir un aîné de toute sa journée. Confinée dans son logement adapté, Gina Haché trouve souvent le temps long. L’arrivée du repas chaud lui donne le sourire.

«Nous sommes des vieux qui vieillissent seuls», lâche-t-elle. «C’est dur mais on s’habitue. On dort beaucoup…»

Nous voilà de retour dans les locaux du Centre de Bénévolat de la Péninsule acadienne pour assister à l’Accueil de jour. Ce programme propose aux aînés de se retrouver une fois par semaine pour participer à une foule d’activités.

Le but: prévenir les états dépressifs, briser l’isolement, favoriser l’autonomie des personnes et leur permettre de développer un nouveau réseau social. Ils sont une trentaine, en grande majorité des femmes, venus trouver un peu de compagnie. Moyenne d’âge: 82 ans.

Après quelques mots de bienvenue, chacun est invité à prendre la parole sur un sujet qui lui tient à coeur. Vient ensuite le premier exercice de la séance: saluer son voisin et rire à gorge déployée!

Assise au fond de la salle, Patricia Dugas observe la scène avec amusement.

Pendant cinq ans, elle s’est occupée de son mari malade, se coupant progressivement de son cercle d’amis. À la mort de sa moitié, la résidente de Grande-Anse a traversé une période difficile.

«Ç’a laissé un grand vide. Je ne participais à rien, je ne sortais pas, je n’allais plus à l’église, confie-t-elle. J’étais très déprimée. Moi qui avais toujours fait partie de chorales, je ne chantais plus. Il n’y avait plus aucune note qui sortait à force d’être toute seule.»

Depuis deux ans, sa participation à l’Accueil de jour l’aide à remonter la pente. «Ça m’a apporté beaucoup, ça m’a donné une deuxième famille», confie-t-elle.

Chants, embrassades, danses et boutades contribuent à la joie ambiante. L’heure est à la fête.

Chapeau sur la tête, Edwina Ross, âgée de 85 ans, participe à une partie de baseball poche. Ce rendez-vous hebdomadaire vient briser la monotonie du quotidien.

«Ça me fait du bien de sortir, je me sens moins seule! On voit du monde, on se fait des amis. Je ne sors plus tellement depuis que j’ai vendu mon char. Je dépends beaucoup des enfants maintenant… Mon auto me manque!»

Rachelle Cormier, l’une des responsables de l’Accueil de jour, peut compter sur l’aide d’une cinquantaine de bénévoles à travers la Péninsule. Ces volontaires dévoués animent les sessions et assurent le transport de celles et ceux qui ne pourraient pas se déplacer.

Le programme a été pensé pour aider les personnes âgées à prendre soin de leur santé. Cela passe aussi par des exercices adaptés, des jeux d’équipe ou des ateliers sur la valorisation de soi, le deuil, la prise de médicaments et les habitudes de vie saines.

«Ça arrive que ce soit leur seule sortie de la semaine. Si on laisse les gens chez eux livrés à eux-mêmes, ils risquent de se retrouver sur une pente descendante. On voit des personnes qui ne parlent pas en arrivant, au fil des semaines tu vois une belle amélioration.Certains ont retrouvé leur motricité et leurs capacités cognitives», explique Rachelle Cormier.

La plupart des participants ont été référés par des professionnels du réseau de santé Vitalité ou du ministère du Développement social.

«Certains participants nous disent que le programme les a sauvés. Ils avaient été parqués dans un foyer, ne recevaient pas de visite et avaient perdu de leur autonomie. Ici, ils font de l’activité physique, ils recréent un réseau social. Ça les sort de leur isolement.»

L’isolement social, le grand malaise de la vieillesse

«Chaque matin, des hommes et des femmes, enfermés dans des pièces feutrées, vivent une mort relationnelle. Leur âme et leur corps sont abandonnés au silence, devant une fenêtre ou dans un corridor.»

C’est ainsi que le gérontologue Valois Robichaud décrit, dans son ouvrage L’accompagnement en fin de vie, la réalité vécue par des aînés délaissés, oubliés, invisibles. Lorsque les visites de l’entourage s’espacent et que les contacts avec les amis se font rares, le sentiment de vide devient une souffrance.

«Le silence, le non-dit et l’abandon relationnel sont la source des anxiétés et des angoisses que l’on médicalise chez ces adultes âgées qui souffrent de solitude, de manque d’amour et de présence.»

D’après le Conseil national des aînés, près de la moitié des Canadiens de plus de 80 ans disent se sentir seuls.

Suzanne Dupuis-Blanchard, titulaire de la Chaire de recherches sur le vieillissement, croit que cette problématique risque de prendre de plus en plus d’ampleur au Nouveau-Brunswick.

«Nous avons beaucoup de jeunes qui quittent leur région pour le Sud-Est pour des emplois, pour leurs études. Le bassin de population dans les milieux ruraux est vieillissant et les membres de la famille ne sont pas toujours présents et disponibles pour aider», souligne-t-elle.

Nombreuses sont les raisons qui peuvent entraîner à un retrait progressif de la vie sociale, ajoute Mme Dupuis-Blanchard. Les problèmes de santé (perte de vision, douleurs dues à l’arthrite, peur de chuter…), la perte d’un permis de conduire, un faible revenu, l’éloignement des membres de la famille ou le décès du conjoint sont autant de situations qui peuvent amener une personne à réduire les sorties et les contacts humains.

«C’est quelque chose qui se fait de façon graduelle, tranquillement on ne participe plus aux activités, on change notre routine et on devient à risque de vivre la solitude.»

Les femmes, dont l’espérance de vie est plus longue, sont particulièrement touchées.

Le manque d’options de transport accessibles et abordables, particulièrement problématique dans bien des régions de la province, limite d’autant plus les interactions.

«C’est le problème numéro un», estime le militant des causes sociales Claude Snow. Selon le travailleur social à la retraite, voisins, proches, fonctionnaires, tous ont la responsabilité de briser ce qu’il appelle «le cercle vicieux de l’isolement».

Une disparition progressive des liens sociaux

Les limitations liées à l’âge, jumelées à l’embarras ou la gêne causés par certains problèmes de santé, empêchent parfois les aînés d’aller vers les services ou les activités communautaires. C’est alors que les troubles cognitifs risquent d’apparaître et que la perte d’autonomie s’aggrave, mentionne Claude Snow.

La crise du verglas a suscité une prise de conscience, ajoute-t-il.

«C’est un phénomène sournois. Les amis s’éloignent, les membres de la famille déménagent et l’isolement s’installe. La personne dépérit sans que personne ne s’en rende compte. Parfois, il arrive un incident et c’est là que la prise de conscience se fait, qu’on découvre que le réseau naturel a disparu.»

L’équipe du Centre de bénévolat de la Péninsule Acadienne, qui coordonne la livraison des services de soins à domicile dans la région, se confronte parfois à des cas d’abandon. «On n’a pas assez de nos deux mains pour compter les situations», assure le directeur général, Léo-Paul Pinet.

«Ce n’est pas toujours le départ des enfants qui crée l’isolement, bien des personnes âgées vivent des solitudes tout en étant entourées de leur famille. Il y a des familles extraordinaires qui prennent soin des aînés, et d’autres qui les ‘parquent’ dans les résidences et les foyers et ne les visitent qu’une fois ou deux par année…»

Trouver une raison de se lever le matin

Pertes de mémoire et de concentration, niveaux élevés de stress, affaiblissement des capacités sociales, malnutrition, les effets de la solitude sont légion. Carmen Bouchard, travailleuse sociale, le constate au quotidien.

Carmen Bouchard oeuvre depuis 15 ans pour le programme extra-mural dans la région de Bathurst. Elle affirme que le problème de l’isolement social se fait sentir davantage ces dernières années.

«Avec nos familles qui sont de plus en plus dispersées, beaucoup de personnes se retrouvent démunies lorsque l’âge avance, que l’argent manque et que les amis décèdent. On me dit: ‘’Les enfants sont loin, ils n’ont pas de place pour moi, je ne les vois plus’’. Parfois l’épicerie devient la seule sortie de la semaine, on les visite une fois aux deux semaines, ce n’est pas assez.»

En tant qu’animal social, l’humain dépend des interactions avec les autres. Lorsqu’on ne se sent plus utile, on peut avoir tendance à se refermer sur soi et à lâcher prise face à la vie, souligne la travailleuse sociale.

«Avec mes clients, je me concentre plutôt sur ce qu’ils sont encore capables de faire, sur ce qu’ils peuvent encore apporter. Quand on a été productif toute sa vie, et que graduellement on ne peut plus faire autant, ça peut être difficile. L’important c’est de donner une raison de se lever le matin. Quand on n’a pas de but, pas de projet, pas d’endroit où aller, c’est là que viennent les symptômes d’anxiété, de dépression…»

Les hommes et les femmes qui se sentent seuls sont trois fois plus susceptibles de présenter des symptômes d’anxiété et de dépression. Une étude menée par la Suédoise Laura Fratiglioni a notamment permis d’établir que l’absence d’un réseau de soutien social est liée à une augmentation de 60 % du risque de démence et de régression cognitive.

«La personne âgée vieillit plus vite lorsqu’elle est seule, observe Carmen Bouchard. Je vois une grande différence entre les personnes qui sortent, qui gardent leur cerveau actif et celles qui restent à la maison et ont peu de contacts avec l’extérieur.»

Quelles solutions face à l’isolement?

Claude Snow est d’avis que le gouvernement devrait investir davantage dans les soins à domicile.

«Aujourd’hui ces services sont trop limités, lance-t-il. C’est un système boiteux, car bien des personnes ne sont pas capables de faire les démarches pour trouver des fournisseurs. Il faudrait un système qui aille vers la personne et organise un réseau d’aide, une prise en charge par des travailleurs spécialisés. Compter sur les proches, les voisins, ce n’est pas suffisant, c’est précaire, discontinu…»

Carmen Bouchard suggère quant à elle de développer des initiatives communautaires pour encourager les relations et les échanges avec les jeunes générations. «Aujourd’hui, il manque ce lien, cette stimulation-là», estime-t-elle.

Sur une note plus futuriste, la chercheuse Suzanne Dupuis-Blanchard suggère de s’intéresser au secteur de la robotique, qui mise beaucoup sur le développement de robots-compagnon ou aides-soignants destinés à divertir et à faciliter la vie des aînés. L’entreprise française Blue Frog Robotic a par exemple imaginé Buddy.

Il peut jouer au scrabble, raconter des histoires, jouer de la musique, proposer des exercices thérapeutiques ou de stimulation de la mémoire.

Il est aussi capable de reconnaître une boîte de médicament, de détecter de la fumée ou une chute et prend contact avec l’entourage ou un médecin en cas de problème.

Ces robots peuvent-ils apporter le même réconfort qu’un être vivant? Voilà un autre débat…

Partager
Tweeter
Envoyer