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10 ans plus tard, faut-il pleurer la vente avortée d’Énergie NB?

L’Acadie Nouvelle vous présente aujourd’hui un dossier sur la vente avortée d’Énergie NB à Hydro-Québec, qui a ébranlé la province il y a 10 ans cette année.

Journalistes: Simon Delattre, Pascal Raiche-Nogue, avec la collaboration de Sébastien Lachance.

Il y a dix ans cette année, le premier ministre Shawn Graham tentait de vendre Énergie NB à Hydro-Québec. L’Acadie Nouvelle s’est entretenue avec deux experts qui avaient suivi le dossier de près à l’époque.

Pierre-Olivier Pineau et Yves Gagnon ne s’entendent pas sur grand-chose lorsqu’il est question de la vente avortée d’Énergie NB. C’est le moins qu’on puisse dire.

Le premier, professeur et titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, croit depuis longtemps que ce projet avait du mérite.

Le second, professeur d’ingénierie au campus d’Edmundston de l’Université de Moncton, a toujours été beaucoup plus critique à l’égard du rêve du gouvernement Graham. On y reviendra.

En entrevue, ils s’entendent cependant sur une chose; le dossier été très mal piloté par les politiciens à l’époque.

«Ce qui m’a marqué, c’est l’improvisation avec laquelle l’annonce avait été faite. Ç’avait pris tout le monde par surprise. Il n’y avait préparation de la population, du message», se souvient Pierre-Olivier Pineau.

Après toutes ces années, il demeure marqué par l’approche des leaders des deux provinces impliquées dans la transaction, soit Shawn Graham au Nouveau-Brunswick et Jean Charest au Québec.

«D’après moi, soit ils avaient improvisé, soit ils avaient complètement mal compris comment préparer le terrain pour une telle annonce. Parce ça a été très mal reçu au Nouveau-Brunswick, ça a été critiqué au Québec comme étant possiblement un désastre.»

Yves Gagnon n’y va pas plus avec le dos de la cuiller. «C’était vraiment de l’amateurisme», dit-il.

Il explique qu’il est impossible de naviguer au pif dans le secteur de l’énergie. Avant de prendre des décisions majeures, il faut de la planification à long terme, appuyée par des analyses rigoureuses de nombreux facteurs.

Selon lui, ce n’est pas ce qui s’est produit avant que le gouvernement provincial décide de vendre Énergie NB.

«Les erreurs qu’on a faites dans ce secteur-là au Nouveau-Brunswick au fil des décennies ont toujours été lorsqu’il a eu ingérence politique dans le secteur énergétique. Cette vente-là était un autre exemple où il y a eu de l’ingérence politique.»

Des avis on ne peut plus différents sur la vente comme telle

Là s’arrêtent les similitudes entre les avis de ces deux professeurs.

Pierre-Olivier Pineau, de HEC Montréal, continue de croire que la vente aurait pu être bénéfique pour le Québec et pour le Nouveau-Brunswick.

«À mon avis, ça aurait pu être une très bonne chose. Visiblement, ce n’est pas non plus un désastre que ça ne soit pas fait, parce que la situation n’est pas catastrophique au Nouveau-Brunswick (aujourd’hui, 10 ans plus tard).»

Il note cependant que l’échec de ce projet nous rappelle combien la collaboration entre les provinces et les États américains dans le secteur de l’électricité est très laborieuse. Il y avait – et il y a toujours – des gains d’efficacité à faire en travaillant de plus près, dit-il.

Même si le projet de vente d’Énergie NB était imparfait et qu’il a été vivement rejeté par la population du Nouveau-Brunswick, mais avait tout de même un certain mérite.

«Je ne dis pas que LA bonne chose c’était qu’Hydro-Québec devienne propriétaire d’Énergie NB. Mais c’était un pas vers une meilleure intégration qui permet de faire les choses de manière plus efficace.»

Yves Gagnon, du campus d’Edmundston de l’Université de Moncton, n’est pas sur la même longueur d’onde. Le projet de vente était plus qu’imparfait, selon lui.

Par exemple, le caractère perpétuel de l’entente était très problématique, dit-il. Il explique que c’est un peu comme si, il y a 200 ans, un gouvernement avait signé un contrat sans date de fin avec l’inventeur du moteur à vapeur.

«Ça voudrait dire qu’aujourd’hui, le matin avant d’aller travailler, il faudrait se lever à quatre heures pour faire un feu de charbon dans la bouilloire du moteur, pour faire monter la pression pour aller travailler à 8h.»

Le secteur de l’énergie évolue tellement rapidement qu’il n’aurait pas été sage de céder le contrôle de la majeure partie d’Énergie NB et de s’engager à acheter de l’électricité à long terme avec Hydro-Québec.

«Qu’est-ce qui nous dit que dans 20 ans, dans 50 ans, on n’aura pas tous notre propre production d’électricité avec un petit stockage à côté et que l’on n’aura plus de lignes de transmission? Si l’entente avait été pour 20 ans, pour 50 ans ou pour 100 ans, ça aurait été déjà mieux qu’à perpétuité.»

De plus, les actifs d’Énergie NB se seraient retrouvés entre les mains d’une société d’État, certes. Mais une société contrôlée par une autre province.

«Hydro-Québec, pour nous, c’est une entreprise privée. Cent pour cent des actionnaires d’Hydro-Québec sont à l’extérieur du Nouveau-Brunswick. Et on ne sera jamais actionnaires de cette entreprise-là.»

Selon Yves Gagnon, l’électricité est comme l’eau et l’air; mieux vaut qu’elle soit perçue comme un bien fondamental devant être géré par l’État.

«À mon avis, ces biens-là doivent être gérés de façon publique, de façon transparente, de façon durable.»

Shawn Graham: «Une occasion manquée»

Dix ans après la vente avortée d’Énergie NB, Shawn Graham revient sur cet échec, responsable de sa défaite électorale en 2010. Les années n’ont pas fait changer la position de l’ex-premier ministre: il reste persuadé que le temps lui donnera raison.

En 2009, la dette d’Énergie Nouveau-Brunswick dépasse les 4 milliards de dollars. Shawn Graham décide alors de faire preuve d’audace en proposant de vendre les actifs de la société de la Couronne aux voisins de l’ouest. Le Québec.

Dans une entrevue qu’il a accordée à l’Acadie Nouvelle, le politicien à la retraite rappelle la situation à laquelle il était confronté lors de son arrivée au pouvoir.

La province venait de perdre plusieurs centaines de millions de dollars suite au fiasco de l’orimulsion. L’entreprise vénézuélienne Bitor n’avait pas honoré sa part du contrat d’approvisionnement alors qu’Énergie Nouveau-Brunswick avait déjà entrepris des travaux de transformation de sa centrale de Coleson Cove.

À cela s’ajoutaient des infrastructures vieillissantes, entre l’érosion du barrage de Mataquac et la nécessité de trouver une nouvelle source d’énergie pour la centrale de Belledune, les investissements à venir dépassaient les trois milliards de dollars.

«Hydro-Québec était prête à acheter nos actifs qui avaient besoin de mises à jour significatives. À l’époque ça avait du sens de s’associer avec la province voisine parce qu’ils avaient les tarifs d’électricité les plus bas en Amérique du Nord et la capacité d’entreprendre ces grands projets en assumant les risques associés, ce qu’Énergie NB ne pouvait pas faire», se souvient Shawn Graham.

Il en est toujours convaincu, la vente des principaux actifs était la meilleure chose à faire.

«Notre gouvernement était prêt à perdre le capital politique pour faire ce que nous pensions être juste. Nous pensions qu’en éliminant presque 5 milliards $ de dettes, et en supprimant presque 3 milliards de dollars d’endettement pour la réfection de Mactaquac et la conversion de la centrale de Belledune, les générations futures ne se seraient pas retrouvés avec un tel endettement et des hausses de tarifs qui leur compliquent la vie. L’accord aurait définitivement mené à des tarifs plus bas qu’ils ne le sont aujourd’hui.»

Le statu quo n’a pas réglé les problèmes de la Société de la Couronne, ajoute-t-il.

Aujourd’hui, la société de la Couronne est forcée de donner une cure de rajeunissement à la centrale de Mactaquac pour lui permettre de fonctionner jusqu’en 2068. Le coût total du projet se chiffrera entre 2,9 milliards $ et 3,6 milliards $, et sera financé par des hausses de tarifs sur une période de 15 ans.

«Il est possible que la réfection de Mactaquac soit entreprise par Hydro-Québec. C’est ironique, car en vertu du contrat de vente c’est Hydro-Québec qui aurait dû payer pour ces travaux relève l’ex-premier ministre. Je pense encore que c’est une occasion manquée pour les Néo-Brunswickois, pour les contribuables, car aurions pu éliminer des dettes existantes et des dettes à venir. En faisant les choses par nous-mêmes, nous allons devoir emprunter davantage ou augmenter les tarifs.»

À l’époque, la population et l’opposition officielle ont vivement critiqué un manque de transparence de la part du gouvernement provincial.

«On avait le même problème qu’un vendeur de véhicules usagés. On ne pouvait pas dire publiquement à quel point la situation était mauvaise tout en essayant d’obtenir le meilleur prix possible. Si vous vendez un véhicule d’occasion, vous ne pouvez pas inscrire dans l’annonce toutes les déficiences et en même temps réclamer un bon prix.»

Au début du mois de mars 2010, un sondage réalisé par la firme Recherche Omnifacts indiquait que trois Néo-brunswickois sur quatre s’opposaient à la transaction. De l’avis de plusieurs observateurs, le ressentiment à l’égard du Québec a lourdement pesé sur la capacité du gouvernement Graham de vendre son projet. Un accord avec une autre province aurait-il été plus facile à faire accepter?

«La réalité c’est que le Québec, grâce à l’hydro-électricité, avait l’énergie la moins chère et la plus respectueuse de l’environnement, et c’est notre province voisine, répond l’ancien dirigeant. Les autres juridictions ne pouvaient pas compétitionner avec ce que le Québec apportait à la table. À la fin de la journée, si les Néo-Brunswickois avaient payé moins pour leur électricité, cela aurait grandement contribué à apaiser ces craintes.»

Shawn Graham admet que le dossier est enterré pour de bon. Selon lui, aucun politicien n’osera se risquer à nouveau dans cette voie périlleuse.

«Nous gouvernement a perdu beaucoup de capital politique en proposant ce que nous pensions être la meilleure entente pour les citoyens de cette province. Nous avons perdu l’élection sur cette question et je ne pense pas que les gouvernements suivants voudront ouvrir cette maudite boîte-là dans un futur proche.»

Quel impact sur notre facture d’électricité?

Les clients néo-brunswickois auraient-ils été mieux lotis si la vente d’Énergie NB avait abouti? À quoi ressemblerait leur facture d’électricité?

Entre 2010 et 2018, les consommateurs néo-brunswickois ont subi une hausse cumulée de 14% des tarifs d’électricité, malgré un gel de près de trois ans imposé par le gouvernement de David Alward fin 2010.

Et ils ne sont certainement pas près de voir ce fardeau s’alléger. Énergie NB cherche actuellement de nouveaux revenus pour réduire son endettement et financer la rénovation de ses infrastructures.

Plus tôt cette année, la société de la Couronne a demandé à la Commission de l’énergie et des services publics du Nouveau-Brunswick d’approuver une augmentation annuelle de 2,5% de ses tarifs jusqu’en 2029. La hausse demandée pour 2019 est de 2,9% pour les clients résidentiels et de 1,7% pour les clients industriels de petite puissance.

Étudions maintenant le scénario hypothétique dans lequel le Nouveau-Brunswick et le Québec auraient signé la vente.

En vertu de l’accord, Hydro-Québec s’était engagée auprès des usagers du Nouveau-Brunswick à geler pour cinq ans les tarifs résidentiels et commerciaux.

Par la suite, le prix aurait été ajusté en fonction de l’indice des prix à la consommation de la province.

Actuellement, un client résidentiel de Moncton dont la consommation se limite à 1000 kWh par mois se voit imposer un tarif de 13,12 cents par kilowatt-heure. Sa facture annuelle (taxes non comprises) s’élève donc 1574 dollars.

Selon nos calculs, si l’entente avait abouti, ce même client serait aujourd’hui facturé autour de 12,20 cents par kilowatt-heure. Sa facture annuelle (taxes non comprises) serait d’environ 1464 dollars.

Par ailleurs, le tarif destiné aux grands clients industriels, qui s’élevait à environ 7 cents, aurait été substantiellement réduit puisqu’il aurait été ramené au niveau de ce qui était alors payé au Québec, environ 5 cents.

Tandis que la première entente proposait une diminution de 30 % des tarifs pour les grandes entreprises, l’entente révisée entre Fredericton et Hydro-Québec prévoyait plutôt une réduction de 23 % des tarifs industriels.

Qu’en est-il de la dette?

L’entente initiale de 4,75 milliards $ devait permettre d’éponger entièrement la dette d’Énergie NB, entraînant une réduction de 40% de la dette du Nouveau-Brunswick.

Depuis, le producteur d’électricité néo-brunswickois peine à réduire son taux d’endettement.

En 2012, Énergie Nouveau-Brunswick s’était fixé pour objectif de réduire sa dette sa de 5 à 4 milliards $ en 10 ans. La direction reconnaît aujourd’hui que la cible ne sera vraisemblablement pas atteinte. À la fin de l’année 2018, la dette nette totale de la société de la Couronne se chiffrait à 4,882 milliards de dollars.

 

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