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Les mémoriaux de bord de route: pour ne pas oublier

Journalistes: Stéphane Paquette et Réal Fradette

Témoins de drames, ils s’accumulent tristement au bord des routes.

Les automobilistes qui circulent sur les routes de la province ont certainement remarqué la présence de mémoriaux de fortune, parfois dans le fossé, parfois un peu plus loin. Ces croix souvent ornées de fleurs, de petits mots, de jouets et de petits objets nous rappellent les dangers qui nous guettent dès qu’on s’installe derrière le volant.

Pour les familles qui ont perdu un être cher, ces monuments artisanaux deviennent un lieu de recueillement et de souvenirs. Mais voilà que des voix commencent à se faire entendre et affirment que ces mémoriaux sont des dangers pour les conducteurs. La ville de Halifax songe même à légiférer pour les interdire. Le Nouveau-Brunswick va-t-il emboîter le pas?

Des politiciens municipaux de Halifax envisagent sérieusement d’adopter de nouvelles règles qui imposeraient des restrictions quant à la durée et l’emplacement ou les mémoriaux de bords de route peuvent être installés sur des propriétés publiques.

Cet enjeu a été propulsé dans l’actualité l’été dernier quand des employés municipaux ont enlevé une croix blanche honorant la mémoire de l’adolescente Kylie Cooper, décédée en juin 2018 lors d’une collision sur l’autoroute 2, à Wellington, une localité qui fait partie de la municipalité régionale de Halifax.

Les autorités municipales ont fait valoir qu’ils répondaient simplement à des plaintes concernant un objet situé sur le droit de passage de la municipalité.

La mère de Kylie Cooper a déploré ce manque de considérations à l’égard de la famille et des proches.

Le conseiller Steve Streatch a remis la croix sur le bord de l’autoroute et le conseil régional a demandé au personnel de rédiger des recommandations pour l’adoption éventuelle de nouvelles règles.

Le rapport suggère de ne pas laisser en place ces mémoriaux en bordure de la route plus d’une année, une restriction que d’autres municipalités au Canada ont déjà adoptée.

Le rapport suggère aussi l’inclusion du nom, du numéro de téléphone de la personne responsable ainsi que la date de l’installation.

Au Québec, l’article 304 du Code de la sécurité routière dit que «nul ne peut installer un signal, une affiche, une indication ou un dispositif sur un chemin public sans l’autorisation de la personne responsable de l’entretien de ce chemin.»

Les croix commémoratives sont pourtant nombreuses sur le bord des routes, même si elles sont en contradiction avec la loi.

C’est que Transport Québec se montre tolérant sur cette question, par respect pour les familles endeuillées, pourvu que ces mémoriaux ne compromettent pas la sécurité des automobilistes.

Au Nouveau-Brunswick, le ministère des Transports et de l’Infrastructure n’a pas de politique ou de règle concernant les marqueurs commémoratifs.

«Le Ministère ne tient pas de registre de leur emplacement, mais il interviendra au besoin pour assurer la sécurité du public», mentionne le porte-parole Jeremy Trevors.

«Le Ministère continue de suivre ce qui se fait de mieux ailleurs en matière de sécurité routière», ajoute-t-il.

Un texte du journal Le Nouvelliste rapporte que Transport Québec ne tient pas d’inventaire de ces croix et mémoriaux et qu’elles n’ont jamais fait l’objet de plaintes en Mauricie et au Centre-du-Québec. Aucun règlement n’encadre présentement leur installation.

L’Australie tient un registre de ce qu’elle appelle des bornes de mémoire. Un média de ce pays a avancé en 2004 qu’un accident mortel sur cinq est immortalisé par une de ces bornes. On en compte plus de 800 en Irlande, dont la plus ancienne date de 1894.

«Ça incite à la réflexion, à la prudence»

Grégoire Bissonnette et Lisette Lemelin n’oublieront jamais la journée du 4 septembre 2016. Ils ont tenu à commémorer cette triste journée en installant une petite croix le long de la route 11, près de Flatlands, où est survenu l’accident d’hélicoptère qui a coûté la vie à leur fils Bob. Ils ne comprennent pas pourquoi on devrait interdire ce genre de mémorial.

Cela dit, le couple qui demeure au Québec se conformerait sans rechigner à une éventuelle loi sur le sujet.

«Si cette loi est adoptée, on va la respecter. On ne se lancera pas dans un procès contre la province», affirme Grégoire Bissonnette.

«On ne voit pas la nécessité de l’enlever. Est-ce qu’il y a eu des événements tragiques à cause de ces petites croix-là qu’on voit le long des routes? J’en doute.»

Les parents de l’ancien hockeyeur et chanteur bien connu ont installé une petite croix blanche sous les fils électriques où s’est produit le drame, aux abords de la rivière Restigouche.

L’accident avait également coûté la vie au pilote Frédérick Decoste.

Le président de l’équipe de baseball des Capitales de Québec, Michel Laplante, a été le seul survivant de l’écrasement.

«C’est là qu’il y a eu l’accident. On a des amis qui passent par là et qui la voient. Encore en fin de semaine, une dame originaire de Campbellton m’a dit qu’elle avait été voir la croix de Roberto en passant», relate Liette Lemelin, visiblement émue.

«Plusieurs connaissaient Roberto et ça leur rappelle quelque chose quand ils passent dans le coin. Certains la voient aussi quand ils descendent sur la rivière.»

La maman de Roberto estime que ces monuments de fortune ne sont pas un danger public, mais peuvent au contraire être bien utiles.

«Quand j’en vois sur le bord des routes, ça nous rappelle aussi la prudence qu’on doit avoir au volant. Même si on ne la connait pas, ça nous fait penser à la personne qui est décédée, mais aussi au fait qu’on doit être prudent, ce qu’on oublie trop souvent sur les routes», indique Liette Lemelin.

«On en voit un peu partout, et quand c’est le cas, on pense bien sûr aux familles, parce qu’on l’a vécu nous-mêmes. On sait exactement ce qu’ils traversent et comment c’est important pour eux. Mais comme conducteurs, ça ne nous dérange absolument pas.»

Elle dit ne pas comprendre comment on peut parler de distraction.

«On n’arrête pas ou on ne bloque pas le trafic. Au Québec, on le tolère, à moins qu’elles ne dérangent des travaux routiers ou les charrues durant l’hiver. La nôtre ne semble pas déranger. Je ne vois pas ça du tout comme un danger pour les conducteurs.»

Grégoire Bissonnette estime que ces petits monuments sont très importants pour les familles qui ont vécu une tragédie.

Mais ils peuvent aussi avoir leur utilité pour monsieur et madame tout le monde.

«Quand on en voit sur le bord de la route, on se dit que quelque chose s’est passé à cet endroit. Je pense que ça devient plutôt un événement de réflexion et une incitation à la prudence. Je trouve ça bien de la façon dont la loi est appliquée au Québec. Officiellement, c’est interdit, mais si ça dérange, ils avertissent les familles. Ils ne feront pas les sauvages et aller arracher tout ça.»

«C’est ma façon de l’honorer»

Un treillis blanc. Quelques fleurs. Des coeurs. Au premier coup d’oeil, cet agencement pourrait donner des idées de décoration pour votre cour arrière, tout juste à côté de votre foyer. Surtout quand vous l’apercevez en passant à 100 km/h.

Mais en y regardant de plus près, on aperçoit autre chose. Une croix. Une statue de la Vierge Marie.

Un avis de décès…

Il y a trois ans, Jean-Guy McLaughlin a construit ce mémorial de fortune à l’endroit même où la plus vieille de ses trois filles, Mabel, a perdu la vie dans un accident d’automobile, à l’hiver 2016.

La jeune femme roulait sur la voie de contournement de la route 11 de Tracadie, en début de soirée du 26 janvier, quand le drame est arrivé… à seulement un kilomètre de la maison de ses parents, sur le chemin Rivière-à-la-Truite.

La chaussée était glissante. Elle a perdu le contrôle de son véhicule qui est allé heurter une camionnette qui circulait en sens inverse…

Cette mère de deux jeunes enfants n’avait que 33 ans.

Dès le printemps suivant, ce père endeuillé a choisi de fabriquer ce souvenir tout juste de l’autre côté du fossé de la route, là où il a perdu sa fille. Il est visible de loin. On ne peut pas le manquer. Même à bonne vitesse.

M. McLaughlin nous accueille chez lui. Il est en train de corder du bois pour son chauffage l’hiver. Le premier contact est chaleureux. Le chien aussi est content de nous voir.

Quand nous lui expliquons les raisons de notre présence chez lui, l’homme soulève la manche gauche de son chandail. Il a fait tatouer le visage de sa fille…

«Je voulais un souvenir à l’endroit où elle est morte, explique-t-il en parlant du mémorial. C’est ma façon de l’honorer. Elle était si gentille… C’est mieux ça qu’au cimetière, je trouve. On va l’entretenir chaque printemps. Chaque fois que je passe devant, ça me fait un petit pincement au coeur. C’était ma plus vieille…»

Beaucoup de monde de la communauté va déposer des fleurs devant ce petit mausolée. Mabel était beaucoup connue et appréciée, nous dit son père.

M. McLaughlin affirme ne jamais avoir eu de plainte sur la présence de cet hommage. Il n’a jamais entendu dire qu’un accident serait survenu à cet endroit, parce qu’un conducteur aurait été distrait en apercevant ce montage funéraire.

Il n’avait pas non plus entendu parler des intentions de la Ville de Halifax de retirer ces mémoriaux pour des raisons de sécurité routière.

Que ferait-il si jamais le Nouveau-Brunswick ou la Municipalité régionale de Tracadie lui demandait de l’enlever?

«Je ne veux pas faire de misère à personne, répond-il. Je l’enlèverais sans problème. Je garderais la croix par contre…»

Et le tatouage aussi. Ça, personne ne pourra le lui enlever.

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