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Crabe et homard: quel avenir pour les jeunes pêcheurs?

Est-il possible pour un jeune pêcheur acadien d’aspirer à devenir capitaine et propriétaire d’un permis de pêche au homard ou au crabe en 2019? Avec des prix qui atteignent des niveaux historiques, prendre la relève devient de plus en plus difficile pour la jeune génération.

Quand Patrick Landry a acheté son permis de pêche au homard, en 2014, l’industrie sortait tout juste d’une période creuse. Deux années plus tôt, les homardiers du Sud-Est avaient passé les premiers jours de la saison à manifester contre les piètres prix offerts pour leurs captures. Certains avaient même appris qu’ils ne pourraient pas vendre leur homard en raison d’une surabondance de crustacés en provenance du Maine.

L’année suivante, le prix du homard est demeuré relativement bas. Certains signes laissaient toutefois envisager l’avenir avec optimisme. C’est pourquoi Patrick Landry, un fils de pêcheur âgé de 25 ans de Grand-Barachois, a sauté sur l’occasion lorsqu’il a appris qu’un permis était disponible pour moins de 100 000$.

«Cette année», affirmait-il à l’Acadie Nouvelle lors du lancement de la pêche de 2015, «les prix et les prises paraissaient bons, donc je me suis dit que j’étais aussi bien d’avoir mon propre bateau».

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’ancien élève de l’école Louis-J.-Robichaud de Shediac a eu la main heureuse. Poussée à la hausse par les prises record des dernières années, la valeur de son permis se situe, estime-t-il, entre 600 000$ et 700 000$.

«J’ai acheté ça pour des peanuts à comparer à maintenant. J’ose dire aujourd’hui que je pourrais le vendre 700 000$. Mais une mise de fonds pour un achat comme ça, on ne trouve pas ça dans la poche de jeans de n’importe qui.»

Si le jeune pêcheur avait attendu quelques années de plus pour l’achat de son permis, il ne serait probablement pas aujourd’hui capitaine de son propre bateau. C’est justement ce qui est arrivé à un de ses hommes de pont, qui avait l’intention d’acheter un permis, il y a six ans.

«Mes deux helpers veulent leur propre permis. Mon premier homme de pont en a toujours voulu un: la première année qu’il a pêché avec moi, c’était seulement pour se qualifier. Mais l’année suivante, le prix a doublé. Même chose l’année d’après. À un moment donné, rendu à 400 000$, il s’est dit qu’il ne pouvait pas mettre sa maison et sa vie en jeu pour une couple de homards.»

Si les prix sont aussi élevés, c’est qu’il y a des gens prêts à les payer. À l’heure actuelle, il y aurait pratiquement plus d’acheteurs que de vendeurs. Avec une flottille vieillissante – la majorité des pêcheurs commerciaux auraient plus de 50 ans – et peu de gens de la région qui ont les capacités financières d’acheter un permis, il y a un risque réel pour l’avenir de l’industrie au Nouveau-Brunswick.

«Malheureusement, les gens les plus qualifiés et les mieux placés pour la relève sont nos hommes de pont. Mais avec un salaire d’homme de pont, ça va leur prendre toute leur vie pour amasser la mise de fonds», explique Mathieu Noël, directeur d’Opilio, une filiale de l’Union des pêcheurs des Maritimes (UPM).

M. Noël affirme que son équipe travaille à mettre sur pied des projets qui aideront la nouvelle génération à avoir un meilleur accès à la pêche, surtout que d’ici 10 ans, 40% des propriétaires de permis de pêche affiliés à l’UPM devraient vendre leur permis.

1 million $ pour un permis, c’est rentable?

Le prix des permis de pêche au homard et au crabe semble défier toute logique, analyse Jean Lanteigne, directeur général de la Fédération régionale acadienne des pêcheurs professionnels (FRAPP).

Des permis de homard se seraient négociés à 1 million $, voire 1,5 million $.

La vente récente d’un permis de crabe des neiges aurait rapporté plus de 8 millions $ à un propriétaire de la Péninsule acadienne.

Pour illustrer à quel point un tel investissement comporte des risques, M. Lanteigne analyse la situation hypothétique d’un jeune pêcheur qui achète un permis pour 1 million $.

D’abord, les institutions financières exigent habituellement pour un prêt de cette envergure une mise de fonds pouvant atteindre 30%. Avant même de quitter le quai, le nouvel arrivant se retrouve avec 300 000$ de moins en épargne et une dette de 700 000 $.

«Si tu as 30 ans et que tu veux te lancer dans la pêche, tu prends ça où, 300 000$?»

Ensuite, poursuit M. Lanteigne, les créanciers demanderont probablement que le prêt soit remboursé en 10 ans. Cela veut dire que le jeune capitaine aura des paiements annuels de capital de 70 000$, en plus des intérêts.

«Essentiellement, dans la première année, on va faire face à des obligations financières de l’ordre de 100 000$.»

Avec des prix du homard à 5$ à 6$ la livre, un pêcheur aura droit – dans une bonne année – à un revenu brut de 250 000 $ à 300 000 $. En plus des paiements de la dette, cette somme doit couvrir le coût de l’essence, le salaire des hommes de pont, les réparations, l’appât et les autres dépenses qui surviennent en cours de route.

«Est-ce que ça se fait? C’est serré, mais ce n’est pas impossible. On ne va pas vivre riche. Parle-t-on de conditions extrêmes? À mon avis, oui. Dans une saison qui dure deux mois, il faut capturer presque 1000 livres par jour pour joindre les deux bouts. Le gars qui prend 30 000 livres de homard dans sa saison, lui ça ne fonctionnera pas. C’est voué à la faillite dès la première journée.»

M. Lanteigne explique que la situation est la même pour l’industrie du crabe des neiges, sauf que les sommes en jeu sont beaucoup plus élevées.

Le DG de la FRAPP estime que les gouvernements provincial et fédéral ont un rôle à jouer afin d’inciter les pêcheurs qui prennent leur retraite à transférer leur permis à des gens de la place. Cela passe non seulement par un meilleur accès aux prêts pour les jeunes pêcheurs, mais aussi via des incitatifs pour la vente locale.

Des intervenants revendiquent aussi un resserrement des règles pour l’obtention d’un permis dans une région donnée.

Le mois dernier, le député d’Acadie-Bathurst, Serge Cormier, a tendu la main aux acteurs de l’industrie afin de freiner le transfert de permis de pêche à des personnes de l’extérieur de la province.

Au cours des dernières années, au moins huit permis de pêche au crabe et une dizaine de permis de pêche au homard appartenant à des capitaines-propriétaires du Nouveau-Brunswick ont été transférés à l’extérieur de la province.

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