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Ces anglophones qui aiment et défendent le français au N.-B.

Les «deux solitudes». Cet isolement qui sépare les communautés linguistiques au Nouveau-Brunswick semble très actuel, si l’on se fie aux réactions suscitées par de récents événements, dont la polémique à propos des ambulanciers bilingues. Des anglophones défendent pourtant le français. Améliorer l’économie de la province, s’intéresser à l’histoire qu’ils partagent avec les Acadiens, réparer des injustices, se développer personnellement: leurs raisons sont nombreuses.

Son film de fiction montre avec humour, à la manière d’un documentaire, un camp destiné à convertir la planète entière à l’acadianité. «La mission de Camp Acadie est de faire entrer les gens dans cette culture de partage et de bonheur», explique l’un de ses personnages. Le co-réalisateur John Jerome est pourtant anglophone.

L’artiste de 36 ans, habitant Moncton, approuve néanmoins tout de suite la qualification de francophile, même si l’entrevue se déroule principalement en anglais. D’ailleurs, son court-métrage n’est pas son seul cri d’amour aux Acadiens. Il a co-écrit une chanson intitulée J’aime les filles acadiennes. «Beaucoup de mes petites-amies étaient francophones, confie-t-il. Les Acadiennes ont quelque chose de spécial.»

Au-delà de cet amour littéral, le jeune homme ajoute qu’il s’enrichit de la culture des locuteurs de la langue de Molière. «Ici, elle a quelque chose d’unique : cette façon de vivre des gens, liée à leur communauté, à leur histoire particulière…», hésite-t-il, en réfléchissant.

C’est surtout à l’extérieur de l’école que John Jerome a appris l’histoire acadienne, au contact du réalisateur Albénie Delacôte. Les connaissances qu’il a acquises lui ont permis de mieux saisir la façon de penser de ses compatriotes francophones, selon lui.

«Dans les écoles anglophones, on effleure l’histoire acadienne et on l’aborde du point de vue anglais seulement, ce qui ne permet pas aux élèves de la comprendre vraiment, commente le professeur adjoint à la School of Education de St. Thomas University, Léo-James Lévesque. On devrait se forcer à avoir la perspective de l’autre culture. Les anglophones et les francophones ne se comprennent toujours pas.»

Avantages économiques

L’économiste David Campbell pense également que l’histoire acadienne devrait être mieux enseignée dans les écoles de sa communauté. Il se décrit comme un grand fan du fait français au Nouveau-Brunswick. Il en avance les avantages économiques pour la province: les entreprises attirées par le grand nombre de bilingues (35,5 % des Néo-Brunswickois, selon un rapport récent pour le Commissariat aux langues officielles) et les touristes charmés par la culture acadienne.

«Il y aura toujours des gens qui penseront que le Nouveau-Brunswick devrait être seulement anglophone, croit M. Campbell. Mais je pense qu’ils forment une petite minorité. La plupart des anglophones encouragent la francophonie.»

L’économiste pense que la communauté acadienne a le droit de recevoir ses services en français et qu’elle est florissante grâce aux mesures prises en ce sens durant les 40 dernières années. Il a toutefois peur que les habitants du Nouveau-Brunswick se divisent en deux communautés qui ne se comprennent pas. Il souhaite donc que les anglophones soient plus nombreux à maîtriser le français et à avoir la possibilité de se cultiver et d’échanger dans cette langue.

Au Nouveau-Brunswick, 15,5 % des individus de langue maternelle anglaise sont bilingues (les francophones sont 72,4% à l’être), selon le rapport récent pour le Commissariat aux langues officielles. Cette proportion a augmenté de 11,4 % entre 1996 et 2016, d’après le même document.

«Il faut se parler»

L’association Canadian Parents For French œuvre à renforcer la maîtrise du français chez les anglophones au Nouveau-Brunswick, en créant pour eux des possibilités de pratiquer cette langue. Elle organise notamment un concours d’art oratoire à l’Université de Moncton et des camps d’été. L’un d’eux se tiendra aux Îles-de-la-Madeleine cette année, pour la première fois en présence de francophones.

«Pour que le Nouveau-Brunswick et les enjeux des francophones soient mieux compris, il faut qu’il y ait une amitié entre les deux communautés, plaide la directrice générale de l’organisme Hélène Pelletier. Pour ça, il faut se rencontrer et faire des activités ensemble.»

Katie Cooper Butland a étudié à l’Université de Moncton alors que ses deux parents ne parlent pas français. Elle s’est fait remarquer à cette époque en publiant sur Facebook un statut allant à l’encontre des groupes luttant pour les «droits des anglophones». Cet écrit de 2015 a été partagé par près de 18 000 personnes. «Peut-être que c’est plus le fait d’avoir étudié à l’Université de Moncton que d’avoir suivi le programme d’immersion qui m’a permis de mieux comprendre les enjeux acadiens», témoigne-t-elle.

Celle qui se décrit comme une alliée des francophones considère que sa prise de position publique d’il y a quatre ans est toujours pertinente aujourd’hui.

«Au lieu d’accepter nos différences et d’aller de l’avant, les gens se questionnent sur qui obtient le plus, qui gagne», se désole-t-elle.

Cela s’est particulièrement manifesté lors des dernières élections provinciales. La campagne électorale a été marquée par une montée de l’antibilinguisme, alimentée par les commentaires sur les médias sociaux, où certains sont s’en donné à coeur joie en tenant des propos très durs contre les francophones, les invitant, entre autres, à «s’exiler au Québec s’ils ne sont pas contents».

Les enjeux francophones ont été pratiquement écartés de cette élection, qui a porté au pouvoir un unilingue anglophone, qui fut à une certaine époque membre d’un parti antibilinguisme. Le premier ministre Blaine Higgs, qui suit une formation en français depuis plusieurs mois, affirme avoir changé d’idée et allègue désormais que le Nouveau-Brunswick est «une meilleure province» grâce au bilinguisme.

Une alliance politique à construire

Il n’aurait pas signé d’entente avec les Anglo-Québécois s’il avait encore été président de la SANB. Jean-Marie Nadeau affirme cependant que le soutien des anglophones francophiles est nécessaire aux Acadiens. Surtout celui des anglophones du Nouveau-Brunswick, qui ont des enjeux communs aux habitants francophones de la province.

«On pourrait regretter qu’ils ne soient pas assez vocaux, mais ça s’en vient», écrivait-il en 2012, à propos de ceux que les médias identifient parfois comme faisant partie de la «majorité silencieuse», ces Néo-Brunswickois anglophones qui appuient le bilinguisme, mais qui ne prennent pas position publiquement.

«Certains prennent la parole pour défendre les Acadiens, individuellement», observe-t-il aujourd’hui.

Le militant pense que le dialogue entre francophones et anglophones serait toutefois meilleur si ces derniers se regroupaient dans des organisations telles que la SANB.

«Si elle est bien organisée, pourquoi la communauté francophone ne crée-t-elle pas et ne conseille-t-elle pas un comité d’anglophones, interroge justement l’économiste David Campbell. Il aurait pour but de trouver des solutions pour renforcer le bilinguisme et les interactions interculturelles. Je pense que certains francophones ne veulent pas vraiment que les anglophones parlent français.»

Dialogue NB est un organisme sans but lucratif qui avait initialement le mandat de faciliter les discussions entre les deux principales communautés linguistiques de la province. «Qu’est-ce qu’ils font concrètement?», demande M. Nadeau, qui ajoute sa voix aux critiques qui reprochent à cet organisme, qui existe depuis une trentaine d’années, de ne pas intervenir lorsque des controverses éclatent sur des enjeux linguistiques.

Dialogue NB se donne en fait une mission plus large depuis 2018: favoriser la cohésion sociale entre tous les groupes du Nouveau-Brunswick.

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