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Les survivalistes sont prêts à affronter la fin du monde

Hantés par la perspective d’une catastrophe imminente, les Guindon-Tremblay se préparent à faire face au chaos. Cette famille de Saint-Arthur a tout prévu pour vivre en autarcie et tenir le plus longtemps possible en cas d’événement majeur.

Chapeau de baroudeur sur la tête, Daniel Guindon-Tremblay nous fait la visite d’un autobus scolaire abandonné qu’il a transformé en refuge d’urgence avec l’aide de sa femme Julie et de leurs quatre enfants.

Dans ce dernier, ils ont entreposé tout le nécessaire pour subsister quelques semaines en cas de pépins majeurs. Cela inclut de nombreuses conserves de nourritures, des médicaments, du linge d’hiver et plusieurs centaines de litres d’eau potable.

À l’écart, perdu au milieu de la forêt, l’endroit est doté d’un poêle à bois, de l’eau courante (grâce à des cours d’eau douce situés à proximité) et du nécessaire pour être branché à une génératrice.

«Je dirais qu’on pourrait survivre un an, si pas plus. On a de quoi manger pendant deux à trois mois de bouffe sans avoir à chasser ou pêcher», commente Daniel.

Cela fait quatre ans que le père de famille, postier de profession, s’est converti au survivalisme. Sa compagne l’a convaincu que le risque d’une catastrophe est réel, qu’elle soit causée par l’inversion des pôles magnétiques de la Terre, une attaque par émission d’ondes électromagnétiques qui endommagerait les systèmes électroniques ou l’étoile Nemesis, un astre non détecté à ce jour mais que certains croient capable de perturber les orbites des comètes et des astéroïdes qui entourent le système solaire.

Anciens résidents d’Ottawa, Daniel et Julie ont bien réfléchi à leur choix de s’installer à Saint-Arthur dans le Restigouche, il y a moins de deux ans. La région est assez peu peuplée et se situe à une altitude suffisante pour les protéger d’une hypothétique montée des eaux.

Le papa a fait l’acquisition d’arcs et de plusieurs armes à feu, un arsenal qu’il prévoit utiliser pour chasser ou défendre ses biens et ses réserves contre d’éventuels agresseurs. Il redoute particulièrement la réaction des gens en situation de crise.

«S’il faut défendre ma famille, je n’aurai pas de problème, assure-t-il. C’est avant tout pour chasser, mais on sait que ça ne prend pas grand-chose pour que la population devienne folle. Les gens seraient prêts à tout pour se dépanner.»


Daniel a aussi préparé des sacs d’évacuation contenant tout le nécessaire pour prodiguer les premiers soins, des outils, de la nourriture… Il y en a un pour chaque membre de la famille, prêt à être utilisé advenant la nécessité d’un départ précipité.

Que ce soit pour aménager leur refuge, cultiver leur potager ou apprendre à construire des abris de type tipi, la famille consacre au moins une heure par jour aux préparatifs qui leur permettront d’être autonomes et de pouvoir faire face au pire

«C’est l’occasion de faire des activités dans le bois et de passer du temps de qualité en famille, explique Daniel. On essaie de ne pas effrayer nos enfants, pour eux autres, c’est une activité comme une autre. Notre plus vieux pense qu’on est un peu extrêmes, un peu fous, mais je préfère qu’on soit prêts s’il devait arriver quelque chose.»

Les parents ont à coeur de faire découvrir à leurs protégés ce que ne pourra transmettre le système scolaire. Le petit dernier, en âge de commencer l’école, est éduqué à la maison pour le moment. Les trois plus vieux ont appris à tirer, à faire un feu ou à identifier les champignons et les plantes comestibles.

Les Guindon-Tremblay estiment que les citoyens sont trop peu organisés face aux imprévus. Selon eux, chaque foyer devrait être suffisamment équipé pour ne pas avoir à dépendre de qui que ce soit pendant au moins une semaine.

«S’il y avait une urgence, je préfèrerais qu’on s’entraide avec une autre famille. Si quelqu’un arrive à la porte, je ne le renverrai pas mais ce n’est pas facile de partager toutes nos choses avec quelqu’un qui n’a pas voulu se préparer du tout. On n’aurait pas suffisamment de ressources pour 15-20 personnes!»

Les survivalistes, des citoyens discrets et prévoyants

Et si la société telle qu’on la connaît s’effondrait du jour au lendemain, que feriez-vous? À travers toute la province, des Néo-Brunswickois anticipent les scénarios les plus dramatiques et s’y préparent, parfois dans le plus grand secret. Rencontres.

Ils font peu parler d’eux mais sont très actifs sur certains forums spécialisés. À l’abri derrière des pseudonymes, on y échange des conseils de survie, on y discute de la fin des temps.

Les uns craignent une catastrophe environnementale, une rupture d’approvisionnement en électricité, une pandémie. Les autres redoutent un accident industriel, une faillite des banques, un conflit mondialisé.

Plusieurs survivalistes approchés par le journal ont refusé toute discussion. «Ce n’est pas sécuritaire, les preppers se sont trop ouverts», s’inquiète une résidente de Moncton convaincue que l’électricité viendra à manquer un jour ou l’autre.

James (prénom modifié) accepte de nous rencontrer sous le couvert de l’anonymat, à ses conditions. Le rendez-vous ne pourra avoir lieu chez lui ou dans un lieu trop fréquenté, nous échangerons finalement au beau milieu d’un terrain de stationnement désert.

Effondrement de la monnaie, attaques par impulsion électromagnétique, catastrophes naturelles, les risques de perturbations sont nombreux, prévient-il d’entrée de jeu.

«Je pense que les gens n’aiment pas entendre ce genre de choses. Actuellement, notre système fonctionne très bien et tous les preppers se retrouvent dans la catégorie des gens un peu fous… Je suis réaliste. Si un jour tout le monde se bat pour sa vie, je préfère qu’on n’en sache pas trop sur moi.»

Le jeune homme ne se déplace jamais sans son sac de survie. On y trouve des couteaux, une paille filtrante pour purifier l’eau, des chaussettes, une trousse de secours, de quoi allumer un feu, de la corde, un peu de nourriture lyophilisée et une chaufferette pour les mains. «Avec ça, je peux tenir facilement trois jours dans la nature», assure-t-il.

James est adepte du libertarisme, il s’oppose à toute emprise du gouvernement dans la vie des citoyens et prône une vie en dehors du système. Dans sa maison de campagne située non loin de Fredericton, ce chasseur de longue date a entassé de quoi nourrir sa famille pendant plusieurs mois. Il fait désormais pousser ses légumes avec l’ambition d’atteindre une certaine autonomie alimentaire. Pas question pour lui de dépendre entièrement de l’électricité, il dispose d’une panoplie d’outils manuels et d’un poêle à bois pour réchauffer les soirées d’hiver.

«Chez moi, lorsqu’il y a une coupure de courant, je peux facilement cuisiner et chauffer mon café, lance-t-il. Du temps de nos grands-parents, ce n’était pas bizarre de faire des provisions ou d’avoir une deuxième source de chauffage!»

Chacun ses peurs

Résilience et débrouillardise sont également les maîtres mots de Dave, un survivaliste installé depuis peu dans la région de Bathurst. Lui aussi choisit de taire son nom de famille, de peur d’attirer la convoitise en cas de catastrophe.

«Il y a des choses que je garde pour moi. J’essaie d’éviter de trop m’exposer, confie-t-il. Si quelque chose de majeur se produit, je deviens automatiquement une cible de choix pour des pilleurs.»

Dave cultive la terre, fait le plein d’eau et de nourriture non périssable, entretient ses armes et passe régulièrement ses fins de semaine en forêt pour perfecteriez son art de la survie.

«Je me prépare à différentes éventualités, la plus réaliste étant des événements climatiques extrêmes. Mais ça peut aussi être un attentat, une pandémie, un conflit armé… Si demain matin, les réserves de pétrole sont à terre et que tout le transport de nourriture est coupé, les choses peuvent vite mal tourner. Le moins que je dépends des autres, le mieux je me porte!»

Il se méfie de ceux que les preppers surnomment les «zombies», ces individus non prévoyants qui ne sont pas préparés et viendront s’accaparer ses ressources en cas de catastrophe.

«L’être humain est un animal, il va faire ce qu’il faut pour trouver de l’eau et de la nourriture. Notre porte est ouverte, mais il faut que la personne puisse apporter quelque chose au groupe, un chasseur, une personne capable de couper du bois…»

À ses yeux, le survivalisme n’est pas forcément un passe-temps pour personnes fortunées. Tout le monde peut acheter en vrac, jardiner, se constituer une trousse de survie à bon prix, souligne-t-il.

«Celui qui s’est bien préparé, bien entraîné aura de meilleures chances de survie. Quelqu’un qui a trois jours d’eau, de nourriture, une lampe de poche, une radio et de quoi se réchauffer aura une longueur d’avance sur beaucoup de gens!»

Rationnels ou paranoïaques? 

Internet regorge de théories apocalyptiques farfelues et bon nombre d’entre elles ont été écartées par la science. Reste que le thème de l’effondrement de la civilisation industrielle revient actuellement en force dans les travaux de quelques chercheurs et les discours de certains politiciens.

Épuisement des ressources, dérèglement climatique, déclin de la biodiversité, notre société industrielle produirait de tels dégâts sur tant d’écosystèmes qu’elle courrait à sa perte. C’est le scénario qu’étudient les chercheurs Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans leur livre Comment tout peut s’effondrer. L’ouvrage, fondateur de ce nouveau courant de pensée pluridisciplinaire appelé collapsologie, a eu un grand retentissement en France lors de sa publication en 2015.

Mais la discipline connaît aussi ses détracteurs qui questionnent son caractère scientifique. Une chose est certaine, nous n’avons pas fini de parler de la fin du monde.

Trois questions à un expert de la survie

Ancien membre des Forces armées canadiennes, Jeff Butler, dispense depuis plusieurs années des formations de survie en forêt… et fait la chasse aux idées reçues.

Quelles informations erronées circulent sur la survie? 

Beaucoup de gens pensent que s’ils se retrouvent perdus dans les bois la nourriture devrait être la priorité, alors que c’est la dernière chose qu’il faudrait faire. Vous ne feriez que gaspiller votre énergie. Si vous vous retrouvez dans une situation de survie, il faut généralement tenir quatre jours. Dans ce laps de temps, ce n’est pas la faim qui va vous tuer. La première chose dont il faudrait s’inquiéter les premiers soins, la température corporelle, l’hydratation. plutôt que de chasser des écureuils ou de se fabriquer un arc…

Qu’apprenez-vous en priorité à vos élèves? 

On commence toujours par apprendre à faire un feu pour garder son corps à une température suffisante et éviter l’hypothermie. J’enseigne plusieurs techniques d’allumage selon différentes conditions atmosphériques. J’explique aussi comment faire des signaux, purifier de l’eau ou construire un abri afin de se protéger de la chaleur, du vent ou de la pluie.

Pensez-vous que les survivalistes ont raison de prendre autant de précautions?

Je pense que n’importe qui devrait être capable de ne dépendre de personne pendant 72 heures, mais je trouve les survivalistes trop extrêmes. Je ne pense pas que les gens soit suffisamment prêts, ça ne prend pas grand-chose, il n’y a pas besoin de s’enfermer dans un bunker. Ce sont des choses aussi simples qu’avoir de l’eau à portée de main ou des piles pour la lampe de poche. Pas besoin de stocker des tonnes riz et des munitions, tout ça est bien trop extrême pour moi!

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