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L’extrême-droite prend racine au N.-B.

Que se cache-t-il derrière l’essor de la Northern Guard, un boy’s club créé dans le comté d’Albert et qui compte aujourd’hui des chapitres d’Halifax jusqu’à Vancouver? Si elle se présente comme un groupe de bienfaisance communautaire, cette jeune confrérie nourrit aussi un discours ultra-nationaliste hostile à l’islam. Enquête.

Le Réseau anti-haine canadien la décrit comme un «groupe haineux anti-musulman». Originaire de Salisbury au Nouveau-Brunswick, le fondateur Nick Gallant, la présente comme club «destiné à aider les autres».

Née en 2017, la Northern Guard compte dans ses rangs d’anciens membres des Soldiers of Odin. Groupe identitaire d’extrême-droite, les Soldats d’Odin (SOO) ont été créés en Finlande en 2015 par Mika Ranta, un suprémaciste blanc auto-proclamé qui voulait résister à ce qu’il dénonçait comme étant une invasion musulmane qui entacherait la pureté raciale nordique.

S’ils ne se disent pas racistes, certains membres de la Northern Guard multiplient eux aussi sur les réseaux sociaux les publications islamophobes qui associent les musulmans au terrorisme ou prédisent l’instauration de la charia au pays.

En témoigne l’utilisation des slogans tels que «Vikings Against White Genocide», ou «Je n’accepterai pas la domination islamique de notre pays», mais aussi le recours au drapeau confédéré (symbole cher aux nationalistes blancs) marqué des mots «Albert County Strong».

 

Le président du chapitre d’Halifax, Norman English, l’annonce clairement sur sa page Facebook: «Nous sommes contre tous ceux qui viennent ici pour changer notre mode de vie».

Depuis 2017, la Northern Guard a également participé à plusieurs rassemblements organisés par la Worldwide Coalition Against Islam, avec des groupes d’extrême-droite tels que les Soldats d’Odin, La Meute, les III%, la Storm Alliance et les Proud Boys.

David Hofmann, professeur de sociologie à l’Université du Nouveau-Brunswick, se spécialise dans l’étude des mouvements d’extrême-droite au Canada Atlantique. Il évoque une «idéologie identitaire».

«Ils perçoivent la société canadienne comme étant la cible d’attaques par d’autres groupes culturels, par les immigrants, par les musulmans. Ils se nomment ‘’garde’’ car ils se voient comme les protecteurs de l’identité blanche et occidentale. Il y a l’idée de la pureté européenne, de la pureté scandinave», résume l’universitaire.

Sa collègue Barbara Perry, directrice du Centre sur la Haine, les Préjugés et l’Extrémisme de l’Ontario Tech University, abonde dans ce sens.

«Leur message se concentre surtout sur l’islam et l’immigration, avec l’idée que beaucoup d’immigrants sont musulmans, que cela va fragiliser nos valeurs et que la charia (la loi coranique) va nous être imposée. Ils se représentent comme des patriotes non racistes, défenseurs du Canada, alors que certaines de leurs publications encouragent une animosité et une haine à l’égard de certaines communautés.»

Nick Gallant estime quant à lui que son organisation a été étiquetée à tort. «Nous avons assuré la sécurité lors d’un regroupement à Toronto et depuis on nous qualifie de racistes. Mais ce n’est pas vrai du tout, plaide-t-il. D’ailleurs, on a décidé qu’on ne participerait plus à aucun regroupement, qu’on ne manifesterait plus.»

Il faut dire que les agissements de certains membres n’ont pas joué en faveur de l’image modérée que tente de présenter leur chef. En décembre 2017, l’ancien président du chapitre de la Saskatchewan, Darren Jones, affichait une photo de lui posant devant des drapeaux nazis, et faisait ouvertement l’apologie du suprémacisme blanc.

À ce propos, Nick Gallant reconnaît avoir «commis des erreurs». «On ne laisse plus rentrer n’importe qui dans le club», ajoute-t-il.

Armes à feu et patrouilles de rue

Plusieurs membres-clés de l’organisation semblent aussi vouloir jouer le rôle de justiciers. «Notre mission est de faire respecter notre Charte et de protéger nos citoyens canadiens des menaces étrangères et nationales», mentionne leur publication Facebook la plus partagée.

«Nous sommes ici pour ceux qui sont dans le besoin et notre objectif est de rendre nos provinces plus propres, plus sûres et plus fortes. Cet objectif sera atteint grâce au travail de bienfaisance, à la vigilance et au militantisme dans nos communautés. La Northern Guard veillera sur nos rues en veillant à la sécurité et à la protection de notre public tout en aidant à nettoyer les rues et à redonner à nos communautés.»

La sociologue Barbara Perry y voit là des sous-entendus bien compris par les sympathisants de l’extrême droite. «C’est un langage très codé, qui ressemble beaucoup à celui des III%. Ça laisse entendre que certains immigrants représentent une menace, avance-t-elle. On joue ici avec la ligne entre liberté d’expression et discours haineux.»

«Mes hommes patrouillent simplement pour voir si des gens sont dans le trouble. Nous avons déjà pu empêcher un vol et secourir deux personnes qui faisaient une overdose», lui réplique Nick Gallant.

Des liens serrés avec la droite radicale canadienne

Plusieurs membres de la Northern Guard soutiennent publiquement le groupe armé Three Percent, une milice de «patriotes» qui se sont donné pour mission de défendre l’héritage canadien. D’autres arborent la fameuse casquette rouge «Make America Great Again».

En février 2019, une demi-douzaine de membres ont participé à un rassemblement de quelques «gilets jaunes» devant l’hôtel de ville de Moncton. Ils s’élevaient alors contre la signature du Pacte mondial pour les migrations des Nations unies, un traité non contraignant qui réaffirme le droit souverain des États de définir leurs politiques migratoires nationales et la nécessité de protéger les droits de la personne.

Plus tôt ce mois-ci, le chef du Parti populaire du Canada Maxime Bernier a été pris en photo avec des membres du groupe lors d’un événement partisan à Calgary.

Aux yeux de David Hofmann la naissance de la Northern Guard s’inscrit dans une montée du populisme d’extrême-droite au pays, elle-même alimentée par le climat politique de l’autre côté de la frontière. «Beaucoup de mouvements populistes d’extrême-droite ont émergé et se sont enhardis après l’élection de Donald Trump», observe-t-il.

De fiers Vikings à la conquête du Canada

À l’image de leur symbole, constitué de deux haches et d’un casque viking, les références à la culture nordique sont assez présentes au sein de la Northern Guard.

Pour autant, leur fondateur Nick Gallant soutient que seule une partie de son groupe se réclame de l’odinisme, un mouvement religieux néo-païen qui honore les divinités nordiques.

Le viking renvoie l’image d’un homme blanc, fort, qui combat et meurt pour une juste cause, note David Hofmann. «Ils mélangent la religion avec l’idée de la pureté de la race occidentale et européenne.»

La Northern Guard compte désormais des chapitres d’un bout à l’autre du Canada. Nous avons identifié une trentaine de groupes Facebook dont le nombre de membres varie entre six et 200 (celui du Nouveau-Brunswick).

«Nous avons six clubs en Europe, et une cinquantaine au Canada. Ça représente près de 600 membres», avance Nick Gallant.

Son club n’admet que des hommes. Le fondateur le répète partout où il peut, il n’y a «pas besoin d’être blanc» pour en faire partie. «N’importe qui peut rejoindre pour autant qu’il partage notre agenda. Il n’y a pas de libéraux dans notre club, mentionne-t-il. Nous avons des pasteurs, d’anciens militaires, d’anciens gendarmes qui recherchent une certaine fraternité et des gens sur qui compter.»

En quête d’une image plus présentable

La Northern Guard déploie beaucoup d’efforts pour présenter un discours plus acceptable et maîtriser sa visibilité. Le règlement intérieur réserve d’ailleurs aux présidents de chapitre le droit de s’adresser aux journalistes.

«Aucun membre ne doit afficher ou dire en public quoi que ce soit qui puisse être perçu comme une menace de violence ou de haine», précisent leurs lignes directrices. «Nous devons surveiller la façon dont nous nous présentons publiquement.»

On précise même que les membres qui publieront ou exprimeront des propos «racistes ou dénigrant une culture en public recevront une amende, seront suspendus ou exclus de la Northern Guard».

En entrevue, Nick Gallant affirme vouloir rompre avec l’orientation militante du club. «J’en ai assez de ce combat politique, ça ne nous mène nulle part», lance-t-il.

Il promet que la Northern Guard se concentrera désormais sur le travail bénévole et les services communautaires. «On a fait des collectes de fonds pour nos vétérans, pour l’organisme Humanity Project, nous avons ramassé des aiguilles avec Needle Dogs Moncton», évoque Nick Gallant.

Le professeur David Hofmann y voit une stratégie pour gagner en crédibilité et trouver des soutiens.

«Ils ne veulent par être vus comme racistes, ils changent leur image, ils changent leur discours pour tenter de construire une légitimité. C’est une méthode de recrutement», estime l’universitaire.

Dangereux ou inoffensifs?

Sur les réseaux sociaux, plusieurs exhibent leurs armes à feu et militent pour un contrôle plus souple en la matière. Les membres sont d’ailleurs encouragés à détenir un permis de possession et d’acquisition (PPA) d’arme à feu.

Interrogé à ce sujet, Nick Gallant explique que cela permet de mieux filtrer les admissions au sein du club. «Lorsque vous avez votre PPA, ça veut dire que votre dossier criminel est correct. C’est une façon pour nous de savoir qui est fiable et qui ne l’est pas, de vérifier les antécédents.»

Dans une note d’avril 2016, l’Agence des services frontaliers du Canada décrit les membres des Soldats d’Odin comme des «adhérents à une idéologie d’extrême droite qui n’ont pas peur de faire usage de la violence.»

Nick Gallant rétorque que la Northern Guard ne prêche pas la violence. «Si vous pensez que nous sommes agressifs, violents, que nous sommes une menace, ce n’est pas ce que nous sommes. Nous sommes là pour aider les gens»

Contactée par le journal, la porte-parole de la GRC Caporale Julie Rogers-Marsh indique que la force policière «n’enquête pas sur des mouvements ou des idéologies, mais plutôt sur les activités criminelles de toute personne qui menace la sûreté et la sécurité des Canadiens».

David Hofmann confirme que le groupe n’a été impliqué dans aucun acte violent. «Ils ne sont pas agressifs, ils sont plutôt défensifs», souligne le chercheur.

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