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Les robots à la rescousse de nos usines

L’arrivée des robots viendra bientôt chambouler le secteur manufacturier néo-brunswickois. Les entreprises qui refuseront ce virage technologique sont-elles à risque de disparaître?

Le changement de cap est en marche. Cube Automation, une entreprise de Tracadie spécialisée dans l’automatisation du secteur des pêches, a déjà aidé plusieurs entreprises à intégrer un robot palettiseur.

La machine prend la forme d’un bras articulé capable d’entreposer les stocks de crustacés transformés. Elle saisit les boîtes pour les placer sur des palettes dans une pièce réfrigérée.

«Tu vas voir ça se développer dans toutes les entreprises», annonce Roch Chiasson, directeur général de Cube Automation.

«D’ici 5 ans, toute la palettisation va se faire par des robots!»

La robotisation s’est largement démocratisée ces dernières années, elle est désormais accessible aux petits joueurs de l’industrie.

«Des robots qui valaient 250 000$ ne coûtent plus que 75 000$ aujourd’hui. Ce n’est plus de la science-fiction, c’est désormais un marché de masse», observe Roch Chiasson.

Aux Pêcheries Belle Île, à Sainte-Marie-Saint-Raphaël, où un de ces robots palettiseur a été installé, deux techniciens suffisent désormais à superviser une tâche qui mobilisait jusque-là six personnes.

Pour autant, Roch Chiasson ne croit pas que l’automatisation aura des conséquences majeures sur le marché de l’emploi, «pas plus que l’arrivée du tracteur dans les champs ou l’arrivée de la photocopieuse dans les bureaux», assure-t-il.

«Les usines vont avoir besoin de moins de personnel, mais de plus d’emplois spécialisés et mieux payés.»

Le robot exécute un travail qui était dur, usant pour les employés. Il a aussi l’avantage d’assurer une meilleure traçabilité des produits, note M. Chiasson.

«Le robot lit l’étiquette et identifie chaque boîte, il sait de quel pêcheur provient le produit. On peut aussi savoir la température de la pièce, le temps qu’il a passé dans le congélateur…»

Cube Automation nourrit désormais le projet de développer des procédés robotisés pour la manipulation du homard ou du crabe, lesquels n’existent pas encore.

«Dès qu’il y a une tâche répétitive et de gros volumes d’un produit similaire, il y a une place pour un robot. Placer des morceaux de bois dans un sac, sabler des planches de bois, souder… Mais ramasser un homard, ramasser un crabe, c’est beaucoup plus compliqué, ce n’est pas un produit qui a toujours la même forme.»

Un modèle menacé 

Confrontés à des départs à la retraite massifs et au peu d’intérêt manifesté par les jeunes pour le travail en usine, des pans entiers du secteur manufacturier subissent aujourd’hui une sérieuse pénurie de main-d’oeuvre.

Déjà en mai 2017, un rapport du Canadian Centre for Fisheries Innovation (CCFI) notait que le secteur de la transformation, qui fait aussi face à une compétition mondiale de plus en plus forte, est désormais «à la croisée des chemins».

«Le modèle commercial qui a caractérisé l’industrie canadienne de la pêche au cours des dernières décennies est gravement menacé, notamment par une concurrence de plus en plus intense sur nos marchés d’exportation, une diminution de la main-d’œuvre et des changements technologiques.»

Le CCFI concluait que l’industrie n’a pas d’autre choix que de se moderniser et de développer des technologies d’automatisation. Problème, la fragmentation de l’industrie et la courte saison de production ne permettent pas toujours de rentabiliser de tels investissements.

«La plupart des acteurs de l’industrie souhaitent acheter des solutions d’automatisation prêtes à emploi, ils hésitent à investir dans des projets risqués pour développer de telles solutions», souligne l’organisme de Terre-Neuve-et-Labrador.

Évoluer ou se faire remplacer

Yassine Bouslimani, directeur du département de génie électrique de l’Université de Moncton, travaille à l’établissement d’un laboratoire de robotique industrielle. Lui aussi est d’avis que le passage au 4.0 est inévitable.

«On a besoin des robots pour occuper les postes pour lesquels on ne trouve tout simplement plus d’employés, constate-t-il. On ne va pas convaincre un jeune qui sort aujourd’hui du secondaire de faire des tâches répétitives à l’usine. Il est temps d’imaginer des emplois plus valorisants. Il y a des choses que l’humain ne devrait pas faire: soulever des charges pesantes, prendre des risques, travailler dans un congélateur, manipuler des matières dangereuses…»

Face à l’industrialisation galopante de pays comme la Chine, les industries néo-brunswickoises ont l’obligation d’améliorer leurs processus, estime l’universitaire. Cela fait cinq ans que l’Empire du Milieu est devenu le plus gros importateur de robots au monde.

«On a déjà de la misère à concurrencer la Chine, on a intérêt à y penser si on ne veut pas que d’autres prennent notre place sur le marché. C’est plus compliqué que de remplacer un humain par une machine… Si on ne le fait pas, on ne pourra pas rester compétitif. Si on n’est pas compétitifs, on risque de fermer.»

Les régions côtières ne sont pas les seules concernées. OptiMach, une entreprise québécoise spécialisée dans l’intégration des robots collaboratifs, tente de percer dans le nord-ouest de la province, où la pénurie de main-d’oeuvre se fait particulièrement sentir.

OptiMach s’est notamment associée à Sunnymel, l’usine d’abattage de poulet basée à Clair, et envisage une collaboration avec le programme Électromécanique de systèmes automatisés du CCNB à Edmundston.

«Dans les prochains mois, on va aussi faire des présentations un peu partout dans le Nord-Ouest pour faire découvrir aux entrepreneurs comment fonctionnent ces robots», mentionne le PDG, Francis Pelletier.

«Les robots collaboratifs sont destinés aux petites entreprises. La programmation de ces machines s’est grandement simplifiée, il n’y a plus besoin d’un informaticien spécialisé. Ils sont plus abordables, faciles à intégrer à une chaîne de production et permettent un retour sur investissement très rapide.»

Robotisation: une première mondiale à Néguac

La Maison Beausoleil s’apprête à révolutionner le secteur de la transformation des huîtres. D’ici quelques semaines, le producteur de Néguac inaugurera sa ligne de production robotisée. Une première mondiale!

Cela fait 20 ans que le personnel de l’usine compte et tri à la main chacune des 12 millions huîtres commercialisées annuellement par l’entreprise familiale. Tout cela sera bientôt chose du passé. D’ici la fin septembre, trois robots seront installés le long d’un convoyeur.

Le directeur général de la Maison Beausoleil, Amédée Savoie, travaille depuis quatre ans sur ce projet qui permettra de doubler la production du site.

«Ça n’existe nul pas ailleurs dans le monde. Nous sommes les premiers à développer cette technologie», lance-t-il.

Infraprotech, une entreprise de Lamèque, a conçu ce système automatisé sur mesure grâce à une subvention gouvernementale de 800 000$. Une fois les coquilles lavées, la première machine assurera le tri des huîtres en les classant par taille, avec une précision et une constance impossibles à atteindre par l’homme.

«Ce robot ramasse une huître à la fois, extrêmement rapidement. Il se déplace à 1000 centimètres par seconde, et peut faire plusieurs actions en une seconde», décrit Michel Caissie, technologue en ingénierie industrielle et propriétaire d’Infraprotech.

Le second robot se saisira de douze huîtres à la fois par succion avant de les déposer dans leur boîte, valse creuse en dessous, pour conserver leur saveur et leur taux d’humidité. Le dernier s’occupera de l’empaquetage: il déplacera des planchettes de bois pour les placer par dessus la boîte.

Afin d’éviter les accidents, les robots s’exécuteront à l’intérieur d’une cabine empêchant tout contact avec les travailleurs. La ligne de production manuelle ne disparaîtra pas, afin de maintenir la production en cas de bris.

En 2004, la Maison Beausoleil produisait 25 tonnes d’huîtres par an. Aujourd’hui, l’entreprise acadienne en vend près de 800 tonnes chaque année et fait vivre une soixantaine d’ostréiculteurs. Ce nouvel investissement devrait relancer la croissance du producteur et conforter sa place de leader canadien de l’ostréiculture haut de gamme.

Vers de meilleures conditions de travail

Amédée Savoie reconnaît que la robotisation en inquiète plus d’un dans la région. Il assure cependant qu’aucun des 50 employés ne perdra son emploi.

«Les gens pourront être mieux payés et les journées seront moins longues», avance-t-il.

Le recours aux machines devrait libérer le personnel des tâches répétitives et usantes physiquement, ajoute l’entrepreneur.

«4000 boîtes à emballer par jour, ça fait beaucoup. Beaucoup de parents qui travaillent dans l’industrie des pêches ont dit à leurs enfants d’aller aux études et de se trouver d’autres emplois. On a du mal à trouver des jeunes pour faire ce travail.»

Infatigable, plus rapide, plus fiable, le robot présente de nombreux avantages. Il permet surtout d’éliminer le risque d’erreurs.

«Devoir compter en permanence, c’est un stress pour les employés, souligne Michel Caissie. S’il y a 99 huîtres dans la boîte au lieu de 100, le fournisseur peut appeler et se plaindre. Le robot comptera chaque huître, ce ne sera plus la responsabilité de l’employé. C’est une grosse pression en moins.»

À l’aide de capteurs, Michel Caissie a analysé chacun des mouvements humains impliqués dans le processus de conditionnement. Son objectif: éliminer les problèmes de santé liés aux gestes répétitifs et aux mauvaises postures.

«Lorsque tu vas entrer dans une entreprise robotisée à 20 ans, tu ne seras pas fini et cassé à 50 ans!»

Le contrôle de qualité fera lui aussi un bond en avant, mentionne le technologue. Il espère un jour pouvoir adapter certains de ces procédés dans l’industrie de la transformation du crabe et du homard.

«On va pouvoir mettre du temps sur l’inspection et être certain d’avoir un produit qui va se démarquer. Les employés vont pouvoir innover, trouver de nouvelles solutions, ce que tu ne peux pas faire quand tu travailles comme une machine!»

Une expertise néo-brunswickoise en robotique voit le jour

L’Université de Moncton, le CCNB et les entreprises de la province multiplient les partenariats prometteurs dans le domaine de la robotisation industrielle.

Muni d’un contrôleur, Ramzy Mehrez commande un bras de robot industriel FANUC en lui donnant l’instruction de ramasser, déplacer et déposer un homard de plastique. Assistant de recherche au département de génie électrique de l’Université de Moncton, il travaille au perfectionnement de la vision de la machine basée sur l’intelligence artificielle et la reconnaissance d’image.

Ses recherches ont pour but d’améliorer la capacité du robot à détecter des objets de différentes tailles et de formes variables, un défi technique de taille pour le secteur de la transformation des fruits de mer.

«Ici, on forme les futurs ingénieurs qui, on l’espère, créeront des entreprises d’intégration de robots dans la province», commente Yassine Bouslimani, directeur du département de génie électrique.

L’universitaire travaille à l’établissement d’un laboratoire de robotique industrielle à l’Université de Moncton.

«On devrait pouvoir faire une annonce dans quelques semaines», promet-il.

La faculté s’est associée à Kuka Canada, géant allemand de la robotique, pour mettre sur pied le seul centre de formation professionnelle en robotique situé dans l’est du Canada.

«Le but serait d’offrir des formations à des industriels, enseigner au personnel la sécurité, le fonctionnement du robot… Aujourd’hui, si une entreprise veut former son employé, il faut l’envoyer faire un séjour en Ontario. Bientôt, ça pourra se faire ici à l’Université de Moncton», se félicite Dr Bouslimani.

Il espère que l’initiative permettra de rattraper «le retard pris par le Canada Atlantique» et de prévenir les risques d’accident liés à la robotisation.

«Ça prend du personnel formé, souligne le chercheur. Certaines machines sont capables de soulever des éléments d’une tonne et de les déplacer à très grande vitesse. Elles sont capables de tuer un humain si l’un d’eux passe à proximité ou si on n’a pas bien défini l’espace de travail.»

L’équipe de recherche de la Faculté d’ingénierie collabore également avec Imperial Manufacturing sur des projets de robotisation. Depuis leur atelier, étudiants et professeurs participent au développement des algorithmes et du prototypage.

Michel Bourgoin, ingénieur responsable de l’automatisation chez Imperial Manufacturing, nous propose une visite de l’usine à Dieppe.

L’entreprise spécialisée dans la fabrication de produits de chauffage et de ventilation, y a installé récemment un robot dernier cri. Constitué d’un bras mécanique, il se charge de déplacer des tubes de métal dans une machine qui les modèle.

«Ce robot fait le travail de deux personnes et demi. C’étaient des tâches qui impliquaient des risques de coupure, elles étaient dures sur les poignets. Ça demande moins de main-d’oeuvre, mais ce sont des emplois plus valorisants. Les employés sont plus motivés à en apprendre plus et à suggérer des améliorations», assure M. Bourgoin.

L’entreprise s’est donnée pour objectif d’ajouter une cellule robotisée chaque année. Elle a d’ailleurs fait passer de deux à huit le nombre de personnes oeuvrant au sein de son département d’automatisation.

«On a besoin d’une formation locale pour former nos opérateurs, plutôt que de les envoyer à Toronto, mentionne l’ingénieur. Ce serait important pour nous d’avoir des étudiants déjà formés en robotique.»

Le CCNB vient en aide aux entrepreneurs

Mais la recherche appliquée se fait aussi dans les collèges de la province.

En juin, le réseau CCNB-INNOV du CCNB de Bathurst a décroché une subvention de 1 750 000$ du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada pour l’implantation d’un Centre d’accès à la technologie axé sur l’automatisation et la robotique. À ce montant s’ajoute une contribution financière de 250 000$ accordée par la Fondation de l’innovation du Nouveau-Brunswick.

Le CCNB-INNOV compte une trentaine d’experts dont la mission est d’aider les entreprises à intégrer les nouvelles technologies à leurs processus de fabrication. Le réseau a notamment assisté la distillerie Blue Roof Distillers à mettre au point ses protocoles de production de vodka à base de pomme de terre, et a réalisé une ligne de production permettant de classer des baguettes de batterie au profit de l’entreprise néo-brunswickois Los Cabos Drumsticks

«On devient en quelque sorte leur département de recherche, résume Scott Tidd, agent de développement. Si une entreprise a une idée de produit, de machine qu’elle souhaite créer, on va travailler avec elle sur chaque étape de son développement technologique. On fait le diagnostic, une étude de faisabilité, plusieurs prototypes, on va même construire la machine.»

Dans leur atelier de Bathurst, les équipes de chercheurs ont aussi à leur disposition un robot soudeur qui sert autant à la formation des étudiants qu’aux activités de recherche appliquée pour le compte d’entreprises de l’Atlantique.

Porté par un financement accru, le CCNB-INNOV pourra recruter davantage de spécialistes de la robotique et de l’automatisation, explique le directeur général Dr Sylvain Poirier.

«Nous avons embauché le Dr Yashar Madjidi qui a un doctorat en robotique et automatisation. Il n’y a pas une entreprise de la province qui peut s’offrir cette expertise-là», affirme-t-il.

«Ce qu’on veut, c’est contribuer à développer une culture d’innovation. Tenter d’innover, c’est un risque pour une entreprise et notre rôle c’est de réduire ce risque. On n’aurait pas pensé voir tout ça dans un collège il y a 20 ans!»

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