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Le recyclage n’est pas (encore) mort

La province produit beaucoup de déchets et en recycle peu. Les initiatives des commissions de services régionaux pour remettre en circulation les matières qu’elles collectent sont souvent récentes. Elles évoluent en plus dans une crise mondiale depuis un an et demi. Toutefois, plusieurs acteurs du secteur restent optimistes.

Pas de conséquences sur leurs activités. C’est ce qu’affirment à propos de la crise mondiale du recyclage (voir encadré) le responsable de la gestion des déchets de la commission de service régional (CSR) des environs de Fredericton, Brad Janes, et celle de la vallée de l’Ouest, Katelyn McGrath.

«La propreté de nos produits a une réputation internationale», revendique le premier. «Tous nos produits restent au Canada», avance la seconde.

Pierre Landry, directeur d’Encorp Atlantique, l’entreprise qui récupère les récipients consignés du Nouveau-Brunswick, tient un discours similaire.

«Certaines de nos exportations vont en Asie, mais ces marchés ne sont pas complètement fermés à ceux qui font de la qualité, explique-t-il. Pour le plastique et l’aluminium, il y a suffisamment de demande en Amérique du Nord. Les décisions asiatiques n’ont donc pas de conséquences sur notre chiffre d’affaires.»

«En ce moment, il y a des problèmes, c’est sûr», objecte le directeur politique du Centre d’action écologique, une association militante néo-écossaise.

De fait, le prix moyen des matières recyclables a baissé de presque 50% de décembre 2017 à décembre 2018, selon l’organisme Recyc-Québec.

Le directeur de VIA, Jean-Sébastien Daigle confirme que la situation du recyclage à travers le monde est exceptionnelle. Son organisme récupère à Rivière-du-Loup les déchets des CSR Chaleur, Grand Miramichi et Sud-Ouest.

Alors qu’il vendait son carton à 260$ la tonne en 2017, il le vend à moins de 70$ aujourd’hui. «C’est une bonne baisse», commente M. Daigle en pouffant.

«Un centre de tri qui produirait de la mauvaise qualité aurait des difficultés à écouler ses matières, mais les prix ont baissé pour l’ensemble des produits», constate-t-il.

En conséquence, il hausse le prix de son service de tri. Si la CSR Nord-Ouest (CSRNO) veut lui envoyer les produits du programme de recyclage qu’elle lancera en 2020, elle devra payer à VIA 55$ par tonne, sans compter les frais de transport.

«Ça augmentera les coûts de 100 000$ par an, compte le responsable de la gestion des déchets de la commission, Paul Albert. C’est une chose qui a changé dans les derniers mois.»

La CSR Chaleur pourrait aussi voir les coûts de ses envois de matières recyclables à VIA augmenter bientôt. Elle expédie pour l’instant ses déchets à Rivière-du-Loup gratuitement (mais avec des frais de transport de 170 000$ par an). Cette entente prendra fin dans trois ans.

Des représentants de la commission ont toutefois discuté d’une hausse de tarifs avec VIA récemment.

«S’il y a des changements, il va falloir évaluer d’autres options», déclare la directrice de la commission, Jocelyne Hachey.

«On veut pouvoir assurer notre service à long terme», explique quant à lui M. Daigle. Il semble vouloir proposer à la CSR Chaleur le même prix que celui offert à la CSRNO.

Malgré son équilibre budgétaire précaire, VIA se démarquerait par la qualité de ses produits. Elle investit notamment dans des technologies de tri robotisées. Elle annonce d’ailleurs qu’elle dépensera plus de 10 millions de dollars pour moderniser son centre de Rivière-du-Loup en 2021.

Autre organisme à vanter la qualité de ses matières, Eco360 Sud-Est (qui trie les ordures de la CSR Kent, la plus grande partie de la CSR 8 et une partie de la CSR Fundy). Sa direction admet pourtant une baisse de 20 à 30% de ses recettes provenant des ventes de matières recyclables entre 2017 et 2018.

«La fermeture de la Chine aux déchets étrangers a provoqué une inondation des marchés restants. Les prix ont diminué dans chacun d’eux», observe son responsable des communications, Marc-André Chiasson.

Des organismes fragilisés

L’Atelier des Copains, qui triait les ordures d’Edmundston et de la CSRNO, se bat quant à lui pour sa survie. Son directeur, Cyriaque Kiti a licencié un tiers de son personnel (soit cinq employés) il y a deux mois. En cause, une baisse de 35% de ses revenus liés au carton, son marché le plus important, ainsi qu’un matériel vétuste.

L’organisme continue de trier les ordures recyclables de la CSRNO, mais a décidé d’arrêter de collecter ceux d’Edmundston tant que les pouvoirs publics ne le financeront pas plus, selon M. Kiti.

«Je n’ai aucun soutien, se plaint-il. Je crois à l’avenir du recyclage, mais il faut être conscient de son coût.»

La Coopérative de solidarité en recyclage et d’intégration à l’emploi (CSRIE), à Tracadie, est elle aussi aussi au bord de la faillite: 155 000$ d’impayés et plus de 200 000$ de pertes. La situation est telle que la CSR de la Péninsule acadienne a décidé de prendre en main la gestion du centre de tri le temps que la nouvelle direction trouve une solution à ses problèmes financiers.

Si la direction d’Eco360 ne s’inquiète pas de la baisse de ses revenus liés à la vente de matières recyclées, c’est qu’ils représentent moins de 5% de son budget total. L’organisme est en effet financé principalement par des taxes.

VIA bénéficie également de financements publics, grâce au gouvernement québécois qui a aidé l’ensemble de son industrie du recyclage à hauteur de 14M$ en 2018.

«Ça ne vient pas sauver la business, mais cette aide est nécessaire à certains», juge M. Daigle. Le gouvernement du Nouveau-Brunswick ne propose pas un tel programme.

Malgré les difficultés de leur industrie, plusieurs acteurs du recyclage sont optimistes.

«La crise est une occasion pour innover et générer de nouveaux marchés, mais il faut se laisser le temps, prévoit M. Daigle. Ça va encore durer quelques années.»

Le Nouveau-Brunswick recycle très peu

Déjà avant la crise du recyclage (voir encadré), le Canada récupérait peu et le Nouveau-Brunswick encore moins. Pourtant, ces deux territoires font partie des plus gros producteurs de déchets au monde.

Les Canadiens jetaient en moyenne 1,94 kg de détritus par jour en 2016 contre 1,38 kg pour les Français, 0,43 kg pour les Chinois et 0,18 kg pour les Éthiopiens, selon la Banque mondiale.

En outre, tandis que le Canada recyclait environ 260 kg de matières par habitant en moyenne en 2016 et la Nouvelle-Écosse 320 kg, le Nouveau-Brunswick n’en récupérait que 200 kg, d’après Statistique Canada.

La gestion des déchets commerciaux fait partie des possibles causes du faible taux de recyclage de la province. Les commissions de services régionaux (CSR) prennent en charge la collecte des ordures résidentielles seulement. Les entreprises envoient donc la plupart du temps les leurs à l’enfouissement.

Leur quantité représente 27% des déchets de la CSR Restigouche, mais 40% de ceux de la Péninsule acadienne.

Un commerce de la Péninsule acadienne, par exemple, qui voudrait que l’entreprise Gauvin Service Sanitaire collecte ses matières recyclables à part afin qu’elles soient revalorisées, devrait la payer deux fois plus que pour un service standard.

«La demande de la part des entreprises n’est pas assez forte pour que les compagnies de collecte mettent en place un service de tri abordable», explique le responsable de la gestion des déchets de CSR Chaleur, Éric Demers.

Ce dernier constate quand même une hausse de l’intérêt des entrepreneurs pour le recyclage.

«On reçoit de plus en plus d’appels, témoigne-t-il. On peut aider.» Sa commission propose par exemple des audits.

M. Demers aimerait toutefois que le gouvernement provincial donne plus de moyens aux CSR pour qu’elles s’attaquent au recyclage des déchets commerciaux.

Recyclage: une crise mondiale

L’Asie ne veut plus être la poubelle des pays riches. La Chine a été le premier état du continent à fermer son couvercle. Elle a décidé d’interdire l’importation sur son sol de nombreux matériaux recyclables en 2017. Sa liste de produits interdits a encore grandi un an plus tard et le sera encore en 2020.

La Chine est motivée d’un côté par des considérations écologiques. L’industrie du recyclage a en effet un coût environnemental. De mauvaises pratiques ont de plus eu lieu dans l’Empire du Milieu, selon un article du Financial Times. Le pays communiste s’attaque par ailleurs à la corruption et à la contrebande qui a existé dans la gestion des déchets. Il veut enfin donner une autre image au monde que celui d’un dépotoir.

La Chine accepte encore certains matériaux usagés. Leur qualité (propreté, pureté) doit toutefois être élevée. Résultat, les importations de déchets de plastique de la Chine et de Hong-kong ont diminué de 50 points de pourcentage entre 2017 et 2018.

«Ça a été un choc, raconte le directeur politique du Centre d’action écologique, un organisme néo-écossais. Ça pose un problème assez sérieux à l’Occident.»

Le Financial Times a constaté que les exportations de matières recyclables vers les pays de l’Asie du Sud-Est ont explosé à la suite des décisions chinoises. Ces états réagissent cependant depuis quelques mois en prenant eux aussi des mesures pour limiter l’arrivée de détritus sur leur territoire. Ces produits y ont provoqué des dégâts environnementaux (décharges en plein air, cours d’eau et atmosphère pollués) et sanitaires (maladies respiratoires, éruptions cutanées, vomissements).

Les pays membres de la convention de Bâle ont désigné le plastique comme matière dangereuse en mai. Par conséquent, le Canada doit maintenant obtenir une autorisation avant d’exporter du plastique vers un pays en voie de développement.

La meilleure option: ne pas jeter

«Ça jette, ça jette, ça jette, c’est pas mal là qu’est le problème», analyse Jérémy Gauvain de l’entreprise de collecte d’ordures Gauvin Service Sanitaire, dans la Péninsule acadienne.

Le gérant de la nouvelle boutique de vente en vrac ECO2 à Petit-Rocher, Christophe Couverchel préconise la réutilisation des objets et les magasins de seconde main comme solutions à la crise du recyclage.

Le membre de l’association Zéro déchet Chaleur a également constaté à quel point des familles pouvaient réduire le nombre de leurs ordures grâce à un défi lancé à cinq d’entre elles l’année dernière pendant six mois.

«Elles ont réduit leurs déchets de 85%», assure-t-il.

«Le recyclage nous amène à consommer de la même façon, remarque la directrice de l’association écologiste Verts Rivages, Lisa Fauteux. Mais si on l’amène comme dernière étape d’une démarche globale intégrant une réduction des déchets, c’est très bien.»

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