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Pour ou contre le iPad dans les écoles?

L’école Abbey-Landry a opéré son virage technologique à toute vitesse et fait aujourd’hui figure de pionnière. La tablette y est devenue un outil d’apprentissage incontournable et force à repenser les méthodes d’enseignement. Incursion dans une école 100 % technopédagogique.

L’ambiance est particulièrement décontractée dans la salle de classe de Shelley LeBlanc. iPad dans les mains, ses élèves de 2e année sont assis aux quatre coins de la pièce, sur un coussin ou devant leur pupitre. Les uns travaillent en groupe, les autres en solitaire.

Shelley LeBlanc a été l’une des premières enseignantes à remplacer progressivement le papier et le crayon par la tablette et les centaines d’applications éducatives qu’elle propose.

«Je savais que c’était le futur, il fallait qu’on embarque là-dedans», raconte-t-elle.

Désormais, ses protégés apprennent dès le plus jeune âge à résoudre des problèmes, à collaborer et à communiquer en se servant des technologies. L’application Chatter Pix, qui permet de faire parler n’importe quel objet présent sur une image, a beaucoup de succès.

«Ça développe la créativité, la communication orale, décrit Mme LeBlanc. Les possibilités de l’iPad sont illimitées! L’élève peut se filmer et expliquer ce qu’il fait tout en réalisant son exercice. Ça me permet de vérifier son raisonnement et de faire une rétroaction rapidement.»

L’usage n’est jamais excessif, assure-t-elle. «Ce ne sont pas forcément tous les élèves qui travaillent sur le iPad en même temps. Habituellement, ils s’en servent deux fois dans la journée pour une quinzaine de minutes.»

Au fil des ans, la direction de l’école Abbey-Landry s’est équipée de 300 tablettes. Chaque élève de la 2e à la 8e année aura bientôt chacun son iPad, tandis que les classes de la maternelle à la 1re année ne sont équipées que de quelques modèles.

L’établissement a sa propre fondation qui collecte chaque année plusieurs dizaines de milliers de dollars pour l’achat d’équipements dernier cri. Résultat, une AppleTV a été installée dans chacune des salles de classe de l’établissement. Drones, robots, caméras, ordinateurs portables autres imprimantes 3D ont aussi fait leur apparition.

Une foule d’applications

Dany Émond, qui dispense des cours d’arts et de français, fait partie des enseignants convaincus par la tablette. L’outil lui permet de partager du contenu rapidement ou de se déplacer dans la classe tout en écrivant à l’écran.

«Je n’utilise presque plus le tableau blanc», assure-t-il, devant un groupe d’élèves de 8e année penchés sur leurs écrans, absorbés par la conception de cartes d’Halloween.

L’enseignant peut par exemple demander à ses protégés d’illustrer une rédaction de français à l’aide d’une animation image par image ou de réaliser une vidéo pour présenter un résumé de livre.

«C’est quelque chose qui les engage. Ça veut dire moins de cours magistraux, plus de suivis individuels et moins de gestion de classe.»

Avec sa classe de 5e année, Monique Bourque se sert de l’application Book Creator pour créer des livres multimédias pouvant intégrer sons, textes et vidéos au sujet d’enjeux environnementaux.

«Ils travaillent souvent par groupe de deux, il y a toujours de la communication» décrit-elle.

L’enseignante a vu certains jeunes dévorer des livres électroniques grâce à l’application Epic! que l’on pourrait qualifier de Netflix des ebooks pour enfant. L’interface s’adapte au jeune lecteur et intègre un système de progression qui débloque des récompenses au fur et à mesure que ses choix de lecture évoluent.

Le caractère ludique de la tablette augmente la motivation d’un cran, constate Monique Bourque.

«On peut pogner tous nos élèves, dit-elle. On leur apprend aussi à être de bons citoyens dans l’ère numérique: savoir protéger son identité, faire preuve de pensée critique, s’assurer que l’information est fiable, naviguer en sécurité.»

Un outil plus qu’un gadget?

Le directeur de l’école, Pierre Roy, souligne que l’iPad n’a pas vocation à remplacer le travail de l’enseignant. Il n’est pas question non plus de l’utiliser pendant les pauses ou pendant l’heure du midi.

«Un jeune ne passe pas plusieurs heures par jour là-dessus. On l’utilise lorsque c’est le meilleur outil. Nos élèves ont toujours accès à des interactions sociales, de la lecture. Ils passent du temps dans notre serre pédagogique, ils continuent de faire l’activité physique. On essaie d’innover mais aussi de garder un équilibre.»

Pierre Roy reconnaît que le virage technologique ne s’est pas nécessairement reflété dans les résultats scolaires, mais note un «plus grand niveau de motivation et d’engagement».

«Ça amène les jeunes à être initiateurs de projets, que ce soit du codage, de la vidéo pour faire découvrir la communauté de Memramcook ou créer la chanson thème de l’école. Ça leur permet d’être connectés au monde qui les entoure.»

Le directeur affirme également que les parents ne se sont pas plaints de l’orientation prise par son établissement. Le corps enseignant reçoit d’ailleurs de la formation proposée par Apple.

«On ne nous impose pas une philosophie. On nous aide à intégrer le meilleur choix d’application dans la salle de classe», décrit Pierre Roy.

Michel Léger, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Moncton, a étudié de près le cas de l’école Abbey-Landry. Il constate qu’une pleine année d’enseignement dans un environnement riche en technologies semble mener à un changement significatif dans l’acquisition et la persistance de la compétence numérique chez les enseignants et les élèves.

À ses yeux, cette modernisation de la salle de classe est essentielle pour donner aux travailleurs de demain les armes pour réussir dans l’économie du numérique. Seulement, l’intégration de technologie n’est pas nécessairement garante d’un meilleur apprentissage, prévient Michel Léger.

«Ajouter des technologies pour le plaisir n’est pas nécessairement avantageux. Il faut que ça soit un levier à l’apprentissage, que ça ait une fonction pédagogique sinon ça n’apporte rien d’autre qu’une distraction.»

Attention à la surdose

Si le recours aux nouvelles technologies ouvre de nouveaux horizons en matière d’enseignement, certains professionnels appellent à la vigilance et questionnent le recours à des outils déjà trop présents dans le quotidien des enfants.

Dre Geneviève LeBlanc, chef du département de pédiatrie au sein du réseau de santé Vitalité, constate chaque jour les dégâts de la surexposition aux écrans sur le développement moteur et mental des jeunes enfants.

«On voit beaucoup de troubles musculosquelettiques, des enfants qui développent de plus en plus jeune des problèmes au niveau du cou, des épaules, décrit-elle. On voit des enfants qui développent de la presbytie. On voit aussi plus de myopie parce qu’ils sont moins exposés à de la lumière naturelle.»

À l’heure où les tablettes prennent une grande place dans certaines écoles, la professionnelle de la santé se dit préoccupée.

«Je comprends que les élèves soient enthousiastes parce que la tablette est associée à du loisir, à du jeu vidéo. Moi je pense que ça peut être un outil à double tranchant. Il faut que ce soit bien encadré.»

Retard de langage, difficultés d’attention, trouble du sommeil, obésité, trouble de l’humeur, Dre LeBlanc observe sur le terrain des pathologies qui n’étaient pas aussi répandues il y a dix ans. La faute, selon elle, à la révolution numérique.

«Est-ce que le système éducatif évalue bien ce qui a été implanté?», s’interroge la pédiatre.

«Ce sont les outils de travail du futur, évidemment, tout reste à savoir comment c”est intégré. On ne sait pas quelles seront les répercussions à long terme. Les enfants qu’on suit ont du mal à manipuler des objets et exécuter des mouvements simples comme couper, ils sont moins forts en écriture.»

Des effets néfastes mesurables

Caroline Fitzpatrick, professeure au département des sciences humaines à l’Université Sainte-Anne, a publié récemment les résultats d’une vaste étude canadienne auprès de 40 000 adolescents qui examine l’impact des écrans sur les adolescents.

Elle conclut que l’utilisation accrue des écrans par les jeunes entraîne des effets néfastes sur leur santé et leur productivité. Les adolescents qui consacraient plusieurs heures par jour à regarder la télévision, à jouer à des jeux vidéo, ou à passer du temps sur internet avaient des résultats scolaires moins élevés, une moins bonne d’eux-mêmes, de moins bonnes habitudes alimentaires et s’adonnaient à moins d’activité physique.

«Plus les enfants passent du temps devant les écrans, moins ils ont de temps pour de l’activité physique, des interactions en face à face, du temps en famille ou d’autres activités plus enrichissantes », résume l’universitaire.

Cependant, la plupart des études suggèrent que les effets négatifs du temps-écran concernent surtout les contenus de divertissement. «Dans le cas des travaux scolaires, on ne note pas nécessairement de corrélations négatives avec le développement physique intellectuel et social de l’enfant», précise Caroline Fitzpatrick.

Aux enseignants, elle préconise de s’assurer que les jeunes aient seulement accès aux applications éducatives, mais aussi d’interdire l’usage personnel de téléphones cellulaires en raison de leur potentiel de distraction.

La professeure regrette d’ailleurs que l’introduction des tablettes se fasse à l’aveuglette, sans souci d’évaluer de façon rigoureuse et scientifique les impacts de leur usage.

«Il est important d’apprendre à écrire à la main, des études qui suggèrent que prendre des notes à la main permet de mieux retenir l’information, souligne-t-elle. Il est temps de prendre du recul pour avoir une perspective plus nuancée envers la technologie dans l’éducation, et ne pas embarquer à 100% dans le virage numérique sans analyser les conséquences négatives potentielles.»

Quelques conseils pour les parents

La Société canadienne de pédiatrie recommande que les enfants de moins de 2 ans ne soient exposés à aucun temps d’écran. L’utilisation devrait se limiter à moins d’une heure par jour pour les enfants de 2 à 5 ans et à moins de deux heures par jours pour les enfants de 5 à 17 ans.

En juin dernier, l’organisme a publié une série de conseils pour usage sain et constructif des écrans chez les enfants d’âge scolaire et les adolescents. En voici quelques-uns:

  • Être présent et participer lorsque les enfants et les adolescents utilisent les écrans et, dans la mesure du possible, regarder le contenu et en discuter avec eux.
  • S’assurer que les activités quotidiennes (interactions personnelles, sommeil et activités physiques) ont la priorité sur l’utilisation des écrans.
  • Faire un plan médiatique familial et y inclure des limites de temps et de contenu pour chaque membre de la famille.
  • Encourager des périodes quotidiennes sans écran pour toute la famille, particulièrement lors des repas familiaux et pour la socialisation.
  • Prioriser des activités à l’écran qui sont pédagogiques, actives ou sociales de préférence à celles qui sont passives ou asociales.
  • Éviter les écrans au moins une heure avant le coucher et décourager l’utilisation récréative des écrans dans la chambre à coucher.
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