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Recommencer sa vie après 25 ans de prison

La stigmatisation est la deuxième peine que subissent les personnes qui sortent de prison. Les condamnés qui veulent se réinsérer dans la société se heurtent à de grandes difficultés pour trouver un travail et un logement. L’Acadie Nouvelle a recueilli le témoignage d’un ancien criminel en quête d’une deuxième chance.

Robert Mombourquette n’a plus toute la vie devant lui. Pourtant, malgré sa barbe blanche, il a des projets de jeune homme raisonnable.

«J’aimerais trouver un emploi et un appartement, dit-il. Je n’ai pas de grands rêves de richesse et de célébrité. Je veux juste… vivre ma vie.»

Le quinquagénaire a peur d’ennuyer son interlocuteur avec de trop humbles ambitions. «Après tout ce à travers quoi je suis passé, j’aimerais profiter des années qui me restent», se justifie-t-il. Sa vie sort en effet de l’ordinaire: une condamnation à perpétuité, 25 ans derrière les barreaux et un poids constant sur la conscience.

Aujourd’hui, vous pourriez croiser dans une rue de Moncton cet ancien détenu à l’allure de Père Noël. Il est en semi-liberté et habite avec d’autres condamnés une maison de transition au centre-ville. «La plupart d’entre nous doivent respecter un couvre-feu à partir de minuit, décrit-il. Nous avons un registre à signer quand nous sortons et quand nous rentrons. Mais ce n’est vraiment pas comme être en prison !»

Des condamnés à vie inoffensifs

Une fois que M. Mombourquette aura démontré qu’il est capable d’avoir une existence stable au sein de la société en trouvant un travail et un logement, il sera mis en liberté conditionnelle totale. Ce régime lui permettra de passer sa vie en complète immersion dans la collectivité, sous surveillance, et à condition de respecter certaines règles.

«Un grand facteur de risque de récidive pour moi est l’alcool et la drogue, confie-t-il. Je dois rester sobre et me tenir à distance des bars pour gagner ma liberté. Mais je le suis depuis 25 ans. Je ne m’inquiète donc pas trop.»

La professeure de criminologie à l’Université de Moncton, Marie-Andrée Pelland recense environ 1100 condamnés à perpétuité en liberté conditionnelle dans les provinces atlantiques. Elle avance que leur taux de récidive se situe entre 0,6 et 1%, et que les actes incriminés sont pour la plupart de faible gravité. «Ils ne sont pas rentrés à la maison avant 11h, par exemple, illustre-t-elle. Ces anciens détenus représentent le moins grand risque pour la communauté parmi les personnes en liberté conditionnelle.»

Un difficile accès à l’emploi

«Les programmes qu’ils offrent à l’intérieur des prisons [fédérales] m’ont vraiment aidé à grandir, analyse M. Mombourquette. Enfermé seul de 10h du soir à 7h du matin, j’avais aussi beaucoup de temps pour penser à ce qui s’était passé, à ce que j’avais fait et aux façons de changer ma vie.»

Bien que probablement inoffensif aujourd’hui, l’ancien criminel devrait rencontrer des difficultés à trouver un travail. «Un casier judiciaire est un poids terrible, qui stigmatise des personnes pour toujours, commente Mme Pelland. Se réinsérer est un chemin de croix.»

«Des gars, ici, avaient un emploi depuis quelques mois lorsque leur employeur a découvert leur casier judiciaire et les a virés, raconte M. Mombourquette. Garder un travail convenable est difficile.»

La responsabilité de la société

«La réinsertion, ce n’est pas juste une question individuelle, mais une question de société, plaide Mme Pelland. La communauté est responsable de créer un environnement propice au retour des condamnés en son sein.»

M. Mombourquette assure bénéficier de beaucoup de soutien. «Je vais dîner chaque semaine chez des amis qui vivent à Memramcook, mes patrons me prennent tous les matins en voiture, la communauté des alcooliques anonymes est aussi d’une grande aide», mentionne-t-il.

«Avoir des gens qui, tout en connaissant mon passé, m’acceptent pour ce que je suis et non pour ce que j’étais, est une grande chance, souligne-t-il. Mais certaines personnes ont découvert que j’avais été en prison puis ont pris leurs distances.»

L’ancien détenu admet être blessé par la perte d’amis. Il reste toutefois pudique à propos de sa famille, à laquelle il n’a plus parlé depuis 25 ans.

«Je suis un étranger pour mes parents proches depuis mon crime, lâche-t-il. Je peux comprendre le choc qu’ils ont ressenti à ma condamnation. J’ai le sentiment que lorsqu’ils seront prêts à me reparler, ils le feront. Je ne veux pas leur causer de peine supplémentaire en brusquant les choses.»

Une rédemption

Bien que changé, M. Mombourquette rejette l’idée d’avoir payé sa dette à la société. «Tu entendras beaucoup de gars dire: «j’ai fait mon temps.» Moi, j’ai été condamné à vie. Je ne pourrai donc jamais payer ma dette. Je me rappelle ce que j’ai fait chaque fois que je me réveille.

Mon crime sera toujours dans mes pensées. Mais maintenant c’est à moi et à Dieu de me juger et à personne d’autre.»

L’ancien détenu travaille bénévolement depuis un an et demi pour l’Armée du Salut. «Je suis l’homme à tout faire, se félicite-t-il. C’est ma façon de rendre à la communauté ce qu’elle me donne. Et je prends du plaisir à ce que je fais. C’est très gratifiant d’aider les autres.»

M. Mombourquette espère trouver dans l’organisme un travail à temps partiel. «Beaucoup de mes clients s’ouvrent à moi parce que je suis allé en prison, que j’ai un passé lié à la drogue et à l’alcool, que nous avons des choses en commun», revendique-t-il.

L’ancien criminel n’a aucune certitude, 57 ans et des problèmes de dos. «Je suis plutôt content de la façon dont ma vie se déroule en ce moment, témoigne-t-il néanmoins. Ça pourrait être mieux. Mais tout vient en son temps. S’il y a une chose que le système carcéral enseigne, c’est la patience.»

Programmes de réinsertion: un enjeu budgétaire

Accorder des services aux prisonniers peut permettre à l’État… d’économiser de l’argent. C’est une idée défendue par le professeur en criminologie de l’Université d’Ottawa, Irvin Waller.

Par exemple, le professeur de santé publique et de psychiatrie à l’Université Cornell, Gilbert Botvin a développé un programme qui apprend à se passer de drogues. Il propose pour ce faire des activités développant les capacités à interagir en société et l’estime de soi, notamment. Une analyse publiée par le groupe de réflexion Policy Exchange affirme que chaque dollar investi dans cet enseignement permet d’en économiser près de 26.

«Prévenir la violence permettrait de ne pas dépenser des milliards de dollars en surveillance et en incarcération de masse», a écrit M. Waller sur son blogue.

«Ce n’est pas du tout anecdotique, s’exclame la professeure de criminologie à l’Université de Moncton, Marie-Andrée Pelland. Maintenant, nous avons l’obligation de calculer combien d’économies permettent de générer nos programmes.»

Les services dont bénéficient les détenus ont l’objectif de réduire leurs chances de récidive et d’en faire de bons citoyens. Ils sont donnés à l’intérieur des prisons, mais surtout à l’extérieur, dans le cas des nombreuses libérations conditionnelles du système carcéral fédéral par exemple.

«Je crois qu’il y a une idée fausse dans la communauté, selon laquelle les personnes libérées de façon anticipée sont libres, remarque la conseillère en réinsertion sociale à la John Howard Society, Angela Geldart. Au contraire, elles continuent à purger leur peine, mais au sein de la communauté grâce à une supervision (une visite régulière à un poste de gendarmerie, par exemple) et à un soutien (pour le logement ou la santé mentale). C’est la meilleure situation qu’ils pourraient vivre. Je connais des gens qui ont simplement été libérés à la fin de leur peine. C’est tellement plus difficile pour eux!»

«La volonté et les services disponibles afin de réinsérer les détenus sont là en théorie, mais la pratique est beaucoup plus difficile, note toutefois le professeur de criminologie à l’Université St. Thomas, Jean Sauvageau. Malgré tout, les taux de réussite de la libération conditionnelle sont relativement élevés, environ 90%».

Santé mentale: des progrès incertains dans les prisons provinciales

La vérificatrice générale du Nouveau-Brunswick, Kim MacPherson a publié un rapport accablant à propos des traitements en santé mentale dans les prisons provinciales en 2018. Un comité gouvernemental devait fournir un rapport en juin. L’Acadie Nouvelle a demandé à le consulter, mais n’a rien reçu.

«Les choses n’ont pas changé depuis le rapport, affirme le représentant du Syndicat canadien de la fonction publique, Michael Davidson. Comme les problèmes ne sont pas résolus, la situation empire. Ça complique le travail des agents des services correctionnels.»

La vérificatrice générale n’a pas encore contrôlé si le gouvernement avait pris en compte ses recommandations. «Notre habitude est d’effectuer un exercice de suivi quatre ans après la publication de notre rapport», a expliqué sa secrétaire de direction par courriel.

Mme MacPherson a révélé que des détenus des prisons du Nouveau-Brunswick étaient remis en liberté sans avoir reçu de traitements en santé mentale adéquats et qu’ils n’avaient pas reçu d’évaluations de troubles psychologiques ou psychiatriques. Elle pointait également l’absence de rôle et de responsabilités définis pour ces problèmes au sein du système carcéral provincial.

De meilleurs services au fédéral

Pourtant 70% des détenus sont aux prises avec des problèmes de dépendances et de santé mentale, a indiqué la vérificatrice générale dans son rapport. À titre de comparaison, les Canadiens sont seulement 20% dans ce cas, selon la même source.

Les employés des prisons fédérales fournissent de meilleurs traitements dans ce domaine à leurs détenus (ceux qui sont condamnés à plus de deux ans d’incarcération). «L’examen des dossiers des délinquants sélectionnés révèle que la majorité d’entre eux ont reçu des services de santé [mentale] pendant leur incarcération», ont écrit les auteurs d’un rapport de 2018 pour Service correctionnel Canada.

«Dans les prisons provinciales, il y a 250 détenus pour un responsable de programme, indique la professeure de criminologie à l’Université de Moncton, Marie-Andrée Pelland. Au fédéral, le nombre de délinquants par responsable est au minimum dix fois moindre.»

Des questionnements et des formations

Le psychiatre-chef du centre de santé mentale de Shepody au pénitencier fédéral de Dorchester, Louis Thériault constate une absence de ses confrères et une très faible présence de psychologues dans les prisons provinciales. Il observe aussi à l’intérieur de ces établissements l’inexistence de médicaments pour les patients atteints de troubles psychiatriques. «Leurs comportements ne peuvent plus être sous contrôle», indique-t-il.

Bien qu’aucune amélioration tangible ne soit visible dans le traitement de la santé mentale dans les prisons provinciales, Mme Pelland affirme que le rapport de la vérificatrice générale est pris très au sérieux par les fonctionnaires du Nouveau-Brunswick. «Ils ont questionné leurs pratiques et ont mis en place des formations», affirme-t-elle.

Moins de santé mentale, plus de récidives

«Le défi est de savoir comment faire bien avec très peu de moyens, résume-t-elle. Comme il n’y a pas de nouveaux budgets, il faut établir des priorités. Il y a encore beaucoup de travail à faire.»

«En milieu fédéral, on a développé une clinique de santé mentale à l’extérieur des prisons. On continue à suivre les anciens délinquants qui ont des troubles pendant une période allant de un à trois ans, mentionne M. Thériault. On a démontré que lorsqu’on procède de la sorte, on diminue la récidive criminelle de 70%. Mais la province n’a pas les fonds pour faire ça.»

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