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Non, le syndicalisme n’est pas mort au Nouveau-Brunswick

Belledune : les grévistes ne se laissent pas briser

Les membres du syndicat des Métallos de la fonderie de Glencore à Belledune font grève depuis six mois. Un juge a limité depuis le nombre de leurs manifestants devant les entrées de l’usine à six. Leur employeur a aussi engagé des ouvriers pour les remplacer, en accord avec la loi. Les syndiqués se montrent pourtant déterminés.

Le Nouveau-Brunswick autorise le recours aux briseurs de grève. C’est pourquoi les hommes qui font le piquet devant la fonderie de Glencore à Belledune voient tous les jours entrer et sortir de leur usine des ouvriers embauchés pour les remplacer.

Une décision de justice rend les syndiqués impuissants depuis le mois de mai. Un juge de la Cour du Banc de la Reine a limité à six le nombre de leurs manifestants devant les accès à l’établissement industriel. Il leur a de plus interdit de gêner la circulation.

Le magistrat a pris sa décision au regard d’actions perpétrées au début du mouvement social. Le dossier de l’affaire les recense. Des grévistes ont par exemple proféré des menaces aux salariés continuant le travail. Ils ont aussi empêché certains employés de sortir de leur bureau pendant 46 heures. Ils ont également dépassé en voiture des bus transportant des travailleurs avant de freiner brusquement devant eux.

Questionnement moral de la loi

«Les lois ne sont pas justes… ce n’est pas juste, estime néanmoins l’opérateur Richard Thibodeau, durant le quart qu’il tient sur la ligne de piquet, où se relaient jour et nuit ses camarades du syndicat des Métallos. Si on pouvait, on bloquerait la circulation, mais il faut suivre les règles, même si on n’est pas d’accord avec elles.»

«J’ai le sentiment que la loi et la compagnie sont contre nous», exprime son collègue, Dean Pitre dans le vent piquant du soir automnal. Le porte-drapeau grisonnant se dit frustré par le silence de sa direction, mais déterminé à poursuivre sa lutte. Son état d’âme correspond au diagnostic des 281 grévistes effectué par le représentant de la section syndicale, Bart Dempsey.

Le syndicaliste pouffe à la question de savoir quelles sont leurs armes dans le rapport de force qui les oppose à la multinationale Glencore.

«Nos mains sont liées. La seule chose que nous avons, c’est notre présence sur la ligne de piquetage. C’est essentiellement symbolique.»

Une lutte pour la sécurité

«Nous espérons recevoir une offre juste pour revenir au travail», dit-il malgré son dépit. Des revendications des Métallos ont bien sûr trait à l’argent (régimes de retraite et salaires). M. Dempsey assure cependant, comme tous les grévistes interrogés, que leur principale requête concerne la sécurité.

La loi impose aux entreprises de la province employant 20 personnes ou plus de fonder un comité d’hygiène et de sécurité. L’institution doit se composer d’un nombre égal de représentants de la direction et des salariés, les deux groupes élisant chacun un coprésident.

Le législateur n’a toutefois pas précisé comment les membres du comité doivent être rétribués. «Nous avons un représentant payé à plein temps par l’entreprise depuis 1991, soit la précédente grève», affirme M. Dempsey.

La direction de la fonderie de Belledune veut toutefois le rémunérer dorénavant à temps partiel. Elle a décliné l’offre d’entrevue de l’Acadie Nouvelle. «Nous laissons le processus de négociation se poursuivre avec l’assistance du médiateur assigné par la province», écrit dans un courriel le directeur général, Marc Duchesne.

Un agent de médiation fait toutefois seulement des suggestions aux partis impliqués dans un conflit social. Or, les Métallos et les dirigeants de la fonderie de Belledune n’ont pas négocié depuis le mois de septembre.

Plusieurs grévistes s’attendent à passer l’hiver aux portes de leur usine. «Certains souffrent, raconte M. Thibodeau, en pensant aux mois de salaires perdus. Mais ils tiennent bon. Nous nous battons pour la santé et la sécurité. On ne peut pas reculer là-dessus.»

Colère contre les briseurs de grève

«La dernière grève a duré 10 mois», rappelle M. Dempsey, pour suggérer l’endurance de ses camarades. Il assure par ailleurs que leur mouvement a des conséquences pour Glencore. «Ils n’ont pas assez de personnel, car ils font fonctionner une section de l’usine à la fois», observe-t-il.

Malgré tout, M. Dempsey croit que la possibilité pour une entreprise de recourir à des briseurs de grève allonge la durée des conflits sociaux.

«Nous devrions avoir des lois anti-briseurs de grève. S’il y en avait, ne serions de retour au travail depuis longtemps.»

Ses camarades semblent penser la même chose. «Scabs, scabs, scabs [briseurs de grève en anglais, NDLR]», scande l’un d’eux sur la ligne de piquet au passage de certaines voitures. De l’autre côté de la route, certains ont comparé leurs remplaçants à des rats sur une affiche.

Le rêve des Métallos est une réalité au Québec et en Colombie-Britannique. Il l’a été en Ontario de 1993 à 1995, avant qu’il ne prenne fin sous le gouvernement conservateur de Mike Harris. La France interdit aussi le recours aux briseurs de grève.

Une question de démocratie

Le laboratoire d’idées favorable à l’économie de marché, IEDM publie sur son site Internet un article qui tente de démontrer que ce rêve serait cependant un cauchemar. L’économiste en chef du Conseil du patronat au Québec, Norma Kozhaya y défend l’emploi de remplaçants aux grévistes à l’aide d’une étude de 1999, parue dans le Labour Law Journal. Cette recherche tend à montrer que l’interdiction du recours aux briseurs de grève multiplie les conflits sociaux et en allonge la durée.

Néanmoins, deux chercheurs de l’Université St. Catherines en Ontario, après avoir analysé les résultats de plusieurs travaux scientifiques, ont conclu dans une étude de 2009 qu’il n’existe pas de consensus à propos des effets des lois anti-briseurs de grève.

«C’est pourquoi l’existence [de cette législation] n’est pas seulement le problème des travailleurs et des patrons, écrivent-ils. Mais aussi de quiconque se soucie de la croissance du pouvoir des compagnies et de ses conséquences sur la démocratie. »

Le syndicalisme s’adapte d’une génération à l’autre

L’un a 30 ans, l’autre 64. Simon Ouellette est responsable des communications pour le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP). Yvon Godin a été représentant syndical pour les Métallos et député pour le Nouveau parti démocratique (NPD). Les deux voient les défis auxquels font face les mouvements sociaux. Ils gardent pourtant espoir.

Le syndicalisme n’est pas mort. Au contraire, le taux de syndicalisation parmi les employés de la province était de 28 % en 2018. Cette proportion était à peu près la même en 1997, dans les années 1980 et 1970, selon le professeur émérite d’Histoire à l’Université du Nouveau-Brunswick, David Frank. «Cela contredit le mythe selon lequel les syndicats déclinent ou disparaissent», commente-t-il.

En outre, le ratio de salariés syndiqués dans la province est similaire à celui du Canada. «Nous devons nous rappeler que l’image [du Nouveau-Brunswick] dans la politique canadienne est injustement victime d’un stéréotype de résistance au changement et à l’innovation, a écrit M. Frank dans un article publié par Acadiensis à propos des années 1960. Cette province a une authentique tradition de ce qui pourrait être appelé, temporairement, un progressisme libéral conservateur».

L’historien note toutefois que le présent gouvernement entrave les négociations collectives dans le cadre des revendications des 4000 employés des foyers de soins. Ces salariés voudraient faire grève. La Loi sur les services essentiels le leur interdit cependant. Les conservateurs ont fait appel de la déclaration d’inconstitutionnalité de cette règle. Ils ont en outre refusé de recourir à un arbitre pour résoudre le conflit social.

«Il semble que le gouvernement veuille faire un exemple de ces travailleurs pour décourager d’autres groupes d’espérer des résultats significatifs d’une négociation collective», déplore M. Frank.

Un monde du travail différent

«Les emplois ont changé, remarque en outre l’ancien représentant syndical pour les Métallos, Yvon Godin. On n’a plus les moulins de papier à Dalhousie, à Bathurst, à Miramichi ni la mine Brunswick… C’était de grosses compagnies industrielles. Les syndicats y étaient forts. Maintenant, nous avons des emplois précaires, de petits employeurs. Les syndicats sont donc plus faibles qu’avant.»

M. Frank confirme cette analyse dans son livre Solidarités provinciales – Histoire de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Nouveau-Brunswick, publié en 2013. «Il est bien connu que la syndicalisation dans les centres d’appel est très bas, ajoute-t-il par courriel. Plusieurs syndicats ont fait des efforts pour s’y organiser, sans succès.» Ce secteur a pourtant été considéré comme une planche de salut pour la province, a-t-il rappelé dans son ouvrage.

Un autre soutien traditionnel des travailleurs, le NPD est en position de faiblesse au Nouveau-Brunswick. Le parti y a récolté 9% des suffrages aux dernières élections fédérales, n’y gagnant aucun siège à la Chambre des communes. Il n’a en outre plus fait élire de député provincial depuis la fin des mandats d’Elizabeth Weir de 1991 à 2005. «Certainement, la voix des travailleurs n’est plus là», note M. Godin, ancien député fédéral du NPD pour Acadie-Bathurst.

Faible syndicalisation chez les jeunes

Les jeunes sont enfin très peu nombreux à se syndiquer. «Il s’est creusé un écart inquiétant entre les générations, car moins de 7% des travailleurs âgés de moins de 25 ans étaient membres d’un syndicat», a constaté M. Frank dans son livre paru en 2013.

«La génération a changé, estime M. Godin. Les jeunes n’ont pas vu les combats qui ont dû être menés pour avoir de meilleures conditions de travail. Eux, arrivent à un emploi et disent: si ça ne va pas, j’en prendrai un autre.»

L’homme politique à la retraite est un modèle pour Simon Ouellette. Ce trentenaire responsable de la communication du SCFP désapprouve cependant sa vision de la jeune génération. «Les gens ne changent pas tant que ça d’une époque à une autre. Ils vivent encore les formes d’exploitation qui existaient il y a 50 ans. La seule chose qui a changé, c’est qu’au lieu de crier, les boss envoient des courriels», dit-il dans un éclat de rire.

Les jeunes peuvent se rassembler

Une recherche française de 2018 indique que la syndicalisation des jeunes dépend des mêmes facteurs que celle de n’importe quel salarié, dont la stabilité de l’emploi, la taille de l’entreprise et la présence syndicale dans le milieu professionnel.

«C’est malheureux qu’il n’y ait pas plus d’attention portée à l’histoire du travail et aux relations de travail à l’école secondaire, regrette toutefois M. Frank. Mettre plus en avant ces sujets pourrait donner aux jeunes une meilleure connaissance des différents statuts d’emplois et des sujets comme la rémunération, les salaires minimums et la négociation collective.»

«C’est sûr que les réflexes individuels sont plus immédiats que les actions de groupe dans une société où tout est marchandisé, reconnaît M. Ouellette. Les jeunes ont néanmoins une conscience et la capacité de se rassembler. On a juste besoin de se rappeler combien de jeunes sont sortis dans les rues de Montréal contre le réchauffement climatique.»

Une évolution nécessaire

«Les syndicats doivent travailler dur pour garder le rythme des changements de forme de la main-d’œuvre, explique M. Frank. Ils doivent penser à des stratégies innovantes et à de nouvelles structures pour gagner du terrain dans le contexte actuel.»

L’ancien et le jeune syndicaliste restent confiants dans l’avenir des mouvements sociaux. «Le syndicalisme ne s’en ira jamais parce que les employeurs n’ont jamais traité les employés comme ils doivent l’être», proclame M. Godin.

«Il va y avoir un renouveau du syndicalisme grâce à la retraite des baby-boomers, prédit M. Ouellette. Une vague de jeunes aura ainsi la possibilité d’avoir des postes syndiqués.»

L’arme essentielle de la lutte sociale dans la province est-elle l’espérance ? La province a levé l’un de ses obstacles à la syndicalisation en 2017, en réformant la Loi sur les relations industrielles. Elle a ainsi permis l’intervention d’un arbitre du gouvernement lors des négociations des premières conventions collectives, en cas de différend entre les partis. «Mais il est à noter que la Fédération des travailleurs et travailleuses du Nouveau-Brunswick demandait cette réforme depuis 1986, se souvient M. Frank. Donc, les progrès ont été très lents.»

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