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Les succès de l’inclusion scolaire au Nouveau-Brunswick

En 1986, le monde de l’éducation néo-brunswickois opérait un virage radical en regroupant tous les élèves dans les mêmes classes, peu importe leurs défis. Trois décennies plus tard, ce projet de société semble faire l’unanimité parmi les intervenants du système scolaire. Si les défis existent, la philosophie de l’école inclusive est profondément ancrée dans les esprits et semble bien partie pour perdurer.

Il est rare que le Nouveau-Brunswick soit pris pour exemple en matière d’idées novatrices. Le modèle d’inclusion scolaire promue par la province est par contre régulièrement cité, décortiqué, encensé, dans une foule d’études, de rapports et de colloques internationaux.

La loi scolaire de 1986 a décrété que tous les élèves doivent être scolarisés dans le même bâtiment, y compris les élèves à besoins spéciaux qui ont longtemps été isolés des autres enfants et placés dans des classes spécialisées ne faisant pas partie du système public d’éducation.

La province faisait alors figure de pionnière.

La question n’est désormais plus de savoir si l’élève a sa place dans l’école mais comment celle-ci peut s’adapter au mieux aux besoins de l’élève.

«L’inclusion scolaire implique que tous les élèves soient inclus peu importe leurs défis, rappelle Marie-Josée Lagacé, directrice des services de soutien à l’apprentissage au District scolaire francophone Sud. Tous les élèves ont le droit de travailler dans un milieu où on prête attention à leurs forces et à leurs individualités.»

Cette approche oblige à différencier davantage l’enseignement pour l’adapter aux différents besoins de tous. Lorsque les difficultés de l’élève persistent malgré la mise en place par l’enseignant d’un plan d’action et de stratégies additionnelles, l’équipe stratégique de l’école peut établir un plan d’intervention, une décision basée sur la difficulté de l’élève à atteindre les objectifs du programme scolaire et non sur le type de handicap de l’élève

«C’est une façon de voir l’éducation autrement. Ça demande d’être aux aguets des besoins de tous. Pour que ça fonctionne, il faut que tout le monde travaille en collaboration pour le bien de l’élève», souligne Tanya Roy, directrice des services d’aide à l’apprentissage au ministère l’Éducation et du Développement de la petite enfance.

S’il est difficile de quantifier précisément les bienfaits de l’inclusion scolaire, le modèle semble produire des résultats en matière de décrochage scolaire. Le Nouveau-Brunswick se place parmi les provinces ayant le taux de diplomation le plus élevé. 84 % des élèves y décrochent leur diplôme dans les temps requis, selon les chiffres obtenus auprès du Conseil des ministres de l’Éducation du Canada. Le taux d’abandon y est également très faible, il concernait moins de 1% des élèves de la 7e à la 12e année en 2016-2017.

De l’inclusion à la tolérance

Mais les partisans de l’école inclusive rappellent que l’important ne se trouve pas forcément dans les données. En s’ouvrant, l’école devient une réelle microsociété, le reflet de la vie telle qu’elle est à l’extérieur des murs de l’école, explique Tanya Roy.

«Aujourd’hui, nos jeunes ont l’occasion de fréquenter toute la diversité dans une école et de côtoyer des jeunes avec un trouble du spectre de l’autisme, ou atteints de surdité. Il y a un respect qui se développe, on voit beaucoup de tolérance.»

On y sème donc la graine de la société que l’on souhaite pour demain; une société qui prône des valeurs telles que la tolérance et le respect de chacun.

«Ça développe l’empathie, l’entraide, l’ouverture à la différence, plaide Marie-Josée Lagacé. Ça nous conscientise à la diversité qui existe dans la société. Si on veut une société inclusive, ça prend une éducation inclusive.»

Mme Lagacé en persuadée, les acteurs de monde de l’éducation ont la conviction profonde que l’inclusion scolaire reste la voie à suivre. Les enseignants néo-brunswickois ne reviendraient aux classes spécialisées pour rien au monde.

«Je crois que tout le monde croit à ces valeurs, à ce modèle, parce qu’on voit les répercussions positives. C’est un acquis au Nouveau-Brunswick, on a toujours travaillé dans ce sens-là et on construit sur ce qu’on a établi», dit-elle. «Ce n’est jamais parfait, il y a bien sûr des obstacles, des lacunes, mais je n’ai jamais rencontré personne qui m’ait dit qu’on a fait fausse route.»

Un modèle fragilisé par le manque de ressources

Pour autant, l’Association des enseignantes et des enseignants francophones du Nouveau-Brunswick (AEFNB) ne se satisfait pas du statu quo.

«On a vu des élèves accomplir des succès remarquables. On adhère et on appuie l’inclusion scolaire. Malheureusement, les ressources ne sont pas toujours adéquates pour nous appuyer», alerte le président Gérald Arseneault.

Il déplore notamment la pénurie de certains spécialistes. «Il y a parfois des listes d’attente de plus d’un an avant de pouvoir rencontrer un psychologue. Dans certaines régions, on te dit que tu auras le service plus rapidement si tu le demandes en anglais, c’est inacceptable!»

En juin dernier, l’Acadie Nouvelle révélait que des dizaines de postes de psychologues sont présentement vacants dans le système d’éducation néo-brunswickois.

«On doit repenser l’accompagnement au niveau de la santé mentale. De plus en plus d’élèves vivent des troubles d’anxiété, des dépressions», reconnaît Marie-Josée Lagacé.

L’AEFNB estime également que ses membres ont besoin d’être épaulés par davantage d’enseignants ressources. «Dans une classe de 20, ce n’est pas rare d’avoir une dizaine ou une douzaine de plans individualisés. C’est une lourdeur de charge de travail», constate Gérald Arseneault.

«L’inclusion fonctionne tout de suite, mais ça fonctionne parce que les enseignants la tiennent à bout de bras. À la longue, il a de l’essoufflement, de l’épuisement qui s’en vient.»

Exilés au N.-B. au nom de l’éducation de leur fille

Bien installés au Québec, les parents de la jeune Adélaïde ne pouvaient accepter que leur fille, atteinte d’une légère déficience mentale, soit placée dans une classe spécialisée séparée des autres élèves. Séduits par le modèle d’inclusion scolaire promu par les écoles néo-brunswickoises, ils ont fait le choix de faire leurs valises pour migrer vers l’Acadie.

Il y a un peu plus d’un an, Maxim Beauregard Dionne, alors commissaire de la Commission scolaire de la Région-de-Sherbrooke, claquait la porte avec fracas.

Sa fille, aujourd’hui âgée de 7 ans, devait faire sa rentrée à l’école Laroque de Sherbrooke dans une classe de maternelle spécialisée. Jugeant les classes ségrégées discriminatoires, les parents ont réclamé un reclassement pour qu’Adélaïde soit placée dans une classe régulière, avec des mesures d’adaptation. Leur requête a été refusée.

Maxim Beauregard Dionne et Martine Locas-Beauchesne ont alors décidé de déménager Nouveau-Brunswick après être tombés sur un article qui abordait l’inclusion scolaire dans la province voisine. En septembre 2018, le couple quittait l’Estrie avec leurs trois enfants direction Moncton pour donner toutes les chances à leur fillette.

Depuis, leur protégée poursuit sa scolarité à l’école Champlain. Une assistante en enseignement l’accompagne à temps plein, et ce, dans la même classe que les autres enfants.

Dans sa lettre de démission, Maxime Beauregard-Dionne tire à boulets rouges sur le système scolaire de sa province natale.

«Quel message envoie notre commission scolaire aux jeunes Estriens qu’elle est censée former à devenir de futurs citoyens exemplaires, quand elle sépare des enfants sur la base de leur handicap, sans même faire d’analyse individuelle de la situation comme les encadrements le prescrivent pourtant? Qu’il y a des conditions sous lesquelles la discrimination est acceptable? Qu’on peut mettre à l’écart des citoyens qui ne seront pas capables de se défendre?»

Le père de famille croit que le Québec a des leçons à tirer du Nouveau-Brunswick en matière d’intégration des élèves en situation de handicap ou présentant des difficultés d’apprentissage. Il appelle à un «changement complet de paradigme».

«L’éducation inclusive c’est croire que tous les élèves peuvent apprendre ensemble, c’est les éduquer dans une société à l’image de celle dans laquelle ils vivront.»

Pas de regrets

Après un an et quelques mois, la famille est convaincue d’avoir fait le bon choix.

«On a fait le bilan après un an et on ne regrette rien», assure Maxim Beauregard Dionne.

Adélaide ne parle pas toujours pas, mais ses parents constatent de grands progrès sur le plan de la propreté, des interactions sociales et de la compréhension.

«Elle se socialise beaucoup plus. Ses petits amis sont ravis de l’aider à pousser sa balançoire, à prendre la bonne boite à diner, à s’asseoir à sa place. À la maison, on a du mal à la garder concentrée sur quelque chose plus que 5 minutes. À l’école elle reste assise à son pupitre. Tout ce côté social ne se pratique pas dans un milieu ségrégé, les enfants apprennent en regardant les autres», illustre le papa.

«Lorsque l’école nous a contactés pour parler du comportement d’Adélaide, on s’est dit ‘’OK, ça commence!’’ La directrice nous a dit qu’ils étaient très fiers d’elle, qu’elle avait dépassé leurs attentes. Au Québec, on nous convoquait seulement quand ça allait mal!»

Les parents ont également été agréablement surpris de la flexibilité du plan d’intervention établi avec l’équipe pédagogique qui peut être révisé à tout moment.

«Pourquoi ça semble si compliqué là-bas et si facile ici? Ici, tu n’as pas besoin comme parent de te battre avec l’école. On voit que ça fait 30 ans que l’inclusion existe, on a senti plus d’ouverture à la différence. On voit que les gens sont plus sensibilisés. Et puis nous sommes chanceux qu’il y ait un ergothérapeute dans l’école, chargé de faire des suggestions à l’enseignante. Ce n’est pas le cas au Québec, ça fait une différence.»

Maxim Beauregard Dionne attend surtout de l’école qu’elle puisse donner à sa fille les armes pour vivre de façon autonome à l’âge adulte.

«Oui, il y a des enfants qui progressent moins vite académiquement en étant inclus. Mais ça donne quoi qu’ils soient bons en français et en mathématiques si à la sortie ils ne sont pas capables de fonctionner en société? Je préfère une plante qui pousse croche mais devient plus solide et ne tombera pas à la première tempête!»

Chose certaine, il continuera pour encore longtemps à militer en faveur de l’éducation inclusive.

«Pour moi c’est le modèle à suivre. Quand Abraham Lincoln a décidé d’abolir l’esclavage, il ne s’est pas demandé si c’était rentable économiquement. Ce ne l’était pas. Il l’a fait parce que c’était la chose humaine à faire.»

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