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Sauvée par les foyers de groupe pour jeunes

Un rapport de la vérificatrice générale du Nouveau-Brunswick a révélé les dysfonctionnements des foyers de groupe pour jeunes. Jessica Fry a passé deux ans et demi de son enfance dans ces organismes. «Sans eux, je serais morte», affirme-t-elle.

Jessica Fry sourit.

«Mon père arrive du Colorado au mois de mai, s’enthousiasme la trentenaire. Je vais le voir pour la première fois depuis mes 11 ans.»

L’ancien militaire a vécu six mois seulement avec elle, au Texas. Il l’avait auparavant abandonnée avec sa mère au Nouveau-Brunswick, alors qu’elle était âgée de 3 ans.

«Tous les psychologues que j’ai rencontrés ont conclu que mes problèmes venaient du fait que mon père me manquait», explique Jessica.

Elle a d’abord reçu un diagnostic de dépression bipolaire à l’âge de 9 ans. «Je faisais des crises et je n’écoutais pas ma mère», illustre-t-elle.

Sa vie a toutefois basculé vraiment à 11 ans, après qu’elle a retrouvé celui qu’elle avait tant désiré.

«Mon père n’en pouvait plus de moi. Il me battait avec une ceinture. Qu’est-ce qu’il pouvait faire, arrivé là? Il ne pouvait pas me tuer», pouffe Jessica.

L’enfant est plutôt rentré au Canada.

«Ma mère s’était à nouveau remise en couple avec un gars différent, raconte la jeune femme. Je ne me sentais ni aimée ni voulue. C’est pourquoi je suis devenue suicidaire.»

Expérience traumatisante

Un soir, Jessica fait une crise. Son travailleur social accourt à l’appel de sa mère. Cette fois, elle doit le suivre jusqu’à un foyer de groupe, le Centre Jeunesse Oasis à Grand-Sault.

Elle va passer deux ans et demi dans ce type d’établissement résidentiel, qui accueille généralement six enfants supervisés par des adultes. Elle est passée sous la tutelle permanente du ministère du Développement social.

«Les foyers de groupe étaient traumatisants, mais seulement à cause de mes paroles et de mes actions, souligne la jeune femme. Je n’avais aucun respect pour personne. Je ne pensais pas aux conséquences de mes actes.»

«Une personne frustrée, triste ou en colère est tentée de devenir violente», rappelle le professeur au département de sociologie et de criminologie à l’Université de Moncton, Hesam Esfahani.

«Je représentais un danger, acquiesce Jessica. Je perçais des trous dans les murs, je cassais des choses, je me faisais mal… J’ai même blessé un employé et fait des menaces de mort.»

La jeune femme croit que son attitude était l’une des pires du système de protection de l’enfance.

«J’avais quelque chose à prouver. Mon but était de faire comprendre que j’étais fâchée et que tout le monde allait payer», rit-elle.

Comportements complexes en hausse

La vérificatrice générale du Nouveau-Brunswick, Kim MacPherson a néanmoins noté dans son rapport publié en novembre que les comportements complexes étaient en hausse dans les foyers de groupe.

«Il faut investir beaucoup d’argent pour les équiper, plaide M. Esfahani. Il doit y avoir des professionnels en psychologie et en travail social. C’est obligatoire.»

Chaque enfant placé dans un établissement résidentiel rencontre déjà régulièrement un travailleur social, qui communique en plus avec les employés de sa résidence.

Jessica a aussi passé des séjours dans des structures spécialisées en santé mentale: le Centre Pierre-Caissie et l’Unité psychiatrique pour enfants et adolescents, à Moncton.

Le directeur d’Impact jeunesse, Mel Kennah souhaite par ailleurs mettre en valeur ses employés, qui travaillent dans des foyers de groupe à l’intérieur de six villes de la province.

Problème de formation

«Les responsables des jeunes doivent être titulaires d’un diplôme collégial, de préférence avec une spécialisation en éducation à l’enfance, ou avoir validé deux années postsecondaires en travail social, en psychologie ou en sociologie», affirme-t-il.

La vérificatrice générale a toutefois pointé que les salariés des établissements résidentiels ne reçoivent pas toujours la formation adéquate avant qu’on leur assigne des enfants.

«Ces petits ont besoin de protection. Or, ils arrivent dans un endroit où ils ne guérissent pas leurs problèmes qui, de ce fait, s’aggravent, s’alarme M. Esfahani. Quand on va à l’hôpital à cause d’une maladie et qu’il n’y a pas de médecins, on ne reste pas seulement malade, notre cas empire.»

Mme MacPherson a par ailleurs regretté l’occupation très éphémère de leur poste par les employés des foyers de groupe. Ils étaient 521 à le quitter au cours d’une période de deux ans alors que leur nombre total était de 512.

Elle a avancé que des relations stables avec les travailleurs de soins sont essentielles au bien-être des enfants.

«Une travailleuse sociale et une employée du Centre Jeunesse Oasis font encore partie de ma vie, témoigne néanmoins Jessica. Elles sont venues à ma remise de diplôme collégial et à mon accouchement. Elles sont comme des mamans pour moi. L’une d’elles a une place très spéciale dans mon cœur, car elle m’a fait réaliser que je ne pouvais pas passer le reste de ma vie en colère.»

Jessica a obtenu un diplôme d’assistance administrative grâce aux encouragements qu’elle a reçus. «C’est la première chose de ma vie que j’ai finie, avec une moyenne de 82%», se félicite-t-elle.

Besoin de meilleurs salaires

Elle a ensuite lancé un magasin de vêtements à Moncton, qu’elle a géré pendant quatre années. Elle a aussi accouché d’un garçon qui va avoir 7 ans.

«Les employés des foyers de groupe m’ont sauvé la vie, martèle-t-elle. Qu’aurais-je fait sans eux? Je me serais tuée. Tous ceux que j’ai rencontrés se sont montrés concernés par nous autres. Les jeunes qui se font abuser, qui côtoient la drogue, dont les parents ne sont jamais là, ont besoin de ça.»

Elle pense quand même à une amélioration possible des foyers de groupe.

«Il faut donner plus d’argent aux employés et les valoriser. Ils seraient alors plus nombreux. Il n’y a pas assez de gens qui veulent se lancer dans ce métier.»

Le personnel des foyers de groupe a reçu une augmentation de salaire de 2$ l’heure cette année. La vérificatrice générale a néanmoins observé que le ministère du Développement social n’avait pas de stratégie claire pour régler son problème de ressources humaines.

Foyers de groupe, enjeu social

Les enfants placés dans les foyers de groupe actuels ont plus de chances que les autres de devenir délinquants et itinérants, selon deux études scientifiques menées au Québec et en Ontario. Le professeur de l’Université de Moncton, Hesam Esfahani souhaite que le gouvernement néo-brunswickois améliore aussi ceux qu’il subventionne.

La Convention relative aux droits de l’enfant de l’Organisation des Nations unies (ONU) a 30 ans cette année. Le Canada en est signataire.

«Pourtant, la situation des foyers de groupe n’est pas correcte, s’indigne le professeur au département de sociologie et de criminologie à l’Université de Moncton, Hesam Esfahani. Le manque de budget n’est pas une bonne excuse pour négliger les enfants.»

«Ils sont vulnérables, rappelle-t-il. Ceux qui sont séparés de leurs parents ont de plus vécu une situation à risque pour leur sécurité, leur santé, leur moralité, leur développement affectif et psychologique. Ils ne sont ni délinquants ni victimes, mais peuvent devenir l’un ou l’autre.»

«Lorsqu’ils sont pris en charge, il y a souvent des problèmes de négligence, d’abus, de dépendance ou de santé mentale au sein de la famille», détaille la vérificatrice générale, Kim MacPherson dans son rapport remis en novembre.

Jeunes enfants fragiles

M. Esfahani souligne que les enfants âgés de moins de 12 ans sont particulièrement fragiles.

«Ils ont besoin de s’attacher à une famille pour se socialiser et s’éduquer», précise-t-il. Or, leur nombre augmente dans les foyers de groupe du Nouveau-Brunswick, des établissements résidentiels accueillant en général six bénéficiaires supervisés par des adultes.

Les enfants âgés de 3 à 10 ans étaient 40 dans ces organismes en 2018-2019, contre 19 quatre ans plus tôt. La vérificatrice générale qualifie cette situation de préoccupante.

«Le personnel du ministère, les exploitants de foyers de groupe et d’autres intervenants partagent l’opinion selon laquelle [ces personnes] sont mieux servis dans d’autres placements», a-t-elle écrit.

«Des soins inadéquats pour ces enfants peuvent avoir des conséquences désastreuses, contribuant aux tentatives de suicide, aux dépendances, aux problèmes de santé mentale à long terme et à l’itinérance», a prévenu la vérificatrice générale.

Préparation à l’autonomie

Une étude de 2019 pour le devenir des jeunes placés a observé plus de 700 Québécois sortis des foyers de groupe à 18 ans. Près de 20% d’entre eux ont affirmé avoir vécu un ou plusieurs épisodes d’itinérance.

«Il s’agit de jeunes fragilisés lorsqu’on compare leur situation à celle des jeunes en général sur le plan de l’éducation, des soutiens sociaux et des difficultés personnelles», ont écrit les chercheurs.

«Nous avons constaté que les enfants placés dans des foyers de groupe ne sont pas toujours prêts à sortir du système de soins résidentiels avec succès, a indiqué la vérificatrice générale. En outre, le ministère n’a pas de procédure claire pour surveiller les enfants qui quittent les foyers de groupe.»

Jessica Fry, qui a passé deux ans et demi dans ces organismes, est en désaccord.

«On avait un agenda détaillé heure par heure: se brosser les dents, manger, emmener ses draps à la buanderie, faire la vaisselle, balayer le plancher, laver les toilettes, etc. Quelqu’un avec ce genre de routine possède la base d’une vie d’adulte autonome», fait valoir la trentenaire.

Le directeur d’Impact Jeunesse, Mel Kennah défend les services de son organisme sans but lucratif, qui gère des foyers de groupe dans six villes du Nouveau-Brunswick.

«Une partie du plan individuel des jeunes consiste à les préparer à l’écriture de CV, à la recherche d’emploi, à la prise de décisions, à la résolution de problèmes, détaille-t-il. Ils peuvent en outre faire la transition vers d’autres programmes une fois adultes, selon leurs besoins.»

Traumatismes et délinquance

Des chercheurs de la Western University en Ontario notent dans un article de 2019 que les jeunes pris en charge par un gouvernement ont plus de chances d’adopter un comportement délinquant précoce. Ils précisent toutefois que les foyers de groupe ou les familles d’accueil, par exemple, n’en sont pas la cause.

«Les expériences de maltraitance ainsi que les problèmes de santé mentale et psychologiques sont des facteurs qui pourraient exacerber les soucis vécus dans le système de protection de l’enfance», expliquent-ils.

Ils se demandent quand même si ce système n’est pas traumatisant en soi. Ses employés font notamment parfois appel à la police, en cas de fugue ou de violence. Les journalistes du Telegraph Journal ont par exemple révélé que huit foyers de groupe de Saint-Jean ont effectué plus de 800 appels aux forces de l’ordre en 2019.

Pour une politique sociale

«Je me faisais mal et je m’enfuyais, se souvient Mme Fry, en parlant de ses jeunes années. Quand il n’y a rien que tu peux faire pour aider un enfant dans ces situations, car tu n’as pas le droit de le toucher, quelles sont tes options? Il faut appeler les forces de l’ordre! C’est ce qu’ordonne la loi, s’exclame-t-elle. La police m’a souvent sauvée. Elle avait le droit de me contraindre, de me passer les menottes et de m’amener en cellule.»

«Il faut aider les enfants sous tutelle de la province à devenir des adultes comme les autres. Les enfants peuvent apprendre des comportements de rébellion, d’agression et de violence dans les foyers de groupe actuels. Ainsi, on augmente leurs problèmes au lieu de les diminuer, se désole M. Esfahani. Les politiciens ignorent souvent les enfants, qui ne sont pas électeurs. Le gouvernement doit au contraire entreprendre une politique sociale. Si on ne le fait pas, la société future fera face à des problèmes.»

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