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La côte acadienne rongée par la mer

Fuir l’érosion

Leur nombre est inconnu. Pourtant, certains Acadiens devront déménager des côtes à cause de l’érosion et de la montée des eaux, causées par les changements climatiques. Une décision déchirante.

«Si tu forces des Acadiens à déménager, ce n’est pas 1755, mais c’est une déportation quand même», lâche Steven Cormier. L’habitant de Chiasson Office sur l’île de Lamèque réside face à l’Atlantique et a bien l’intention d’y rester. Il veut croire que la montée des eaux et l’érosion ne le forceront pas à un grand dérangement.

Les scientifiques du Projet Adaptation PA ont pourtant prévu que les vagues atteindront son habitation à partir de 2050 et l’auront engloutie en 2100. Ils ne savent en revanche pas encore combien de citoyens de la Péninsule acadienne sont dans la même situation.

«Comptabiliser le nombre de résidences à risque est un gros travail, expliquent-ils. Mais l’information finira par être disponible.»

Le directeur de planification à la commission de services régionaux Sud-Est, Sébastien Doiron évite aussi d’avancer un chiffre pour son territoire.

«En cas de tempête du siècle, il y a des gens qui se retrouveraient avec de l’eau sur leur plancher, avertit-il néanmoins. On l’a d’ailleurs déjà vu avec la tempête Dorian, qui n’était pas aussi forte.»

Le danger des tempêtes

«La situation est préoccupante, car une grande partie du territoire acadien se trouve dans des terres basses, s’alarme le professeur spécialisé en études de l’environnement à l’Université de Moncton, Omer Chouinard. La mer fait son chemin et c’est tellement rapide… C’est un problème très complexe et très pénible pour ceux qui ont à le vivre.»

Le danger de l’augmentation du niveau de la mer réside néanmoins plus dans l’augmentation du nombre d’inondations que dans la submersion de la côte. Le site internet d’Adaptation PA indique d’ailleurs que très peu d’infrastructures publiques se trouvent dans des endroits qui seront sous l’eau en 2100 dans la Péninsule. Plusieurs routes, quais et bâtiments seront en revanche inondés lors de tempêtes.

L’érosion côtière est aussi plus liée aux vents, qui deviennent plus violents, qu’au niveau de l’océan. Hervé Paulin habite dans un village très menacé par le phénomène: Sainte-Marie-Saint-Raphaël. Sa maison se trouve dans une rue qui porte le nom de sa famille, qui y reste depuis huit générations. Les scientifiques d’Adaptation PA préconisent maintenant de s’éloigner de l’endroit.

«Mon père a bâti ça en 1944, raconte M. Paulin à propos de sa demeure. Depuis cette date, 600 pieds de terrain ont disparu. Dans les années 1980 et 1990, j’en perdais de trois à cinq par an. En 2019, j’en ai perdu 15! C’est de la terre molle, ici, et il y a moins de glace aujourd’hui… Quand il fait une grosse tempête, on va dans le garage, on s’installe là, on prend une bière et on va voir ça. Il y a des esties de morceaux qui partent!»

M. Paulin a 57 ans.

«À mon âge, je ne veux pas commencer à emprunter pour déménager, s’exclame-t-il. Je ne veux pas rembourser jusqu’à mes 80 ans…»

Le Nouveau-Brunswick laisse en effet les candidats au déménagement se débrouiller avec leurs moyens financiers, contrairement au Québec. La Belle Province a par exemple proposé aux riverains de Sainte-Flavie de compenser la perte de leur résidence jusqu’à 200 000$.

«Je vais rester ici jusqu’à tant que la mer mange sur le cap, prévoit M.Paulin, tandis que sa femme lui fait remarquer que c’est déjà le cas. Faut qu’on parte, là. Mais je vais attendre.»

Il estime que son déménagement lui coûtera 100 000$.

Les conséquences des changements climatiques

La température de l’atmosphère se réchauffe. Ce phénomène a plusieurs conséquences, qui engendrent une augmentation des inondations et de l’érosion sur les côtes:

Le niveau d’eau des océans monte. L’équipe d’Adaptation PA estime qu’il augmentera de près de 1 mètre d’aujourd’hui à 2100 sur les côtes néo-brunswickoises. Il continuera à le faire pendant plusieurs siècles. Ce fait a deux causes: la montée de la température des océans, qui gonflent, et la fonte des glaciers.

Les côtes sont fragilisées, parce qu’il y a moins de glace sur mer et sur terre pendant l’hiver. Les vagues produites par les tempêtes deviennent donc plus hautes pendant cette saison et le sol moins dur.

Les tempêtes seront plus fortes. L’équipe d’Adaptation PA estime qu’il y a 45% de chances qu’un gros événement de ce genre se produise au moins une fois au cours des 30 prochaines années.

Se préparer aux tempêtes

Les communautés côtières sont de plus en plus nombreuses à prendre des mesures d’adaptation à la montée des eaux et à l’érosion. Elles ont pris peu à peu conscience de l’urgence de se préparer aux tempêtes à venir.

Se cacher la tête dans le sable ne sera plus possible quand il aura disparu.

«Nous croyons que les membres de la communauté de la Péninsule acadienne sont au courant des risques, mais pour l’instant, peu d’entre eux trouvent une nécessité – voire, une urgence – à l’adaptation», observent en attendant des scientifiques du Projet Adaptation PA.

Ils constatent tout de même que davantage de communautés de la Péninsule prennent l’initiative de solliciter leur aide.

«C’est un indicateur de la volonté des municipalités de vouloir faire avancer les choses», estiment-ils.

«On sent que les élus osent plus facilement déclarer que les changements climatiques sont réels, témoigne aussi le directeur de planification à la commission de services régionaux Sud-Est (CSRSE), Sébastien Doiron. On a vu les conséquences de ces phénomènes naturels à la marina de Shediac après le passage de la tempête Dorian.»

Plusieurs stratégies

Il existe plusieurs stratégies d’adaptation à la montée des eaux et à l’érosion: la protection des côtes (en construisant des murs et en protégeant les dunes, par exemple), l’accommodement (en construisant les bâtiments sur pilotis notamment), la précaution (en évitant de bâtir dans les zones à risque) et, en dernier recours, le déménagement.

«On trouve généralement un mix de stratégies», précise le site internet Adaptation aux changements climatiques aux communautés du Nouveau-Brunswick. À chacune ses avantages et ses inconvénients.

Un habitant de Chiasson Office, Steven Cormier, croit beaucoup dans les mesures de protection de la côte. Le gérant d’entreprise raconte avoir placé des roches devant son terrain faisant face à l’océan pour 35 000$ il y a cinq ans.

«Si je n’avais rien fait, j’aurais perdu une dizaine de pieds de terrain par an», juge-t-il.

Le trentenaire reconnaît néanmoins que cette protection est temporaire, surtout si ses voisins ne l’étendent pas à leur propriété.

«Ma maison est en sécurité pour 50 ou 80 ans, estime-t-il. Nous devrons nous entourer de roches au fur et à mesure. Nous finirons avec notre Péninsule…»

«Un mur, c’est provisoire, parce que la mer continue à monter et que les tempêtes deviennent plus intenses, prévient le professeur spécialisé en études de l’environnement à l’Université de Moncton, Omer Chouinard. C’est en outre très dispendieux, car les vagues les défoncent.»

M. Doiron indique que la CSRSE décourage plutôt la construction d’infrastructures publiques dans les zones vulnérables et y force l’adaptation des nouveaux bâtiments.

«On ne peut pas tenir compte de ce qui est déjà construit», remarque-t-il toutefois.

L’équipe d’Adaptation PA voit deux défis à l’adaptation des communautés de la Péninsule: l’obtention de fonds et la communication au public.

«Le monde est concerné et intéressé, croit toutefois M. Cormier. Il ne faut pas stresser. Il faut juste être méthodique. Un petit train va loin.»

L’inadaptation du cerveau à l’adaptation

«Notre cerveau est mal câblé pour percevoir le risque», constate la professeure à l’institut des sciences de l’environnement de l’UQAM, Anne-Sophie Gousse-Lessard, à propos des changements climatiques.

Elle note que des individus restent optimistes à ce sujet, même s’ils constatent des changements autour d’eux. «Ils se disent que ça ne sera pas si pire», illustre-t-elle.

La psychologue clinicienne de formation, Margaret Klein Salamon a souligné dans un article du New Yorker l’importance de la peur lorsqu’une menace existe.

«Ça peut attirer l’attention des gens sur un problème qu’ils ne connaissaient pas», reconnaît Mme Gousse-Lessard.

Elle prévient toutefois que ce bienfait perdure un court moment seulement. «C’est une émotion négative, rappelle-t-elle. On ne veut pas ça. On va donc l’éviter en pensant par exemple que les scientifiques trouveront des solutions ou en cherchant des informations conformes à ce que nous voulons croire.»

La psychologue Renee Lertzman affirme dans son livre Environmental Melancholia que la passivité résulte en bonne partie d’un deuil non effectué concernant les ravages subis par notre environnement.

«La lente érosion provoque de l’anxiété et de la détresse psychologique, car elle met en évidence que rien ne sera plus jamais pareil», détaille Mme Gousse-Lessard.

Elle remarque en outre que l’attachement au quartier, aux voisins, aux paysages et aux souvenirs peut être un frein à l’adaptation. «Déménager, c’est abandonner une partie de soi-même», appuie-t-elle.

Elle indique par ailleurs que les habitudes sont résistantes et que leur abandon fait peur.

«Elles sont liées aux certitudes et elles réconfortent, explique la professeure. Elles ne changent pas par l’acquisition de nouvelles informations, mais par une situation qui les brise, au risque d’une rechute. Il faut donc de l’accompagnement et de la volonté.»

Comment faire rendre nos cerveaux aussi réactifs devant les changements climatiques que devant un lion affamé? «C’est une question que les chercheurs se posent encore», répond Mme Gousse-Lessard, qui compte effectuer une étude à ce sujet.

Un défi d’autant plus grand que la peur ne peut pas être la seule conseillère. La professeure souligne que le sentiment d’impuissance est un autre frein à l’action. «Il faut donner aux gens les outils pour agir», s’exclame-t-elle.

–  Avec des informations de David Caron

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