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La pénurie oubliée de la province: les bébés

L’enfant vu comme une contrainte

Les Néo-Brunswickoises donnent naissance à 1,5 enfant en moyenne, loin des 2,1 nécessaires au renouvellement de la population. En parallèle, elles accouchent pour la première fois vers 28 ans en général, un âge de plus en plus élevé. Deux trentenaires expliquent pourquoi ils hésitent à devenir parents.

Difficile de trouver de jeunes adultes qui réfléchissent à avoir des enfants à Moncton. Deux célibataires et colocataires, Isabelle et Jonathan, ont toutefois accepté de témoigner de leurs tergiversations.

Ils sont trentenaires et travaillent dans le communautaire. La première rêve à de petites mains qui viendraient la réveiller le matin. Elle est par ailleurs consciente du décompte effectué par son horloge biologique. Le second souhaite constituer un maillon de la chaîne de la vie, en transmettant ses savoirs.

Ils s’imaginent volontiers aux côtés de petites têtes blondes et frisées, comme dans un film hollywoodien.

«Avoir un enfant, ce n’est pas toujours beau», se reprend cependant Isabelle. Et même si elle ne craint pas de vivre le début d’un film d’horreur avec son potentiel accouchement, elle préfère témoigner anonymement de ses questionnements.

Bien qu’elle affirme y être indifférente, elle fait part de la pression sociale qu’elle subit parce qu’elle n’est pas encore mère.

«Il faut qu’on arrête de voir les femmes comme des personnes qui doivent donner naissance, s’indigne-t-elle. Je trouve ça triste de devoir me justifier tout le temps.»

Son ressentiment est d’autant plus grand qu’elle juge la société hypocrite à propos de la natalité.

«Tout le monde veut qu’on ait des bébés, mais qu’est-ce qui se passe si l’un d’eux pleure au restaurant?», demande-t-elle, pour exprimer sa crainte de recevoir des reproches.

Solène Lardoux, professeure en démographie à l’Université de Montréal,  juge que les parents potentiels peuvent se décourager à l’écoute des discours qu’ils entendent, dans les médias notamment.

«On présente le fait d’avoir un enfant plutôt comme poids, en prévenant qu’il faudra l’amener à des activités, faire en sorte qu’il soit bon élève et assumer ses troubles comportementaux, détaille-t-elle. On parle aussi de «contraintes familiales», comme si c’était la famille qui devait s’adapter au travail.»

Pourquoi donner naissance?

Isabelle et Jonathan s’interrogent de plus sur les raisons qui poussent à donner la vie.

«C’est nous qui pouvons choisir d’avoir un enfant. Lui n’a pas le choix, souligne la première. Pourquoi en avoir un?»

«Il paraît que c’est la meilleure chose au monde», réagit son colocataire, sceptique. Il remarque d’ailleurs que les choses changent. «Avant la progéniture aidait au travail. Ast’heure, elle participe au bonheur des parents d’avoir une famille», estime-t-il.

«Elle constitue davantage une parure après le mariage», condamne Isabelle.

La trentenaire attaque aussi un argument récurrent de ses parents. «Qui est-ce qui va s’occuper de toi quand tu seras plus vieille? Nous ne serons pas toujours là», imite-t-elle.

«On n’a pas des enfants pour qu’ils s’occupent de nous autres! Ce n’est pas leur job.»

Quel contexte pour devenir parent?

La jeune femme souligne en outre ses réticences à donner naissance dans la province la plus pauvre du Canada. Le Nouveau-Brunswick connaît notamment un manque de places en garderies depuis au moins dix ans, surtout pour les nourrissons âgés de 0 à 2 ans.

Moncton connaît par ailleurs une crise du logement, avec un taux d’inoccupation des habitations en location de 2,6% en 2019.

«Si je me retrouve avec un enfant, je perds mes colocs qui ne voudront pas supporter quelqu’un qui crie toute la nuit, craint Isabelle. Trouver un autre logement me fait peur.»

Elle et son ami évaluent aussi la responsabilité d’amener de nouveaux êtres sur une Terre menacée par des catastrophes écologiques. Ils considèrent l’adoption.

«J’ai l’impression que la planète est déjà surpeuplée et qu’on pourrait éduquer ceux qui s’y trouvent déjà à l’utiliser comme il faut», propose Jonathan.

Quels sacrifices nécessite un enfant?

Au-delà de ces réflexions, les deux trentenaires répètent qu’élever des enfants nécessite des sacrifices: une partie de leur salaire, de leur attention, de leurs loisirs et de leur liberté.

«Avec des enfants, tes rêves, oublie-les», soutient Isabelle, qui aime parcourir le monde.

Mme Lardoux avance que la société de consommation peut donner certains réflexes.

«Entre un objet, des vacances ou un enfant, des études ont montré qu’on préfère effectuer un achat ou partir en voyage, et remettre une naissance à plus tard», observe-t-elle.

«Avec un enfant, tu ne vis plus pour toi-même, mais pour quelqu’un d’autre, croit Isabelle. Je trouve ça difficile à accepter.»

De jeunes parents heureux

«Nous ne vivons pas pour nos enfants, mais avec eux», souligne Annik Landry devant son compagnon, Florian Euzen.

Le couple de trentenaires forme une famille avec deux garçons âgés de 9 ans et de 9 mois.

«Je n’ai pas vu ça comme une contrainte, assure l’homme. Je continue à jouer au squash une ou deux fois par semaine.»

«Nous voyageons encore, poursuit la femme. La seule différence avec des enfants se situe au niveau de l’organisation. On ne peut pas prendre de décisions à la dernière minute.»

Relever un défi

Les deux travailleurs communautaires décrivent quand même le fait d’être parents au Nouveau-Brunswick comme un défi, notamment en raison du coût des garderies.

Ils rappellent à ce propos le haut niveau d’endettement moyen des habitants de la province (de 23 000$ en 2018).

Annik témoigne aussi du faible nombre de logements abordables acceptant les enfants à Moncton. Elle affirme même, approuvée par son compagnon, qu’elle aurait deux enfants de plus dans de meilleures conditions.

«Le désir d’en avoir est toujours beaucoup plus fort que les contraintes financières», nuance-t-elle toutefois.

La mère, qui a eu l’habitude de jouer avec ses nombreux cousins durant son enfance, désire voir de la vie dans sa maison. «Je n’ai pas envie de me retrouver seule à 60 ans le jour de Noël», ajoute-t-elle.

Florian, qui a été moniteur pendant plusieurs années, aime jouer et éduquer. Il cherche néanmoins ses mots pour expliquer son bonheur d’être père aujourd’hui.

«C’est l’amour que tu donnes à ce petit être, même s’il ne fait pas grand-chose à part sourire, manger et faire ses besoins, s’amuse-t-il, à propos de son nourrisson. C’est un antidépresseur sur pattes, même quand il pleure, car je ne peux pas lui en vouloir.»

Garder ses rêves

Les tâches ménagères aussi lui semblent différentes d’un travail. Il se souvient d’ailleurs qu’Annik a refusé de donner naissance à un enfant sans recevoir l’assurance d’être épaulée à ce sujet.

L’homme a obtenu sa confiance. Il a notamment accepté un partage à égalité des congés parentaux. «On s’entraide bien», se réjouit-il.

Résultat, l’un et l’autre assurent avoir gardé leurs rêves. Annik envisage par exemple de reprendre son activité de comédienne professionnelle.

«Quand j’ai eu mon premier enfant, tout le monde m’a dit que j’arrêterai de jouer, se rappelle-t-elle. Je ne vais pas m’arrêter de vivre parce que je suis mère!»

Pour encourager la natalité, changer la société

En 2019, le nombre de décès a encore dépassé celui des naissances au Nouveau-Brunswick. Le phénomène dure depuis 2015 et pourrait continuer jusqu’en 2200, selon le document présentant la stratégie de croissance démographique du gouvernement. Un géographe et une démographe proposent des solutions.

Si la natalité est un signe de santé d’un pays, le Nouveau-Brunswick agonise. Or, le gouvernement provincial a oublié d’élaborer un plan pour la revigorer dans ses deux dernières stratégies de croissance démographique. Il mise tout sur l’immigration.

Le professeur de géographie à l’Université de Moncton, Majella Simard le regrette.

«L’immigration est le remède le moins efficace pour ralentir le vieillissement d’une population, certifie-t-il. Les nouveaux arrivants ont déjà un âge moyen élevé, si bien que plusieurs n’auront pas d’enfants. Les autres adopteront un style de vie qui correspond au nôtre, avec une fécondité faible. Certains quittent aussi fréquemment la province une fois que leur statut est régularisé.»

M. Simard déplore également les inégalités entre les cités et les espaces ruraux ainsi qu’entre le nord et le sud de la province.

«C’est pourquoi la mise en place d’une politique provinciale d’aménagement du territoire apparaît plus que jamais nécessaire afin de redynamiser les milieux en contexte de dépeuplement», a-t-il écrit dans un texte publié par l’Acadie Nouvelle.

Nécessité d’une vision globale

Il précise que les acteurs locaux ont peu de pouvoir sur les tendances démographiques.

«Il y a plusieurs municipalités au Nouveau-Brunswick qui mettent en place des incitatifs à la natalité, observe-t-il. Mais si ce n’est pas soutenu par le gouvernement, les retombées seront faibles.»

Le professeur plaide en faveur de l’instauration de ce type de mesure au niveau de la province.

«[Elles] se traduisent par la mise en place de congés parentaux et la gratuité (ou à tout le moins au faible coût) des services de garde permettant aux mères d’enfants d’âge préscolaire de demeurer sur le marché du travail», a-t-il illustré.

Le gouvernement du Québec a donné plusieurs exemples d’incitatifs de ce genre: primes pour enfants en 1988 (500$ pour chacun des deux premiers nouveau-nés et 3000$ pour les suivants), garderies à 5$ par jour (8,25$ aujourd’hui) depuis 1997 et régime d’assurance parentale depuis 2006 (permettant à un couple de cumuler 55 semaines de congés à la naissance d’un enfant, avec une prestation représentant au minimum de 50 à 70% des salaires de ses membres).

À la venue d’un nouveau-né, un couple de parents néo-brunswickois peut bénéficier d’une allocation canadienne (l’ACE) augmentée d’une prestation fiscale (la PFENB) et d’un crédit pour la taxe de vente harmonisée. Il a également le droit de se partager 40 semaines de congés avec une prestation équivalant à 55% des salaires de ses membres (ou 69 semaines avec un taux de 33%).

Effets incertains des politiques

Nombre de naissances et indice synthétique de fécondité, Québec, 1975-2017 (tableau de l’Institut de la statistique du Québec):

Toutefois, les liens de cause à effet entre ces mesures politiques et les variations du nombre de naissances sont incertains.

«De nombreux facteurs interreliés peuvent expliquer une variation de la natalité», indique la professeure de démographie à l’Université de Montréal, Solène Lardoux.

«L’instauration des Centres de la petite enfance a pu être un facteur d’augmentation de la fécondité au Québec, mais non le seul, puisque quelques années plus tard le nombre de naissances baissait à nouveau, alors que ces garderies existaient toujours», explique-t-elle, par exemple.

Les habitantes de la Belle Province ont ainsi seulement 1,59 enfant chacune en moyenne et celles du Nouveau-Brunswick 1,49; alors qu’elles devraient en avoir 2,1 pour assurer un renouvellement des générations.

Mme Lardoux affirme que le nombre de femmes en âge de procréer et l’intensité de leur fécondité sont en revanche des facteurs souvent oubliés des analyses démographiques. Les femmes de 25 à 34 ans, dont le taux de fécondité est le plus élevé, sont moins nombreuses que celles de 35 à 44 ans au Nouveau-Brunswick.

«La baisse de la natalité peut être expliquée par ça», conclut la professeure à propos de la province.

Vivre autrement

Comment relancer la natalité, si les aides gouvernementales aux familles se révèlent insuffisantes pour le faire?

«Ça serait bien de revaloriser l’image de l’enfant, de rappeler ce qu’il peut apporter de positif, notamment au niveau émotionnel, et de penser autrement que de façon économiste», croit Mme Lardoux.

Elle prescrit également une réduction du nombre d’heures de travail hebdomadaires et une plus grande flexibilité horaire dans les activités professionnelles.

«Quelques chercheurs ont montré que si les gens avaient un plus de temps et moins de stress, ils auraient plus d’enfants», détaille-t-elle.

Elle suggère aussi de développer une plus grande solidarité intergénérationnelle.

«Les personnes âgées pourraient aider. Certains de leurs besoins pourraient être comblés par les enfants et réciproquement», avance-t-elle.

Moins de travail, plus de solidarité, une pensée différente… Bref, une révolution.

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