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Les dessous du succès des Malécites du Madawaska

La réussite spectaculaire de la Première Nation Malécite du Madawaska a fait de la petite communauté du Nord-Ouest l’une des plus prospères à l’est du pays. Quels ingrédients se cachent derrière un tel succès?

Bien entendu, l’ouverture en 2013 du mégacentre commercial Grey Rock sur le territoire de la réserve a complètement changé la donne, non seulement pour ses membres mais aussi pour la région tout entière.

Ce qui était une colline au bord de l’autoroute Transcanadienne est devenu l’un des plus grands relais routiers en Atlantique. La zone commerciale de 70 acres regroupe une station-service, des restaurants, des enseignes de vente au détail, un concessionnaire automobile et surtout un casino et ses 200 machines à sous dernier cri.

Un hôtel a ouvert ses portes cette année et une entente vient d’être signée pour l’installation d’un magasin Giant Tiger.

L’endroit est devenu un arrêt de choix pour les camionneurs et les visiteurs: plus de 10 000 véhicules y circulent tous les jours.

Ce développement commercial a permis à la Première Nation Malécite du Madawaska (PNMM) d’atteindre le plein-emploi (l’ensemble des commerces emploient plus de 400 travailleurs).

Elle a pu cumuler grâce à lui plus de 38,5 millions $ d’actifs en 2017 et gagner son autonomie financière.

«Ça nous a pris une décennie pour en arriver là, se félicite Joanna Richard, qui a assuré la fonction de cheffe de bande de 2003 à 2013. C’est ma plus grande fierté!»

Avec 374 membres, dont 221 situés hors-réserve, la Première Nation se place parmi les moins peuplées de la province. Malgré sa petite taille, elle est aujourd’hui celle qui génère le plus de revenus propres à travers tout le Nouveau-Brunwick.

Selon les états financiers de 2017- les derniers disponibles – ses revenus s’élevaient à plus de 19 millions $. Le plus gros des recettes (11,9 millions $) provient de l’entente de partage des recettes fiscales conclue avec le gouvernement provincial.

À titre de comparaison, les revenus de la municipalité régionale de Tracadie (16 000 habitants) atteignaient 20,5 millions $ en 2017.

Ces moyens considérables ont permis à la Première Nation de reverser 6 millions $ à ses membres en 2017, de leur offrir un service de garderie gratuit et de subventionner la construction de logements.

Une grande partie des dépenses (1,16 million $) est aussi consacrée à des programmes d’éducation.

«Nous soutenons beaucoup les études de nos jeunes, souligne Joanna Bernard. Nous donnons une aide de 1200 $ par mois à celles et ceux qui se rendent à l’université».

Une quête d’autonomie

Au fil des ans, la PNMM a arraché d’Ottawa davantage de contrôle sur sa gouvernance. Elle a été la première en Atlantique à profiter du processus de désignation des terres, qui permet aux Premières Nations de louer des terres à des fins de commerce et de développement économique.

Elle peut alors autoriser un partenaire d’affaires à exploiter temporairement une entreprise sur une section précise de la réserve, elle en retire des revenus de location autonomes tout en conservant ses droits sur ces terres.

La Première Nation Malécite du Madawaska a aussi été la première au Nouveau-Brunswick à mettre en place son propre code foncier en 2018. Cela lui confère l’administration et le contrôle de son territoire: elle peut maintenant gérer elle-même son développement et légiférer sur la location ou la vente d’un terrain et la protection de l’environnement. Les processus administratifs sont désormais accélérés car l’approbation du ministre des Affaires autochtones.

Plusieurs Premières Nations à travers le Canada tentent désormais de s’inspirer de ce succès, explique Jonna Bernard. Le conseil de bande reçoit d’ailleurs régulièrement des visites et des questions de leaders autochtones souhaitant suivre leur exemple.

Pour Mme Bernard, la stabilité à la tête du conseil a joué un rôle déterminant, car elle a facilité une planification à long terme.

«Les mandats de deux ans pour les chefs de bande, ça n’était pas assez, lance-t-elle. Ça m’a pris dix ans pour accomplir ce que j’espérais!»

La Première Nation Malécite du Madawaska n’entend pas terminer là sa belle aventure. Elle planche désormais sur la construction d’attractions touristiques, notamment une tour d’observation, un parc aquatique et un camp en bois rond.

Un succès arraché par les femmes

«Tout ce que j’avais imaginé s’est réalisé presque à l’identique», s’exclame Joanna Bernard en pointant du doigt une ancienne maquette du projet Grey Rock, devenu une formidable manne financière pour la Première Nation Malécite du Madawaska.

Suivant les pas de sa mère qui a joué le rôle de cheffe de bande avant elle, elle a été élue à la tête du conseil en 2003 et ne l’a quitté qu’en 2013.

«J’ai vite réalisé qu’il ne fallait pas attendre l’argent du gouvernement pour financer les programmes que nous voulions mettre en place. Dans ma tête c’était clair qu’il fallait gagner de l’argent par nous-mêmes», raconte-t-elle.

Le plafond de verre a volé en éclat une fois pour toutes en 2008 alors que le conseil était pour la première fois composé entièrement de femmes.

Pendant 10 ans, Joanna Bernard s’est démenée pour que sa vision d’une zone commerciale au bord de l’autoroute devienne réalité.

«On a dû fighter pas mal, s’amuse celle qui est devenue par la suite présidente de la Corporation du développement économique de la Première Nation. «
C’était un endroit idéal pour un développement commercial. Les camionneurs n’avaient nulle part où arrêter, le besoin était là!»

Il faut dire qu’à l’époque, le gouvernement provincial ne croyait guère au potentiel du projet, et a longtemps refusé d’investir dans la construction des rampes d’accès à l’autoroute réclamées par le conseil de bande. Le ministre des Transports du gouvernement Graham, Denis Landry, avait notamment exprimé ses doutes quant aux retombées potentielles et sa réticence à dépenser l’argent des contribuables «pour un terrain vague».

Joanna Bernard n’a pas lâché le morceau, n’hésitant pas à se servir de tous les moyens de pression en sa possession. En 2008, son équipe a un temps refusé de renouveler le bail de l’école secondaire Cité des Jeunes A.-M.-Sormany, construite en partie sur le territoire de la Première Nation, compromettant un temps la rentrée des élèves.

«On n’a pas eu le choix de faire une menace pour obtenir un accord», se souvient l’ex-cheffe.

Quatre ans plus tard, le premier commerce ouvrait ses portes au Centre Grey Rock.

C’est la même même abnégation qui a permis à sa soeur, Patricia Bernard, cheffe depuis 2013, d’obtenir une compensation pour des terres qui ont été enlevées à la communauté par le passé.

En 2017, un tribunal indépendant a tranché en faveur de la Première Nation qui estimait posséder 3900 acres de terres dans la région, ce qui comprend la majeure partie du centre-ville d’Edmundston. Cette victoire juridique lui a permis d’obtenir une indemnisation de plusieurs millions de dollars du gouvernement fédéral, mettant un terme à un combat dans lequel l’avocate de profession s’était lancée en 1996.

Mère, entrepreneure et citoyenne dévouée

Parmi les actrices de l’histoire à succès des Malécites figure une autre avocate. Membre de la Première Nation, Vicki Wallace-Godbout a laissé derrière elle sa pratique dans le Grand Moncton en 2012 pour revenir s’installer dans la région et fonder avec son conjoint le Truck Stop d’Edmundston au centre Grey Rock.

Avec sa station à essence pour les camions lourds, son lave-auto, son local pour nettoyer les animaux et ses deux restaurants, le commerce affilié à la bannière Shell est devenu l’un des relais routiers les plus importants en terme d’infrastructures et de volume de ventes au pays.

«Pour nous, c’était le gros bon sens. C’est un endroit stratégique pour l’industrie du camionnage et le tourisme, mentionne la femme d’affaires. C’était un bon pari. L’économie roule incroyablement bien depuis que Grey Rock est là.»

Vicki Wallace-Godbout est devenue depuis co-propriétaire de la radio Frontière FM, du Burger King situé dans le secteur Grey Rock, de la franchise Greco à Edmundston et du nouveau Truck Stop+ de Moncton. Elle s’est même impliquée dans la campagne de financement du Centre Jean-Daigle d’Edmundston et dans la campagne Évolution de l’Université de Moncton.

«Être une femme entrepreneure et une maman c’est difficile, reconnaît-elle. Ça t’occupe de 7h à 23h!»

La gouvernance autochtone au féminin a-t-elle favorisé la réussite de sa communauté?

«Oui c’est certain, affirme Vicki Wallace-Godbout. Nous pensons avec nos émotions, nous considérons notre entourage, nous sommes très à l’écoute, nous avons bonne relation avec les entrepreneurs de la région… C’était très important de travailler avec tout le monde parce qu’au départ il y avait des craintes face à l’inconnu, certains avaient peur que le Grey Rock affecte les autres commerces. Finalement toute la région en a bénéficié et les gens ont compris que c’est mieux d’avoir une grosse tarte que deux petites.»

Des liens tissés serrés entre la ville et la réserve

Si ailleurs au Nouveau-Brunswick les échanges entre communautés autochtones et francophones sont trop souvent rares, un tel fossé ne semble pas exister dans la région d’Edmundston.
Depuis des décennies, la population d’Edmundston côtoie quotidiennement les membres de la Première Nation malécite du Madawaska (PNMM), enclavée dans le territoire de la ville francophone. Les enfants de la Première Nation fréquentent d’ailleurs depuis longtemps les écoles d’Edmundston.

Pour l’ancienne cheffe Joanna Bernard, cette réalité géographique a grandement facilité les rapprochements. «Nous avons bénéficié de cette proximité. Ça nous a donné l’occasion de bâtir des relations avec les gens de la région», lance-t-elle.

Les moments de fraternisation se sont multipliés au cours des dernières années. Depuis l’été 2019, le drapeau wolastoqey flotte en permanence au-dessus de l’Université de Moncton, campus d’Edmundston.

En 2014, la municipalité et la Première Nation ont signé un pacte d’amitié marqué par un échange de cadeaux et la plantation d’un pin blanc. Plus que symbolique, l’entente parrainée par la Fédération canadienne des municipalités et par le Council for the Advancement of Native Development officer prévoyait des rencontres régulières portant sur le développement économique conjoint.

«J’anticipais que le développement du centre Grey Rock pourrait créer des difficultés, se souvient le maire d’Edmundston Cyrille Simard. Ça nous a aidé à désamorcer des conflits et créer un terrain favorable au dialogue.»

Depuis, la coopération n’a pas faibli. L’accord qui a vu le territoire malécite être connecté au réseau municipal d’eau et d’égouts a été renouvelé.

«On se rapproche aussi sur le développement du tourisme, par exemple. Le conseil de bande nous a exposé son plan stratégique pour voir comment on pouvait s’arrimer, illustre M. Simard. Plus on travaille ensemble sur des projets communs, plus chacun s’y retrouve.»

Plus tôt ce mois-ci, les deux gouvernements participaient au dévoilement du projet-pilote Communauté francophone accueillante, un ensemble d’initiatives destinées à faciliter l’intégration des immigrants dans le Madawaska financé par Ottawa pour près de 1 million $.

Mme Bernard comme M. Simard s’accordent à dire que le racisme n’est pas perceptible autour d’eux.

«Les gens de la région sont très tolérants à l’égard des Autochtones, affirme même celle qui a joué le rôle de cheffe pendant 10 ans. Il n’y a jamais eu de problèmes majeurs», renchérit le second.
Dans l’esprit du maire, il ne fait aucun doute que l’essor économique de la Première nation rejaillit aujourd’hui sur toute la région.

«La construction du centre commercial Grey Rock a fait appel à beaucoup d’entreprises de la région, beaucoup de gens d’Edmundston travaillent là-bas. C’est devenu une force d’attraction. Ça a fait d’Edmundston une porte d’entrée dans les Maritimes. Ça a nécessairement arrêté des visiteurs et nous donne l’occasion de montrer ce qu’on a à offrir.»

La PNMM a fait un don de 25 000$ à la campagne Évolution de l’Université de Moncton. Elle a aussi largement contribué à la création du refuge Madawaska pour les animaux en fournissant un terrain et du financement pour sa construction.

Le prix du succès: l’assimilation

Si le brassage des deux communautés a favorisé une compréhension mutuelle, il s’est aussi soldé par l’assimilation de la minorité, admet Joanna Bernard.

«Nous avions payé le prix du succès. Charlie Bernard, mon grand-père, était la dernière personne à parler la langue par ici. Il est mort en 1983. Notre langue, nos traditions ont disparu depuis longtemps. C’est triste.»

Elle reconnaît que tenter de ressusciter une langue oubliée «n’est pas une priorité» pour le conseil de la Première Nation.

«Personnellement, je ne pense pas que nous pourrions l’utiliser au quotidien. Avec qui parlerions-nous?»

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