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À quoi s’attendre de la 5G au N.-B.?

Elle fait rêver les ingénieurs et les chercheurs technophiles et divise l’opinion publique. Quelles possibilités nouvelles offre la 5G? Qui en profitera? Faut-il s’en méfier? L’Acadie Nouvelle fait le point sur les promesses du réseau de demain, annoncé comme un bouleversement majeur dans l’industrie des télécommunications.

La cinquième génération de téléphonie mobile est la nouvelle phase de la révolution digitale. Ce nouveau réseau sans fil sera beaucoup plus rapide – on parle d’environ 20 fois la vitesse de la 4G – largement plus fiable et pourra résoudre les problèmes d’encombrement de la bande passante par sa capacité de prendre en charge un nombre faramineux d’appareils au kilomètre carré (dix fois plus que la 4G).

La latence, soit le délai de réponse du réseau, sera de l’ordre de la milliseconde. Pour les consommateurs, c’est déjà la promesse de meilleurs débits pour télécharger et transmettre des données.

La technologie évoluera radicalement puisqu’elle se basera sur un plus vaste réseau de microantennes, capables de délivrer des débits de plusieurs gigabits de données par seconde. Ces antennes peuvent être intégrées dans le mobilier urbain, les bâtiments, le transport et les services publics, de sorte à favoriser une diffusion ciblée du signal.

Cela rend possibles des communications massives et simultanées entre machines et ouvre un large champ d’applications.

Dr William McIver, titulaire de la Chaire de recherche industrielle en Informatique mobile et ubiquitaire au New Brunswick Community College, s’intéresse de près à ce saut vers l’hyperconnectivité.

La faible latence et les capacités de transferts de données plus élevées devraient notamment accélérer le développement des objets connectés et ouvrir la voie aux voitures autonomes, aux interventions médicales à distance et au développement des villes intelligentes, assure-t-il.

Des recherches sont également menées sur les livraisons par drone, mentionne Dr McIver.

Selon lui, la 5G représente «le nouveau grand bond en avant depuis l’apparition des téléphones intelligents» et profitera à toutes les applications qui doivent collecter ou rendre disponibles beaucoup de données.

Le secteur manufacturier devrait être bouleversé par ce nouveau réseau, croit Dr Yassine Bouslimani, directeur du département de génie électrique de l’Université de Moncton.

«On anticipe la venue d’industrie intelligente, des usines dans lesquelles les robots se déplacent par eux-mêmes», décrit le scientifique.

C’est déjà le cas dans l’usine Mercedes-Benz de Sindelfingen en Allemage depuis septembre, où les pièces de voitures sont transportées par plus de 400 véhicules autoguidés tandis que les opérateurs, eux, s’assurent du bon fonctionnement des robots via de grands écrans 3D.

Nouveaux horizons pour l’innovation technologique

La technologie pourrait aussi faciliter la télésanté et la chirurgie à distance. En avril 2019, le Chinese PLA General Hospital a réalisé avec succès l’implantation à distance d’un stimulateur cérébral dans le cerveau d’un patient atteint de la maladie de Parkinson.

Le Dr Ling Zhipei, situé à 3000 km du bloc opératoire, a réalisé l’opération avec un simple ordinateur connecté en 5G permettant de piloter des bras mécaniques manipulant des instruments chirurgicaux.

En Corée du Sud, l’avènement de la 5G nourrit déjà des avancées en matière d’intelligence artificielle, de réalité augmentée et de réalité virtuelle. Dans le premier pays au monde à avoir lancé la téléphonie mobile cinquième génération à l’échelle nationale, on compte déjà près de 11 millions d’utilisateurs. Et les débouchés sont visibles.

Pour l’ouverture du championnat de la Korea Baseball Organization, SK Telecom, un des trois opérateurs coréens de téléphonie mobile, a fait débarquer un dragon holographique 3D dans le stade. En pointant son téléphone vers la pelouse, chacun pouvait apercevoir le monstre, crachant des flammes et égratignant l’architecture de l’enceinte.

Le stade de baseball de Suwon est également équipé de 60 caméras connectées au réseau 5G, pour permettre aux partisans de visualiser le match en direct en haute définition, de zoomer sur l’action ou de choisir différents angles de caméra.

Le fournisseur sud-coréen KT propose quant à lui une caméra à porter autour du cou pour filmer autour de soi à 360° et diffuser la captation en direct via le réseau. Deux autres firmes coréennes, Samsung et SK Telecom, se sont associées pour concevoir un système de navigation maritime permettant le contrôle d’un navire autonome. Grâce à un radar spécialisé connecté au réseau 5G, l’embarcation peut se déplacer seule vers des destinations prédéfinies.

En retard au bal de la 5G, le Canada et le Nouveau-Brunswick pourront-ils prendre le train en marche?

Le géant Siemens a présenté à l’automne un routeur 5G pour connecter des applications industrielles locales à un réseau 5G public. – Siemens

 

Un marathon plutôt qu’un sprint vers l’hyperconnectivité

Si la 5G pourrait bien bouleverser notre rapport aux technologies au quotidien et transformer certains secteurs, attention à ne pas surestimer la vitesse de diffusion de cette technologie.

Au Nouveau-Brunswick, seule la compagnie Rogers a lancé une offre 5G, qui se limite aux villes de Moncton et de Fredericton.

À l’heure actuelle, au moins quatre opérateurs ont commencé à déployer la technologie 5G au Canada: Bell, Telus, Rogers et Vidéotron. Mais ils l’ont fait à partir des spectres de basse fréquence auxquels ils ont accès.

Les fréquences dites «basses» ont une large couverture et une bonne propagation à l’intérieur des bâtiments. Quant aux fréquences dites «hautes», elles ont une forte capacité, mais une propagation limitée dans les bâtiments.

Pour qu’un réel bond en matière de qualité de réseau soit réalisé, les opérateurs devront utiliser plusieurs bandes de fréquence et réaliser des investissements colossaux, car les antennes 5G émettent un signal sur de plus courtes distances et doivent donc être plus nombreuses.

Ils devront livrer bataille, dans le cadre d’enchères, pour acquérir les fréquences qui leur permettront de déployer cette nouvelle technologie. Or, la vente aux enchères du spectre de la bande de 3,5 GHz, qui devait initialement se dérouler en décembre 2020, a été reportée à juin 2021 par le gouvernement fédéral en raison de la pandémie.

Les performances techniques de la 5G offrent aux industries un immense potentiel de contrôle à distance et d’automatisation . – Photo Samsung

«Les géants des télécommunications veulent prendre le train de la 5G aussi vite que possible», analyse Dr William McIver, spécialiste de l’informatique mobile.

Son adoption dépendra toutefois du prix des abonnements, tempère le chercheur.

Bell, Rogers et Telus s’orientent vers un déploiement à plusieurs vitesses, qui donnera la priorité aux grandes villes où l’investissement peut être rentabilisé plus rapidement. La société néo-brunswickoise Xplornet prévoit quant à elle amorcer cet été le déploiement de services à large bande sans fil 5G dans les régions rurales du pays.

Dans un pays grand comme le Canada, il faudra s’attendre à une couverture sporadique et intermittente pendant quelques années hors des grands centres urbains. Dans la plupart des régions, le réseau ne fonctionnera pas immédiatement sans l’appui d’une connexion 4G.

Pour les particuliers, il faudra d’abord s’équiper de téléphones compatibles 5G, comme le Samsung Galaxy S20 ou l’iPhone 12, vendus une petite fortune, entre 1129 $ et 2210 $.

Faut-il dès à présent casser sa tirelire pour s’offrir le modèle dernier cri? Dr Yassine Bouslimani, directeur du département de génie électrique de l’Université de Moncton, n’en est pas convaincu. «Il est plus prudent d’attendre que la 5G soit complètement déployée pour investir dans de nouveaux équipements», conseille-t-il.

 

Des entreprises néo-brunswickoises à l’affût

Kognitiv Spark compte sur le réseau 5G pour faciliter le recours aux lunettes holographiques dans l’industrie. – Gracieuseté

Selon Dr William McIver Jr., plusieurs partenaires privés du programme de recherche du NBCC étudient de près le potentiel de la 5G. Innovatia (soutien technique), Missing Link Technologies, (développement de logiciels, télécommunication et analyse de données) ou encore HotSpot Inc. (applications pour les stationnements, les taxis et les autobus) ont notamment manifesté leur intérêt.

À Fredericton, Kognitiv Spark spécialisée dans les solutions de réalité augmentée entrevoit de grandes possibilités de croissance. L’entreprise a développé une plateforme permettant aux travailleurs industriels de se connecter avec des ingénieurs à distance et d’accéder à des plans ou des instructions à partir des lunettes de réalité virtuelle HoloLens.

«Une accessibilité plus étendue aux technologies numériques comme la nôtre qui dépendent d’un accès à une connexion haut débit et d’une infrastructure solide. C’est ce que la 5G nous apporte, explique le cofondateur, Duncan McSporran.»

«Ça permet aussi à un très grand nombre de personnes, 200 ou 300 individus dans une petite zone, d’accéder à internet à large bande pour des applications industrielles ou commerciales. La 5G pourrait rendre notre technologie pertinente pour bien plus d’utilisateurs et plus grande diversité d’entreprises. Ça pourrait donner une assurance à une entreprise située dans une région rurale.»

 

McSporran entrevoit aussi des applications dans le domaine de la santé . «On pourrait imaginer un travailleur paramédical ou un médecin situé à Miramichi obtenir en direct les conseils d’un spécialiste situé à Fredericton pour intervenir auprès d’un patient dont la vie est en danger. C’est une réalité à l’extérieur du Nouveau-Brunswick et ça pourrait s’accélérer rapidement au fur et à mesure que le réseau 5G se déploie.»

Fredericton ouvre la marche

En septembre la capitale provinciale est devenue la première ville en Atlantique à être raccordée au réseau dernière génération de Rogers. La municipalité s’était rapprochée du groupe Rogers pour lui présenter son ambition de devenir un centre d’innovation pour la 5G.

«Nous voulons devenir un centre d’expertise, attirer et faire croitre des entreprises», souligne Laurie Guthrie, gestionnaire du projet Smart City pour la Ville de Fredericton.

La Ville entend également accueillir une conférence sur les usages possibles de la 5G au mois de mars. Au menu: internet des objets, cybersécurité, villes intelligentes, réseaux intelligents.

«Nous voulons sortir de cet événement avec toutes sortes d’idées que l’on pourrait développer et expérimenter, précise Mme Guthrie. Les applications sont infinies, nous examinons un grand nombre de possibilités. On parle de la technologie la plus transformatrice depuis le développement des réseaux WiFi.»

Mais une ville intelligente, qu’est-ce que ça veut dire? Il s’agit par exemple de multiplier les capteurs connectés aux lampadaires pour connaitre et réduire nos consommations d’énergie ou aux feux de circulation pour mieux évaluer la circulation automobile et réduire le délai d’intervention des services d’urgence. «On pourrait imaginer des autobus connectés, une gouvernance et des consultations des citoyens plus efficaces», complète Dr Yassine Bouslimani. «Selon moi, des petites municipalités comme Moncton et Fredericton peuvent devenir intelligentes plus rapidement que les grandes villes.» Il faudra pour cela surmonter de nombreux écueils techniques et mettre la main au portefeuille.

 

Radiofréquences et santé: que dit la science?

Rêve technologique pour les uns, la 5G est perçue comme un cauchemar sanitaire par d’autres. Faisons le point sur la supposée nocivité d’une technologie qui génère une grande méfiance chez une partie des citoyens. Parfois, les réponses sont déjà là; parfois, les experts manquent encore de recul.

L’arrivée du réseau mobile de dernière génération est devenue un enjeu controversé et cristallise les préoccupations. La technologie, vue comme invasive par certains, soulève la crainte des conséquences néfastes d’une surexposition.

Des appels à un moratoire se sont fait entendre et certains militants sont allés jusqu’à incendier des tours de télécommunications au Québec. En juin, un groupe de citoyens de la Péninsule acadienne préoccupés a présenté une conférence anti-5G pour faire entendre ses inquiétudes.

Pourtant, l’existence d’un risque pour la santé lié à l’exposition à des champs électromagnétiques de faible intensité n’a jamais été clairement démontrée, les milliers d’études publiées depuis trente ans sur l’exposition aux ondes ne sont pas vraiment concluantes.

En mars, la Commission internationale de protection contre les rayonnements non ionisants (ICNIRP), un corps scientifique indépendant chargé d’établir les limites d’exposition aux radiations, a affirmé que la technologie 5G est sécuritaire pour les êtres humains.

«Nous avons aussi considéré tous les types d’effets possibles, à l’instar des ondes radio qui pourraient conduire au développement de cancer dans le corps humain», a détaillé le président de l’organisme, le docteur Eric van Rongen auprès de la BBC.

«Nous avons déterminé qu’il n’y avait pas de preuve scientifique suffisante pour conclure qu’il pourrait y avoir de tels effets».

Santé Canada, le centre de recherche sur les communications Canada et l’Institut national de santé publique du Québec en sont arrivés à la même conclusion. Le Centre international de recherche sur le cancer classe les champs électromagnétiques émis par les antennes des réseaux de télécommunications comme des «cancérogènes possibles». Cela ne veut pas dire que ces ondes provoquent des cancers, la catégorie dans laquelle ces ondes sont classées implique que le risque, s’il existe, est faible, qu’il n’est pas avéré scientifiquement par aucune étude, sans être totalement exclu.

Au cours des 30 dernières années, environ 25 000 articles scientifiques ont été publiés sur les effets biologiques des rayonnements non ionisants, rappelle toutefois l’Organisation mondiale de la santé sur son site.

«La question qui fait actuellement débat est celle de savoir si une exposition faible mais prolongée est susceptible de susciter des réponses biologiques et de nuire au bien-être de la population. S’appuyant sur un examen approfondi de la littérature scientifique, l’OMS a conclu que les données actuelles ne confirment en aucun cas l’existence d’effets sanitaires résultant d’une exposition à des champs électromagnétiques de faible intensité. Toutefois, notre connaissance des effets biologiques de ces champs comporte encore certaines lacunes et la recherche doit se poursuivre pour les combler.»

En effet, la recherche demande du temps. Jusqu’ici, elle s’est concentrée sur les fréquences inférieures à 3 GHz. Très peu d’études scientifiques ont été publiées à ce jour sur l’impact des fréquences de 3,5 et 26 GHz qui seront utilisées pour déployer la 5G par la suite.

Un manque jugé «préjudiciable pour l’étude des conséquences éventuelles sur la santé des populations et compte tenu de leurs utilisations à venir», estime l’Agence nationale de sécurité sanitaire française dans un rapport rendu en mars 2020.

Il n’est donc pas faux d’affirmer que le déploiement de cette technologie se fait en partie à l’aveugle.

Les appareils dotés de la technologie 5G utiliseront en tout cas des gammes de fréquences déjà couvertes par les limites canadiennes et devront respecter les exigences à l’égard de l’exposition à l’énergie radiofréquence.

Un manque de recul

Autre point sur lequel les études semblent peu nombreuses: l’effet du rayonnement électromagnétique sur la flore et la faune.

Fin 2018, un éditorial publié dans le très sérieux Lancet Planetary Health s’inquiétait des risques de la pollution électromagnétique sur les insectes, dont certains, comme les abeilles, utilisent les champs magnétiques pour s’orienter.

Par ailleurs, en mars 2018, une étude parue dans Nature montrait que certaines fréquences au-dessus de 6 GHz entraînent une hausse de la température des insectes.

«L’augmentation de la température corporelle des insectes pourrait changer leur comportement, leur physiologie, leur morphologie», soulignait l’étude.

Dans un autre registre, les météorologues craignent que l’attribution des fréquences autour de 26 GHz à la 5G dégrade notre capacité à prédire le temps qu’il fera. Cette zone du spectre est déjà utilisée pour leurs prévisions, les émissions de fréquences utilisées par le nouveau réseau de téléphonie mobile risquent donc d’interférer avec celles utilisées pour la vapeur d’eau. Cela pourrait affecter la qualité des bulletins météo et l’étude des changements climatiques, a alerté l’Organisation météorologique mondiale fin 2019.

Cette perspective provoque actuellement un vent de protestation au sein de la communauté scientifique. Dans un communiqué, l’OMM dit «craindre que les effets des décisions prises lors de la Conférence mondiale des radiocommunications ne deviennent visibles que lorsqu’il sera trop tard pour revenir en arrière».

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