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La place du français dans les familles exogames

Ces familles représentent le Nouveau-Brunswick en miniature. Dans ces ménages dits «exogames», l’un des parents est anglophone, l’autre francophone et les enfants deviennent bilingues… avec de la chance.

«Souvent, les parents francophones dans les familles exogames laissent tomber leur langue et ne font pas justice à leurs enfants», juge l’enseignante à la retraite, Anne-Marie Gammon.

En 2011, seulement 32% des enfants néo-brunswickois dont l’un des parents était francophone et l’autre anglophone recevaient le français comme langue maternelle, selon Statistique Canada.

Cette statistique interpelle d’autant plus que les unions exogames sont de plus en plus courantes. En 1971, un peu plus de 15% des enfants néo-brunswickois dont au moins un parent était francophone vivaient dans ce type de famille, contre 33% en 2011, d’après Statistique Canada.

Les études montrent toutefois que la transmission du français semble s’améliorer légèrement au fil du temps dans les ménages exogames. Ce fait s’explique notamment par la hausse de la connaissance du français par les conjoints anglophones, selon deux recherches de 2010.

La détermination d’une mère

Mme Gammon estime que c’est surtout une question de volonté. Ses deux fils et ses trois petits-enfants, tous issus de familles exogames, sont d’ailleurs bilingues, selon elle.

«Il faut décider qu’on va le faire et ça fonctionne, soutient la septuagénaire de Bathurst à propos de l’enseignement du français. Il faut y croire, hein! Mais quand on y croit, ça devient une tâche agréable, parce qu’on sait qu’on transmet.»

La lauréate du Prix Albert-M.-Sormany de la SANB en 2015 admet en revanche que la tâche est fatigante.

«Ça prend de l’énergie quand tu vis entre deux mondes complètement différents, témoigne-t-elle. Je devais faire la traduction dans ma tête continuellement, parce que je pensais d’abord en français.»

L’Acadienne précise que son mari a grandi dans une famille exogame et qu’il a tenu à ce que ses fils deviennent bilingues.

«Quand les enfants se sont mis à parler français avec moi, il insistait pour qu’il n’y ait pas d’anglicismes, illustre-t-elle. Parfois, le partenaire [anglophone] n’est pas ouvert à une seconde langue.»

La grand-mère pense que leur bilinguisme a permis à ses fils d’obtenir des emplois et une ouverture sur les deux communautés principales du Nouveau-Brunswick.

«Les enfants ne se sont jamais rebellés, mais il a fallu que je travaille beaucoup avec le plus vieux, car il a toujours eu beaucoup d’amis anglophones et une de leur famille n’avait pas une attitude positive envers les francophones», se souvient-elle néanmoins.

 

Les désirs d’un grand-père

Un autre grands-parents, Jacques Verge, a élevé ses deux enfants en français. Le Québécois a toutefois trois petits-enfants venus au monde au Nouveau-Brunswick, dans des familles exogames.

«On est grands-parents, pas parents», rappelle le militant pour les droits des francophones à propos de ses responsabilités.

N’empêche qu’il aimerait beaucoup que son petit-fils et ses petites-filles maîtrisent autant la langue de Molière que celle de Shakespeare.

«Moi, je leur parle en français», appuie-t-il en tout cas, précisant qu’ils sont capables de lui répondre dans le même langage.

Le professeur à la retraite estime qu’il est important qu’ils connaissent autant la culture de chacun de leurs parents. Il juge aussi la maîtrise des deux langues utile à leur vie au Canada.

«J’ai l’impression que le plus gros défi des couples exogames, c’est de ne pas avoir une langue inférieure à l’autre, s’inquiète-t-il. S’ils parlent plus en anglais, les enfants vont déduire que cette langue est la principale. À la fin, ils sauront des mots en français, mais ils ne voudront pas nécessairement parler cette langue.»

Sa fille, Jessica Bowser laisse échapper une exclamation de surprise et de soulagement en prenant connaissance du désir d’égalité de son père.

La trentenaire souhaite avant tout que son garçon âgé de 8 ans apprenne à se débrouiller dans sa langue et celle de son mari. Elle veut qu’il puisse communiquer avec le plus de gens possible et qu’il dispose du maximum de possibilités professionnelles.

«J’essaye aussi de transmettre à Oliver la culture francophone, comme l’ont fait mes parents avec moi, mais peut-être de façon moins stricte, raconte-t-elle. Je suis aussi ouverte à la culture anglophone. On essaye de ne rien lui imposer, de ne rien négliger et de l’ouvrir à tout.»

Par commodité, la maman raconte parler plutôt anglais lorsqu’elle se trouve avec son fils et son époux, pour qu’ils se comprennent tous en même temps. En revanche, elle utilise le français avec son garçon au sujet de ses devoirs d’écolier en immersion française.

«J’essaye d’inclure de plus en plus le français dans la conversation», ajoute Mme Bowser à propos du quotidien.

Ça n’a cependant pas toujours été facile, selon elle.

«Avant l’immersion, il ne le prenait pas bien si je lui parlais français, parce qu’il me comprenait moins bien, raconte la mère. En l’inscrivant à ce programme, j’ai contourné le problème en lui disant que ça faisait partie de son éducation.»

Elle se souvient aussi de la crainte de son époux de voir son garçon prendre du retard en anglais à cause de l’immersion française.

«Il lit des livres anglophones à Oliver et je lui lis des livres francophones, indique Mme Bowser à propos du compromis trouvé. Nous n’avons pas vu de problème au niveau de son anglais.»

 

Deux frères contents d’être bilingues

Philip et Jonathan Gammon ont grandi dans une famille exogame dans laquelle ils ont appris à parler autant français qu’anglais. Aujourd’hui âgés de 38 et 41 ans, ils s’en réjouissent.

«Il n’y a rien de négatif avec les familles exogames, témoigne le premier. C’est tout du positif qui en sort.»

D’une part, les deux frères se souviennent d’être devenus bilingues avec facilité.

«Quand tu es jeune, tu es souple et tu te moules dans ton environnement, explique Philip. Nous avons toujours eu la possibilité de parler les deux langues. Ça a toujours été encouragé dans notre famille.»

«C’était un peu bizarre, relate d’ailleurs Jonathan. Avec mon frère, on parlait français, mais nous utilisions l’anglais quand nous jouions ensemble.»

L’aîné rit du mélange linguistique qui se fait maintenant dans son esprit.

«J’ai la cervelle qui fonctionne en français et en anglais en même temps, s’esclaffe-t-il pour expliquer une hésitation dans son choix de mots. Ça, c’est un des plus gros problèmes.»

Meilleurs emplois

D’autre part, les deux frères constatent que leur bilinguisme leur apporte des avantages.

Pour Jonathan, c’est juste un bonus. L’inspecteur en soudure explique que la maîtrise du français n’est pas un prérequis dans son travail. Il assure que cette compétence ne l’a même pas aidé à obtenir les emplois qu’il a effectués aux quatre coins du Canada (même au Québec).

«La majorité des jobs sont gérés en anglais, mais il y a toutes sortes de langues sur les chantiers, constate-t-il. Des ouvriers d’Edmundston comprennent mieux le français, par exemple.»

Philip, en revanche, affirme que le bilinguisme lui a beaucoup apporté économiquement.

«C’est quelque chose qui m’a permis d’avoir un meilleur contrat qu’un unilingue», assure l’agent de service aux contribuables de l’Agence du Revenu du Canada.

L’habitant de Saint-Jean s’estime aussi chanceux d’avoir des amis dans les communautés anglophones et francophones.

«Les uns et les autres opèrent différemment, observe-t-il. C’est la possibilité d’avoir différentes expériences, c’est une source de culture et ça aide au développement personnel.»

Le père a inscrit ses trois enfants à l’école Samuel-de-Champlain, où ils apprennent à parler français.

«Ça leur permet d’être des ayants droit», explique-t-il au sujet notamment de leur possibilité d’inscrire leurs futurs enfants dans le système scolaire francophone.

«Plus le monde change, plus il est important de connaître davantage qu’une langue, ajoute M. Gammon. En parler trois ou quatre, c’est même mieux.»

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