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Petits réacteurs nucléaires, planche de salut pour l’économie du N.-B?

Nombreux sont ceux qui croient que les retombées promises par les acteurs de l’industrie des petits réacteurs nucléaires modulaires (PRM) pourraient contribuer à relancer l’économie du nord du Nouveau-Brunswick.

Le Nouveau-Brunswick fonde beaucoup d’espoir dans les PRM.

En 2018, le gouvernement libéral de Brian Gallant annonçait des investissements de 10 millions $ afin d’appuyer la Société des solutions énergétiques du N.-B dans la création d’un groupe de recherche nucléaire, une initiative visant à positionner la province comme chef de file «de recherche et de développement» pour les PRM.

Les conservateurs voient eux aussi les PRM d’un bon œil.

En 2019, Blaine Higgs affirmait que des réacteurs conçus ici même permettraient au Nouveau-Brunswick de produire de l’énergie propre afin de lutter contre les changements climatiques.

Énergie N.-B. et le ministre du Développement de l’énergie font miroiter des retombées économiques de l’ordre du milliard de dollars. Le ministre Mike Holland affirme qu’une technologie commercialisée pourrait mener à la création de 10 000 emplois dans la province.

Des chiffres alléchants pour plusieurs régions du Nouveau-Brunswick dont l’économie bat de l’aile depuis plusieurs années, croit René Legacy, député libéral de Bathurst-Ouest-Beresford.

«Nous sommes positionnés comme des joueurs importants de cette industrie au Canada et il faut continuer à l’appuyer parce que c’est un secteur qui a énormément de potentiel pour nous, non seulement du côté de la production d’électricité, mais aussi sur le plan économique.»

ARC Clean Energy est l’une de deux entreprises œuvrant dans le secteur à s’être installées au Nouveau-Brunswick. Si elle reçoit le feu vert de la Commission canadienne de sûreté nucléaire, l’entreprise affirme être en mesure d’entamer la construction de sa première centrale à Pointe Lepreau dès 2023.

«On souhaite développer notre chaîne d’approvisionnement dès la construction de notre premier réacteur», dit le PDG de l’entreprise, Normand Sawyer.

Une chaîne d’approvisionnement rodée, prédit-il, fera du Nouveau-Brunswick un acteur incontournable des PRM et permettra de maximiser les retombées économiques.

D’après des analyses de l’entreprise, le Canada dispose de l’infrastructure nécessaire afin de fabriquer trois quarts des matériaux nécessaires à la construction de ce premier réacteur

«De ce 75%, environ la moitié peut être faite au Nouveau-Brunswick», précise-t-il.

«Ce pourrait être le projet que l’on attend depuis longtemps»

«Les représentants de l’entreprise (ARC Clean Energy) sont venus nous exposer leur projet afin de voir ce que nous avions sur place et s’il y avait un intérêt de notre part», confirme le maire de Dalhousie, Normand Pelletier.

Même s’il ne s’agissait que d’une rencontre exploratoire, M. Pelletier croit lui aussi que «ce pourrait être le projet que l’on attend depuis longtemps afin de relancer l’économie du Restigouche et du Nord de la province.»

Selon lui, l’implantation d’une usine dans la région représenterait un investissement estimé entre 500 et 600 millions $, ce qui en fait «un projet fort intéressant pour Dalhousie».

Puisqu’une partie des matériaux nécessaires à la construction d’éventuelles centrales viendront d’ailleurs au pays ou de l’étranger, l’infrastructure portuaire et ferroviaire de la région en fait l’endroit tout désigné afin de devenir un centre névralgique de l’industrie, dit Denis Caron, PDG du Port de Belledune.

«Évidemment, c’est un dossier très intéressant pour Belledune, mais aussi pour toute la région», s’enthousiasme-t-il.

Le port de Belledune, ajoute-t-il, compte «l’un des meilleurs édifices de la province pour faire de la construction modulaire», une ressource intéressante pour l’industrie des PRM.

C’est que ces réacteurs s’assemblent un peu comme des blocs Lego. Les pièces pourraient, par exemple, être fabriquées dans les installations de Belledune et ensuite être envoyées, au Nouveau-Brunswick ou ailleurs dans le monde, afin d’être assemblées.

«Il y a ce qu’il faut ici pour que ça fonctionne: des terrains, un port de mer, et même de la main-d’œuvre. Si ça peut nous aider à stimuler notre économie et créer de l’emploi régionalement, c’est certain qu’on doit le considérer», pense M. Pelletier.

ARC Clean Energy dit poursuivre les analyses afin de déterminer le meilleur endroit où établir une éventuelle usine, que ce soit Saint-Jean ou les régions de Dalhousie et Belledune.

Des projets qui «progressent» au N.-B.

Parmi les nombreuses entreprises qui lorgnent les fonds publics afin de développer de petits réacteurs modulaires (PRM), deux d’entre elles, ARC Clean Energy Canada et Moltex Energy, ont élu domicile au Nouveau-Brunswick et espèrent être les premières à commercialiser cette nouvelle technologie.

Aucune entreprise n’est encore parvenue à commercialiser un PRM et il n’existe donc aucune centrale électrique sur la planète qui exploite les technologies de ces réacteurs.

Depuis l’annonce d’investissements provinciaux de 10 millions $ dans cette nouvelle filière nucléaire, Moltex Energy et ARC Clean Energy poursuivent leurs démarches afin de devenir les premiers.

Au cours de la dernière année, Moltex Energy dit avoir procédé à des améliorations conceptuelles de son réacteur, enfin prêt pour l’évaluation de la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN).

«Nous avons soumis tous les documents nécessaires à la CCSN afin qu’elle puisse procéder à la phase 1 de l’examen de conception de notre réacteur SSR-W300», a expliqué dans un courriel Erin Polka, porte-parole de Moltex Energy.

L’entreprise, qui a ouvert des bureaux à Saint-Jean en 2018, se soumettra aussi à une évaluation semblable pour valider une technologie visant à recycler les stocks de déchets de réacteurs nucléaires classiques.

Le projet, financé par l’Initiative canadienne de recherche nucléaire des Laboratoires Nucléaires Canadiens, permettrait d’utiliser les déchets recyclés comme combustible pour le réacteur à sels stables de 300 mégawatts sur lequel planche Moltex.

Une longueur d’avance

Le PDG d’ARC Clean Energy, Normand Sawyer, affirme lui aussi que le projet de son entreprise progresse.

En octobre 2019, la CCSN a approuvé la phase 1 de l’examen de conception de l’ARC-100, un réacteur de 100 mégawatts à combustible en métal refroidi au sodium. Depuis, l’entreprise s’affaire à la préparation de la deuxième phase de l’examen de conception.

«Si cette deuxième phase est approuvée, ce qui pourrait prendre environ deux ans, nous pourrons procéder à la construction de la première centrale sur le site de Pointe Lepreau», explique M. Sawyer.

À en croire cet ancien employé de la CCSN, ARC Clean Energy a une longueur d’avance sur ses compétiteurs puisqu’un prototype de son réacteur a été en exploitation dans l’État de l’Illinois entre 1963 et 1993.

«Nous sommes la seule entreprise au Canada à proposer un petit réacteur pour lequel il y a déjà eu des prototypes. Nous sommes prêts pour le marché», avance celui qui a fait carrière dans le secteur nucléaire, notamment aux centrales de Pointe Lepreau et Gentilly-2, au Québec.

Ce qui lui fait dire que ceux qui s’opposent aux PRM connaissent mal cette industrie, particulièrement lorsque l’on met en doute la vitesse à laquelle cette technologie pourra être déployée.

«Beaucoup de ces critiques sont basées sur la vieille industrie, déplore-t-il. On recycle les mêmes vieux arguments, mais les PRM, c’est une nouvelle technologie. Tous les PRM ne sont pas pareils. Ceux choisis pour le Nouveau-Brunswick sont conçus pour du combustible classique usagé. Notre réacteur produit par exemple 1000 fois moins de déchets puisque le combustible est remplacé une fois tous les 20 ans, alors que dans les réacteurs nucléaires classiques, c’est une fois tous les cinq jours.»

ARC Clean Energy et Moltex Energy espèrent que leurs projets recevront un appui financier du fédéral. Chacune des entreprises a soumis une demande de financement auprès du Fonds stratégique pour l’innovation et attend une réponse.

Pourquoi ne pas plutôt miser sur l’énergie verte?

Nombreux sont les spécialistes et observateurs qui s’étonnent que les gouvernements du Canada et du Nouveau-Brunswick misent sur les petits réacteurs modulaires (PRM) afin de trouver des sources d’énergie à faibles émissions de carbone.

Dans son Plan d’action des petits réacteurs modulaires, le gouvernement du Canada dit voir dans cette technologie émergente une source d’énergie «propre» capable de générer des «occasions d’affaires dans le cadre d’un avenir résilient et à faibles émissions de carbone».

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick, l’un des partenaires du plan, croit lui aussi que les PRM s’inscrivent dans une démarche de «décarbonatation» du secteur énergétique et offrent une source d’électricité fiable et stable.

Plusieurs spécialistes des énergies renouvelables et des marchés énergétiques consultés par le journal s’en étonnent toutefois.

Vu l’urgence d’agir pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, Matt Hall, un professeur d’ingénierie, spécialiste d’énergies renouvelables à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard, comprend mal «comment des investissements significatifs dans les PRM pourraient occuper une place importante dans une stratégie (…) en matière changements climatiques».

«L’éolien et le solaire sont très économiques et il suffit d’un an ou deux pour déployer un nouveau parc», souligne M. Hall.

Normand Sawyer, PDG d’ARC Clean Energy, croit néanmoins qu’il y a une place pour le nucléaire dans une transition énergétique sans carbone. D’après lui, il s’agit d’une source d’appoint pouvant combler l’intermittence des énergies renouvelables.

«Bien des experts sont d’avis que nous n’allons pas pouvoir affronter la crise climatique sans le nucléaire, fait-il remarquer. Tout miser sur les énergies renouvelables n’est pas une solution.»

Miser sur la collaboration

L’intermittence des énergies renouvelables représente toutefois un faux problème lorsque l’on considère la proximité du Nouveau-Brunswick au Québec, une méga puissance en hydroélectricité, Jean Philippe Sapinski, un professeur à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton qui s’intéresse aux politiques environnementales.

«Plusieurs environnementalistes défendent l’inclusion du nucléaire dans un portefeuille énergétique faible en carbone, mais je suis d’avis qu’il serait bien plus facile de miser sur l’éolien et le solaire (…), tout en signant des ententes avec Hydro-Québec» afin de répondre à l’intermittence des sources renouvelables, a-t-il écrit dans un courriel au journal.

Un avis que partage Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie HEC Montréal.

«Grâce à une mise en commun régionale de technologies renouvelables – qui sont aujourd’hui de plus en plus abordables – et des accords avec les producteurs d’hydroélectricité voisins, il pourrait y avoir un équilibrage qui donnerait un système plus vert.»

Des négociations entre Ottawa, le Nouveau-Brunswick, le Québec et la Nouvelle-Écosse visant à construire une nouvelle ligne à haute tension vers l’est sont en cours, rappelle David Coon, chef du Parti vert du N.-B.

«C’est ce genre de projet qui nous permettra d’avoir un approvisionnement d’électricité stable et renouvelable, pas le nucléaire», dit-il.

Comment expliquer l’intérêt que suscitent les PRM chez nos élus?

D’après un rapport publié en janvier 2020 par le Conference Board du Canada, une cinquantaine de prototypes de PRM se disputent l’octroi de fonds publics afin de développer et commercialiser leur technologie.

«Il y a énormément d’opportunisme politique dans ces annonces, précise Pierre-Olivier Pineau. Les lobbies sont très actifs pour avoir des fonds des gouvernements.»

Un texte de CBC publié cette semaine semble lui donner raison. On y apprenait notamment que l’ancien premier ministre Shawn Graham et Jordan O’Brien, ancien chef de cabinet du premier ministre Brian Gallant, ont été embauchés comme lobbyistes par deux entreprises de PRM installées à Saint-Jean.

Le gouvernement a-t-il appris de ses erreurs?

Parmi les nombreuses entreprises qui lorgnent les fonds publics afin de développer de petits réacteurs modulaires (PRM), deux d’entre elles, ARC Clean Energy Canada et Moltex Energy, ont élu domicile au Nouveau-Brunswick et espèrent être les premières à commercialiser cette nouvelle technologie.

Depuis une vingtaine d’années, de nombreuses critiques ont été formulées à l’endroit de la gestion d’importants projets énergétiques dans la province.

On a qu’à penser à la réfection de la centrale thermique de Coleson Cove afin de brûler de l’orimulsion, un projet de 750 millions $ qui a tourné au fiasco après une dispute avec le Venezuela, l’unique fournisseur du combustible.

Quelques années plus tard, le projet de remise à niveau de Pointe Lepreau a connu des dépassements de coûts de l’ordre du milliard de dollar.

Et que dire des investissements d’Énergie N.-B. de 13 millions $ dans Joi Scientific.

Cette louche entreprise américaine prétendait pouvoir extraire de l’hydrogène à partir de l’eau avec une efficacité de 200%.

Autant d’exemples qui illustrent que la «planification rationnelle et indépendante n’est pas le point fort des systèmes énergétiques», déplore Pierre-Olivier Pineau. Opter pour des sources d’énergie vertes et éprouvées permettrait d’éviter les risques associés aux développements de nouvelles technologies.

«Les provinces atlantiques ont quatre systèmes électriques pour moins de trois millions de personnes et les décisions les plus mauvaises y sont prises», rappelle le spécialiste des marchés énergétiques.

Susan O’Donnell, professeure à l’Université du Nouveau-Brunswick et membre d’une coalition canadienne s’opposant aux PRM, dénonce le fait que des fonds publics servent à des projets «qui relèvent le plus souvent de la chimère.»

Il vaudrait mieux, croit-elle, miser sur des solutions simples comme une stratégie de réduction de consommation énergétique – par exemple en améliorant l’efficacité des foyers – tout en investissant dans sources d’énergie vertes éprouvées.

Invités à commenter ces choix, Énergie N.-B. et le ministère du Développement de l’énergie n’ont pas donné suite à nos demandes.

Gare aux mirages

Pour Susan O’Donnell, membre de la Coalition pour le développement énergétique responsable au Nouveau-Brunswick, il faut se méfier des promesses de retombées économiques des petits réacteurs modulaires.

«L’étude d’où proviennent ces chiffres s’appuie sur des données de marchés hypothétiques, déplore Mme O’Donnell, qui est aussi professeure à l’Université du Nouveau-Brunswick. Il s’agit de projections sur un marché et une technologie qui n’existent pas.»

Le Parti vert dénonce lui aussi que l’on puisse faire miroiter le nucléaire comme moteur économique.

«L’avenir énergétique du Nouveau-Brunswick et le développement économique pour le Nord passent par les énergies vertes», lance le chef du parti, David Coon.

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