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La lutte à la pauvreté progresse lentement

Si la Société d’inclusion économique du N.-B. se dit fière du travail accompli afin de lutter contre la pauvreté dans la province, de nombreux spécialistes et organismes communautaires constatent que les choses ne progressent pas assez vite et, surtout, ne vont pas assez loin.

En mars 2020, le Nouveau-Brunswick dévoilait le troisième volet du plan Ensemble pour vaincre la pauvreté, une initiative qui vise à réduire de moitié le nombre de Néo-Brunswickois vivant dans la pauvreté en 2030.

Depuis la création de la Société d’inclusion économique du N.-B. (SIENB) en 2009, la province fait des gains dans sa lutte à la pauvreté.

D’après l’organisme, 104 000 personnes vivaient en situation de pauvreté cette année-là, soit 14,2% de la population. Neuf ans plus tard, ils n’étaient plus que 58 000, soit une chute de 44%.

Puisque la pauvreté serait l’affaire de «toute la société», la SIENB mise sur un modèle collaboratif afin de s’attaquer aux problèmes qu’elle engendre.

Cette approche aurait considérablement contribué à réduire les iniquités dans la province, affirme fièrement Stéphane Leclair, directeur général de l’organisme.

«Les acteurs sur le terrain dans les différents secteurs travaillent de plus en plus ensemble. C’est une approche collective qui mène à un renforcement des capacités», se réjouit-il.

Le dernier volet du plan de réduction de la pauvreté du N.-B. note néanmoins que la diminution du taux de pauvreté monétaire dans la province – en baisse de 31,7 % depuis 10 ans – est en grande partie attribuable «à la hausse des transferts fédéraux aux familles comptant des enfants et aux personnes âgées».

La SIENB estime toutefois que plusieurs initiatives provinciales – notamment l’augmentation des prestations mensuelles de l’aide sociale, l’instauration du Régime médicaments du Nouveau-Brunswick et une série d’augmentations du salaire minimum – ont contribué à améliorer la situation.

S’il reconnaît qu’il reste bien du chemin à faire pour vaincre la pauvreté dans la province, M. Leclair est d’avis que les choses progressent dans la bonne direction, comme le démontrera le rapport final du deuxième volet du plan de réduction de la pauvreté dont la publication est prévue au cours des prochaines semaines.

Pas assez loin, pas assez vite

Pourtant, la demi-douzaine de spécialistes et intervenants consultés par le journal dans la préparation de ce dossier s’entendent tous pour dire qu’il faut impérativement augmenter l’aide au revenu afin d’améliorer le sort des plus vulnérables.

Daniel Dutton, professeur à la faculté de médecine du campus Saint-Jean de l’Université Dalhousie, note qu’une cible facile, ce sont les citoyens vivant dans une pauvreté extrême.

«Ce n’est pas un casse-tête difficile à résoudre. Ces gens vivent avec des revenus correspondant à la moitié, ou moins, du seuil de pauvreté. Si l’on augmente l’assistance sociale, beaucoup de ces citoyens sortiront de la pauvreté extrême», dit-il, applaudissant du même souffle la promesse du gouvernement Higgs de réformer l’assistance sociale.

Interrogé à savoir quand cette réforme irait de l’avant, le ministère du Développement social a précisé que le processus se poursuit.

«Cette réforme est très complexe et le gouvernement provincial espère de nouveaux développements dans ce dossier au cours de l’année», a écrit un porte-parole du ministère dans un courriel, précisant qu’en mai, l’aide pour personnes seules a été majorée de 5% et que celle-ci sera désormais indexée à l’indice des prix de la consommation.

En décembre 2020, le Nouveau-Brunswick comptait 32 528 prestataires d’assistance sociale.

«Comme d’habitude, Fredericton se traîne les pieds», dénonce Abram Lutes, coordonnateur provincial du Front commun pour la justice sociale.

«Oui, le gouvernement fait des efforts, mais le processus est beaucoup trop long et l’approche pas assez agressive, il faut être proactif.»

 

Les différents visages de la pauvreté au N.-B.

Ceux qui luttent contre la pauvreté savent bien qu’il n’existe pas de solution unique, pas plus qu’elle n’a de visage unique. Tour d’horizon afin de mieux comprendre qui en est victime.

D’après Statistique Canada, 71 000 Néo-Brunswickois, soit près de 10% de la population, n’avaient pas les moyens d’acheter un panier de biens et de services correspondant à un niveau de vie de base modeste en 2018.

La même année, environ 58 000 personnes vivaient sous le seuil de pauvreté. Ces citoyens ne constituent toutefois pas un bloc monolithique. Portrait de quelques-unes des tranches de la population les plus touchées.

Femmes

En 2015, Statistique Canada estimait que la proportion de mères seules à faible revenu était deux fois plus importante que celle des pères seuls (34,5% et 13,7%, respectivement).

Yves Sévigny, directeur de l’Atelier RADO, une banque alimentaire du Nord-Ouest de la province, confirme que de nombreuses mères monoparentales arrivent souvent difficilement à joindre les deux bouts.

«Elles se retrouvent souvent comme étant la seule source de revenus pour faire vivre leur famille, constate-t-il. Même lorsqu’elles travaillent, c’est assez fréquent qu’elles ne soient pas en mesure de répondre aux besoins de leur famille.»

Lisa Savoie, professeure de travail social à l’Université de Moncton, estime que des problèmes systémiques sur le marché du travail ont mené à cette «féminisation de la pauvreté».

«Beaucoup d’études démontrent que les emplois traditionnellement féminins sont moins bien rémunérés à cause des inégalités sur le marché du travail», dit Mme Savoie, qui s’intéresse à la pauvreté chez les femmes.

D’après Statistique Canada, ces écarts existent même lorsqu’un niveau de compétence semblable est nécessaire.

Pour un même emploi, les femmes sont aussi souvent moins bien rémunérées qu’un homme avec les mêmes compétences.

Les femmes, ajoute Mme Savoie, sont aussi surreprésentées dans des secteurs mal rémunérés, notamment dans des industries de services comme la restauration.

Personnes âgées

D’après la Société d’inclusion économique du Nouveau-Brunswick, les personnes âgées sont moins susceptibles de «tomber dans la pauvreté extrême» grâce aux transferts fédéraux de la Sécurité de la vieillesse (SV) et le Supplément de revenu garanti.

En effet, Daniel Dutton, professeur à la Faculté de Médecine du campus de Saint-Jean de l’Université Dalhousie, explique que ces aides fédérales, souvent «beaucoup plus généreuses que les programmes d’assistance sociale des provinces», ont en quelque sorte un effet protecteur contre la pauvreté pour cette tranche de la population.

Néanmoins, plusieurs personnes âgées se retrouvent à court de moyens.

«Environ 20% de la clientèle de notre banque alimentaire sont des personnes vieillissantes qui n’ont toujours pas accès au Régime de pensions du Canada (RPC). Certains employeurs ont des pratiques discriminatoires à l’endroit des travailleurs plus âgés», déplore Mark LeBlanc, directeur du Vestiaire Saint-Joseph, à Shédiac.

Yves Sévigny ajoute que les revenus de certaines personnes âgées font en sorte qu’ils doivent souvent se tourner vers les banques alimentaires.

«Certains clients n’ont tout simplement jamais cotisé au RPC et les aides qu’ils reçoivent ne suffisent pas», précise-t-il.

Enfants

Comme pour les personnes âgées, les aides disponibles aux parents, notamment l’Allocation canadienne pour enfants, contribuent significativement à réduire la pauvreté. Néanmoins, la pauvreté infantile demeure élevée dans la province.

En 1989, la Chambre des communes du Canada s’engageait à éliminer la pauvreté infantile au pays dès l’année 2000. À l’époque, 52 800 enfants vivaient dans la pauvreté au Nouveau-Brunswick. En 2018, près de 30 ans plus tard, environ 20% des enfants néo-brunswickois, soit 30 200 jeunes, vivaient toujours en situation de pauvreté, d’après le Human Development Council.

Dans le Bilan Faim 2019 de Banques alimentaires Canada, on chiffre à plus de 7000 le nombre d’enfants ayant eu besoin des services d’une banque alimentaire au Nouveau-Brunswick, une augmentation de 8% en un an.

Mark LeBlanc confirme qu’environ la moitié de la nourriture distribuée au Vestiaire Saint-Joseph est destinée aux enfants.

«C’est vraiment choquant pour moi de voir que les enfants représentent 50% de notre clientèle», s’indigne-t-il.

Personnes seules, avec un handicap ou souffrant d’une maladie

D’après une étude publiée en 2019 par le professeur Dutton, environ 4% des Néo-Brunswickois vivent dans une pauvreté monétaire extrême, soit des personnes dont les revenus sont inférieurs de 50% ou plus au seuil de pauvreté.

«Ce sont des individus qui se retrouvent dans cette catégorie de manière quasi permanente parce qu’ils sont incapables de travailler, par exemple à cause d’une invalidité, d’un handicap ou d’un problème de santé, explique M. Dutton. Le plus souvent, ce sont des gens d’âge moyen vivant seuls et dépendants de l’assistance sociale.»

MM. LeBlanc et Sévigny confirment souvent voir des bénéficiaires d’assistance sociale fréquenter leur banque alimentaire.

«Beaucoup de nos clients sont des gens qui vivent avec des problèmes de santé mentale et sont incapables de garder un emploi. Ils bénéficient de l’assistance sociale, ce qui les contraint à vivre sous le seuil de la pauvreté», se désole M. Sévigny.

 

Les banques alimentaires, une solution temporaire depuis… 40 ans

Plusieurs spécialistes considèrent que la multiplication des organismes charitables est symptomatique d’une déresponsabilisation des gouvernements à l’endroit de la pauvreté. L’existence des banques alimentaires en est l’illustration parfaite.

Cette année marque le 40e anniversaire de l’ouverture de la première banque alimentaire du Canada. Ouverte à Edmonton en 1981, celle-ci devait être une solution temporaire destinée à combattre l’insécurité alimentaire causée par la récession économique.

Au fil des années, les banques alimentaires se sont multipliées. D’après le Bilan-Faim de Banques alimentaires Canada, le pays compte aujourd’hui plus de 700 banques alimentaires. En mars 2019 seulement, «les banques alimentaires canadiennes ont enregistré près de 1,1 million de visites».

La même année, ce sont presque 23 000 personnes qui ont eu recours aux services d’une banque alimentaire.

Un obstacle

Elaine Power est professeure à l’Université Queen’s, à Kingston en Ontario, et s’intéresse aux liens entre la pauvreté et la nourriture depuis plus de 25 ans. Son constat à l’endroit des banques alimentaires est sans équivoque: elles sont un obstacle à la lutte à la pauvreté.

Étonnant point de vue lorsque l’on sait que la mission de ces organismes est de subvenir à un besoin essentiel chez les plus démunis de notre société.

«C’est difficile de critiquer les banques alimentaires, elles servent prétendument à lutter contre l’insécurité alimentaire et c’est louable, c’est une bonne chose. Le problème vient toutefois du fait qu’elles échouent à remplir leur mission», dit-elle.

C’est que de nombreuses études montrent qu’environ trois quarts des gens qui pourraient avoir besoin de ces services ne les utilisent pas.

Pire, ajoute-t-elle, les Canadiens qui décident de s’en prévaloir continuent de connaître de l’insécurité alimentaire.

La raison est fort simple, l’insécurité alimentaire «n’est pas un problème d’accès à la nourriture, mais plutôt un problème de revenus».

En d’autres mots, les banques alimentaires ne peuvent régler les problèmes de pauvreté sous-jacents à l’insécurité alimentaire.

«Les gouvernements se servent des banques alimentaires comme moyen de se dégager de leurs responsabilités et ne pas faire le travail qui leur revient, c’est-à-dire mettre en place de vraies mesures de lutte à la pauvreté», dénonce Mme Power.

Un avis partagé par Lise Savoie, professeure à l’École de travail social de l’Université de Moncton.

«L’État renvoie ses responsabilités à la communauté, sans lui donner les moyens de répondre à ces problèmes, note-t-elle. On s’en remet donc à la charité. La charité n’est pas mauvaise, elle est louable, mais elle est arbitraire et l’on ne peut s’en servir afin de soutenir une population en situation de pauvreté.»

Mark LeBlanc, directeur général du Vestiaire Saint-Joseph à Shediac, fait écho aux propos de Mmes Power et Savoie.
Chaque mois, la banque alimentaire du Vestiaire dessert 800 personnes dans 18 communautés, des services nécessaires à cause d’un vide laissé par les gouvernements.

Banques alimentaires Canada, dit Mark LeBlanc, n’avait jamais envisagé que les banques alimentaires du pays resteraient ouvertes aussi longtemps. Dans une interview récente avec le Toronto Star, l’organisme reconnaissait d’ailleurs que la pauvreté ne peut être vaincue grâce aux banques alimentaires.

«Les solutions pour surmonter la pauvreté sont complexes, mais c’est la raison pour laquelle nous avons des gouvernements, pour trouver des solutions», avance-t-il, ajoutant qu’il serait heureux de mettre la clé dans la porte du Vestiaire Saint-Joseph demain si ces problèmes sociaux n’existaient plus.

Pour Elaine Power, il n’est pas anodin que les banques alimentaires se soient répandues pendant les années 1980, au même moment qu’est apparue l’idée, grâce aux Reagan et Thatcher de ce monde, voulant que les gouvernements, l’impôt et les taxes étaient de mauvaises choses.

«Ça fait 40 ans que l’on martèle que les gouvernements gaspillent et qu’ils ne peuvent rien faire correctement, dénonce-t-elle. Ça a fait en sorte que plutôt que de se demander pourquoi les gouvernements ne prennent pas leurs responsabilités, les gens vont souvent se tourner vers la charité.»

Au fur et à mesure que les gouvernements ont procédé à ce retrait du social, un discours voulant que la pauvreté soit la responsabilité de tous les acteurs de la société est aussi apparu, ajoute-t-elle. Aujourd’hui, les entreprises qui donnent à des œuvres charitables, comme les banques alimentaires, sont applaudies et célébrées en tant que citoyens corporatifs responsables.

«Tout ça nous empêche de réfléchir aux problèmes de pauvreté sous-jacents aux banques alimentaires. C’est pire qu’un pansement, c’est comme mettre un pansement sur une plaie infectée pour éviter de voir ce qui se cache dessous, de voir que le problème empire», illustre-t-elle.

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