Menu

Une guerre sans fin contre les cyberprédateurs

Leur travail les confronte à ce que l’humain fait de plus laid. Les enquêteurs du Groupe de lutte contre l’exploitation d’enfants dans Internet traquent sans relâche les responsables d’abus pédosexuels sur la face sombre du Web. L’ampleur de la tâche est colossale alors que le nombre de signalements explose.

Les images d’enfants exploités sexuellement en ligne se comptent en millions au Canada et le Nouveau-Brunswick n’échappe pas au phénomène. La production de pornographie juvénile est telle que les moyens humains ne suffisent plus, reconnaît Sgt. Marc Potvin, responsable du Groupe de lutte contre l’exploitation d’enfants dans Internet.

«Les années pendant lesquelles on pouvait assigner chaque cas à un enquêteur sont malheureusement derrière nous, déplore-t-il. On reçoit trois fois plus de signalements qu’en 2015, le nombre de dossiers est passé de 132 en 2015 à 389 en 2020.»

Ce service spécialisé est formé de huit employés de la GRC et de deux détectives de la Force policière régionale de Kenebecasis et de la Force de police de Saint-Jean. Avant qu’un dossier passe entre leurs mains, il est d’abord évalué et trié par le Centre national de coordination contre l’exploitation des enfants, à Ottawa.

«On ne peut pas enquêter sur tous les cas reliés à l’exploitation d’enfants dans la province. Il y en a juste trop. On se concentre sur les cas plus complexes qui demandent plus d’expertise. Les autres sont délégués aux détachements locaux. Si on suspecte qu’un enfant court un risque imminent, on enquête sur ce cas en priorité», informe M. Potvin.

Les abus sont parfois commis au sein même du foyer. Depuis 2015, l’unité a identifié 104 victimes au Nouveau-Brunwick et de nombreux enfants ont pu être soutirés des conditions horribles dans lesquelles ils vivaient.

«Dans certains cas, on les a sauvés d’une situation qui était très très abusive, souligne l’enquêteur. Malheureusement, ces cas sont rarement rapportés dans les médias parce qu’il y a des ordonnances de non-publication pour protéger l’identité de ces enfants.»

Depuis 2015 au Nouveau-Brunswick, 147 mandats de perquisitions ont été exécutés, menant à 95 arrestations et 178 accusations au Code Criminel pour des infractions reliées à l’exploitation sexuelle d’enfants.

Les affaires ont été nombreuses l’année dernière. Songeons à celle, très médiatisée, d’un ancien entraîneur de basketball de Riverview qui fait face à 61 accusations en matière de pornographie juvénile, et est également accusé d’agression sexuelle sur un mineur. La police a maintenant connaissance d’au moins 21 victimes, sur une période de quatre ans.

Parmi les jugements rendus, on peut citer le nom de Gregory George Shaffer, un résident d’Elgin, condamné à deux ans de prison pour possession de pornographie juvénile et supposition intentionnelle de personne (se faire passer pour une autre personne) ou celui de Jimmy Dube, de Grand-Sault, condamné en novembre à 14 mois de prison pour avoir été en possession de pornographie juvénile.

Les cas de leurre informatique d’enfants restent aussi courants, indique la Cpl Sylvette Hébert.

«Les suspects se servent des applications comme Tik Tok, Twitter, Instagram ou Facebook pour entrer en contact avec leurs victimes, ils usent de compliments et vont jusqu’à envoyer des cadeaux ou se faire passer pour un enfant du même âge pour obtenir des photos ou des vidéos de nature sexuelle.»

«Dans les cas d’extorsion et de leurre, les prédateurs choisissent surtout les plateformes que fréquentent le plus les enfants, c’est-à-dire l’application ou le jeu en ligne populaire du moment. Ç’a été Minecraft, puis Row Blocks… On doit être à l’affût des dernières tendances», complète son supérieur.

 

Un travail difficilement supportable

Les impacts de ces crimes sur les jeunes victimes peuvent être dévastateurs. Témoins des pires déviances, les enquêteurs ne sont pas non plus épargnés.

«Tout ce qu’on peut imaginer existe sur internet. Nous sommes confrontés sur une base régulière à des contenus assez troublants. Ce ne sont pas tous les gendarmes qui sont prêts à voir ce matériel-là, confie le sergent Marc Potvin. Les images sont franchement dégueulasses, mais on a le sentiment du devoir accompli quand on réussit à sauver un enfant.»

Derrière son écran, la Cpl Sylvette Hébert doit régulièrement analyser des situations qu’elle aurait préféré ne jamais visionner.

«La plupart des personnes atteintes de pédophilie sont attirées par des enfants allant de 7 à 16 ans, mais ça peut aller jusqu’aux nouveau-nés», décrit-elle.

«Personnellement, j’essaie vraiment de me détacher de tout ça et de voir les images contre une scène de crime. C’est ma façon de ne pas m’impliquer émotionnellement. Parfois c’est très difficile, mais on a de bons collègues avec qui on peut parler librement, et on est très à l’aise de le faire.»

Aussi faut-il veiller à l’équilibre psychologique des troupes. Les agents sont notamment invités à participer à des rencontres annuelles avec un psychologue. Plusieurs méthodes les aident à se préserver.

«Si tu saisis un ordinateur qui contient 100 000 images à regarder, ce travail sera réparti entre différents enquêteurs, détaille le responsable de l’unité. S’il n’est pas nécessaire d’écouter la vidéo, on préfère couper le son parce qu’entendre un enfant qui crie et se fait abuser peut être plus traumatisant. On peut aussi aussi mettre les images en noir et blanc, certaines études démontrent que l’impact psychologique est moins grand.»

Si le taux de roulement est élevé, la Cpl Sylvette Hébert, elle, reste fidèle au poste. La cheffe d’équipe s’est jointe au groupe d’enquête il y a neuf ans et reste convaincue d’être à la bonne place.

«Notre mission est l’une des plus importantes que mène la GRC. Je ne vois pas quel travail serait plus essentiel que celui de protéger ces enfants qui vivent une situation abusive. Nous sommes leur voix, nous sommes leur défense.»

 

La cybercriminalité pédophile grimpe en flèche en 2020

Des jeunes privés d’école livrés à eux-mêmes et des prédateurs cantonnés chez eux par la pandémie: ce cocktail explosif a provoqué un bond des abus sexuels en ligne sur les enfants.

L’activité en ligne s’est accrue depuis le début de la crise sanitaire, et malheureusement, les pédocriminels en profitent.

Depuis le 1er avril 2020, la plateforme de signalement Cyberaide.ca a enregistré une augmentation de 88 % des signalements de cas d’exploitation sexuelle d’enfants sur internet.

«Il ne fait aucun doute que le confinement et l’augmentation du temps d’écran chez les jeunes a quelque chose à voir avec cette augmentation», analyse René Morin, porte-parole du Centre canadien de protection de l’enfance.

Au Nouveau-Brunswick, le Groupe de lutte contre l’exploitation d’enfants s’est vu confier 392 dossiers l’an dernier, soit 37% de plus par rapport à 2019.

«Basé sur les renseignements de nos partenaires internationaux, nous croyons qu’une portion de l’augmentation est due aux restrictions, à cause desquelles les enfants ont passés plusieurs mois à la maison», constate également le responsable de l’unité, le sergent Marc Potvin.

Dernièrement, l’essor des téléphones intelligents a fait bondir la quantité de contenus retransmis en streaming. Cyberaide.ca rapporte en effet une augmentation de 57% des signalements d’adultes ayant contacté des enfants de 8 à 12 ans pour des motifs sexuels dans le contexte d’une diffusion en direct.

«Cela fait peser toutes sortes de risques sur les préados, qui peuvent être exposés à contenus n’ayant fait l’objet d’aucune modération, se retrouver dans des conversations inappropriées, s’exposer au regard d’adultes ou se faire inviter par message privé à déménager sur un canal de diffusion privé», alerte l’organisme.

Dans certains pays d’Asie, des enfants sont parfois exploités par leurs propres parents qui diffusent des images en direct pour des prédateurs de pays riches.

«On retrouve moins de grosses collections qu’avant. On voit plus de gens qui payent un site pour voir un enfant se faire abuser, c’est un problème assez courant dans le Sud-Est de l’Asie. Ça complique un peu plus l’analyse juridique pour démontrer que la personne a bien streamé ça», abonde M. Potvin.

«Selon les rapports, on indique qu’entre 1% et 4% de la population mâle serait atteinte de pédophilie. La majorité de ces gens-là font un bon travail pour se contenir mais ça fait quand même beaucoup de monde dans la société.»

 

Des méthodes d’enquête toujours plus efficaces

Ces dernières années, les mailles du filet des policiers se sont considérablement resserrées grâce au développement des outils technologiques de détection.

La police est désormais capable de retracer les activités des prédateurs sur le Dark Web, une zone de l’internet qui ne peut pas être indexée par les moteurs de recherche, n’est pas visible dans un navigateur web standard et utilise le cryptage pour assurer l’anonymat et la confidentialité des utilisateurs.

«Avant, on avait plus de difficultés à cerner ce qu’il se passait sur le Dark Web, ce n’est plus le cas aujourd’hui. C’est là que la plupart du contenu est généré», explique Marc Potvin.

Les plateformes comme Facebook et Google sont également devenues très efficaces en ce qui a trait à la détection des contenus «Elles rapportent de plus en plus aux agences de sécurité américaines. Si l’adresse IP est basée au Canada, le dossier est transféré à la GRC», détaille-t-il.

Au Canada, le système Arachnid permet de déterminer la présence d’images d’abus pédosexuels adresses URL préalablement signalées à Cyberaide.ca. Ce logiciel espion détecte dans les profondeurs du Web plus de 100 000 images différentes par mois, qui doivent alors être vérifiés par un analyste des services d’identification de victimes de la GRC. Elles sont alors signalées aux fournisseurs Internet du monde entier pour qu’elles soient retirées de la Toile.

Les enquêtes pour repérer et arrêter les prédateurs qui sévissent en ligne peuvent prendre entre six mois et un an. En raison d’un jugement rendu par la Cour Suprême en 2014, les policiers doivent obtenir un mandat pour pouvoir récupérer le nom, l’adresse et les numéros de téléphone liés à l’adresse IP d’un abonné.

«Si le cas n’est pas urgent, ça peut prendre un mois ou deux pour l’obtenir. C’est quelque chose qui nous ralentit, c’est certain», note le chef de l’unité néo-brunswickoise. L’an dernier, il leur a fallu obtenir pas moins de 226 autorisations judiciaires auprès de la cour provinciale.

Les enquêteurs du groupe mènent aussi des opérations d’infiltration qui consistent à se faire passer pour un enfant ou un prédateur pour tenter d’approcher des suspects en ligne.

Certains obstacles persistent cependant. Malgré les accords entre juridictions, la collaboration internationale reste imparfaite, constate Marc Potvin. «Lorsqu’un enfant d’ici se fait leurrer par un individu situé dans un autre pays, ça peut être difficile de mettre la main sur cette personne.»

De plus, un rapport du Centre canadien de protection de l’enfance révèle que la plupart des grandes plateformes comme Facebook, Twitter, YouTube, TikTok ou des sites pornographiques tels que Pornhub, ne disposent pas d’outils permettant de signaler facilement la pornographie juvénile.

 

Comment protéger votre enfant?

Selon le sergent Marc Potvin, la lutte contre la cyberpédophilie passe d’abord et avant tout par la sensibilisation des jeunes sur leurs activités en ligne. Il appelle les parents à s’intéresser à la vie numérique de leurs protégés.

«C’est important qu’ils prennent le temps de s’assoir avec eux pour discuter des risques.»

Si aucun parent ne laisse son enfant seul sur un boulevard une fois la nuit tombée, il devrait en être de même pour Internet, estime l’enquêteur. «Un enfant n’a pas besoin d’avoir un cellulaire ou un ordinateur avec lui dans sa chambre pendant la nuit. C’est une période propice à la victimisation», plaide M. Potvin.

De son côté, le Centre national de coordination contre l’exploitation des enfants rappelle qu’aucun paramètre de confidentialité ou contrôle parental ne saurait remplacer l’encadrement et la communication.

«Ne manquez pas de rappeler à votre préado qu’il peut vous demander de l’aide en tout temps sans craindre de s’exposer à des conséquences et faites-lui bien comprendre qu’il n’est jamais trop tard pour demander de l’aide», insiste Marie-Claude Arsenault, directrice des Services d’enquêtes spécialisées et de nature délicates.

«Il est très important de pouvoir discuter ouvertement avec ses enfants de leurs activités numériques. Quand vous développez une relation de confiance avec des préados, vous leur faites prendre conscience qu’ils peuvent vous parler de tout ce qui se passe en ligne.»

Partager
Tweeter
Envoyer