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Où pratiqueront les futurs médecins?

La pénurie de médecins est l’un des plus importants défis des réseaux de santé du Nouveau-Brunswick. Depuis octobre, le gouvernement provincial propose des incitatifs financiers plus importants pour attirer ces professionnels. Qu’en pensent les étudiants en médecine? Portraits.

Yasser Al Asmi vient de loin. Non seulement il a grandi en Syrie, mais surtout, il a survécu à une guerre civile. Aujourd’hui, l’étudiant en première année de médecine pense qu’il exercera sa profession dans sa communauté d’accueil, à Moncton.

«Je n’ai pas visité beaucoup d’endroits au Nouveau-Brunswick, explique celui qui est arrivé dans la province en 2016. C’est à Moncton que je connais des gens et où je me sens en confiance.»

Il précise qu’il changera peut-être d’avis avec le temps. L’homme âgé de 20 ans en a d’ailleurs beaucoup: entre cinq et huit années d’études!

«Comme tous les Syriens, je pense à retourner dans mon pays, mais ce n’est pas vraiment une option, précise-t-il au sujet de sa patrie, fuie par plus de la moitié de ses habitants depuis 2011. La Syrie va nécessiter beaucoup de temps pour guérir et j’aimerais travailler quelques années au Canada.»

M. Al Asmi tient à montrer sa gratitude envers son nouveau pays en luttant contre la pénurie de médecins qu’il a remarquée.

«J’ai le sens du devoir, déclare-t-il. Je crois que l’humain a la responsabilité de faire avancer le monde. La médecine, ça aide à diminuer la souffrance. C’est une connaissance qui peut faire la différence entre la vie et la mort. C’est vraiment très important.»

Le Syrien, qui se rappelle des fusillades, des hôpitaux inaccessibles, de proches disparus, parle d’expérience. Que peuvent donc bien peser pour lui les incitatifs du gouvernement provincial destinés aux nouveaux diplômés en médecine?

«L’hésitation de quelqu’un pourrait disparaître, commente M. Al Asmi. Mais les salaires des médecins varient beaucoup. Pour un chirurgien cardiaque, 20 000$ par an, ce n’est rien par exemple. Un incitatif représentant un pourcentage de revenu serait peut-être plus efficace.»

 

Une Acadienne certaine d’exercer au Nouveau-Brunswick

Maude Breau est contente d’annoncer qu’elle exercera la médecine au Nouveau-Brunswick. La femme âgée de 22 ans originaire de Tracadie explique son attachement à sa province par le fait qu’elle y ait grandi, la gentillesse des gens et la beauté des paysages.

«Ce n’est pas des grosses réponses, là…», s’excuse-t-elle en riant.

Mais ce sont les siennes. Mme Breau porte peu d’attention au salaire pour choisir sa carrière. Et encore moins aux incitatifs du gouvernement.

Elle étudie la médecine par curiosité intellectuelle et par amour des gens. Elle sélectionnera par ailleurs son futur lieu de vie en fonction de sa proximité avec sa famille, avec la nature, mais aussi avec des médecins spécialistes.

«Je suis certaine de demeurer au Nouveau-Brunswick, mais je ne sais pas encore où, précise Mme Breau. J’aime beaucoup la Péninsule acadienne, mais je me plais bien dans le Sud-Est aussi.»

L’étudiante en 4e année de médecine souligne que beaucoup des 25 membres de sa cohorte prévoient rester comme elle dans la province. Elle a aussi remarqué pendant ses stages que les médecins du Nouveau-Brunswick semblaient satisfaits de leurs conditions de travail.

«À Moncton, les spécialistes veulent que les gens restent, qu’on fasse partie de leur équipe. Ça aide à vouloir rester», s’exclame-t-elle.

Elle ajoute que le spectacle de la lutte contre la COVID-19 lui a donné encore plus envie de prodiguer des soins dans la province.

«Nous avons un bon système de santé. Nous avons été choyés, affirme-t-elle. Les médecins et les gestionnaires, c’est beau de les voir gérer la pandémie. Ça m’incite à vouloir travailler avec eux plus tard!»

Un jeune déterminé à oeuvrer en région

Si on lui offrait 80 000$ pour travailler à Montréal, Mathieu Doiron refuserait. L’étudiant en 4e année de médecine veut exercer dans les provinces maritimes, en région. Et ce n’est pas une question d’argent.

«J’espère que ça fonctionnera, dit-il quand même au sujet des incitatifs du gouvernement provincial pour les médecins qui s’installent à la campagne. Mais si je pense à moi ou à mes collègues, nous nous attachons plutôt à l’idée de ce que nous nous voyons pratiquer.»

Pour lui, un suivi personnalisé de l’orientation des étudiants en médecine pourrait permettre de mieux combler les pénuries de personnel dans les réseaux de santé du Nouveau-Brunswick.

«On n’est pas vraiment au courant des besoins, regrette-t-il. Dès le début de notre formation, nous pourrions avoir un encadrement pour nous dire que si nous voulons devenir oto-rhino-laryngologistes, des besoins existent à Edmundston, par exemple.»

L’homme de 23 ans originaire d’Acadieville (un village de 700 habitants près de Rogersville) s’imagine vivre à Miramichi, Bathurst, Sydney (en Nouvelle-Écosse) ou Chéticamp (en N-E). Il précise qu’il n’est pas le seul dans sa cohorte à vouloir se tenir loin des grandes métropoles.

«Dans une petite communauté, tout le monde se connaît, tu sais vers qui aller pour de l’aide et tu développes un sentiment de famille pour ta communauté, décrit-il. À l’hôpital de Miramichi, il y a du calme, du respect et de la familiarité entre collègues. Ça permet une meilleure communication.»

M. Doiron apprécie aussi les défis professionnels dans les régions rurales: la nécessité de bien gérer des ressources limitées, la possibilité de devenir polyvalent et la plus grande importance du jugement (quand des radiographies indisponibles, par exemple).

«Autant j’aime étudier au café, autant j’aime marcher dans le bois, confie-t-il par ailleurs. Du vert et du bleu, c’est le fun à voir.»

Néanmoins, l’étudiant cite aussi Moncton dans sa liste de lieux de vie favoris. La proximité de bonnes ressources hospitalières fait partie de ses critères de sélection.

 

Un chirurgien en herbe du Restigouche rêve de faire carrière au Québec

Philip Lagacé précise qu’il garde l’esprit ouvert quant à ses futurs choix de carrière. Mais pour l’instant, l’étudiant en 4e année de médecine prévoit s’installer dans une grande ville, près d’un centre universitaire prestigieux, à Québec. En tout cas, hors du Nouveau-Brunswick.

«C’est plus facile de rester à jour et de s’instruire dans un milieu francophone», explique-t-il à propos de la capitale de la Belle Province.

Cet aspect est d’autant plus important pour lui qu’il souhaite se spécialiser en chirurgie générale. Aucun programme de résidence (la dernière étape de formation importante pour devenir médecin) ne forme d’étudiants à cette discipline au Nouveau-Brunswick.

«Je ne pense pas que l’argent m’attirerait dans un endroit ou dans un autre, commente-t-il à propos des incitatifs du gouvernement provincial destinés aux jeunes diplômés en médecine. Je me focalise plus sur un style de carrière.»

M. Lagacé ajoute qu’une ou deux dizaines de milliers $ supplémentaires par an importent peu pour un spécialiste qui gagne plus de 1 million $ annuellement. C’est le cas d’une trentaine de médecins au Nouveau-Brunswick. La rémunération moyenne de cette profession est en revanche d’environ 130 000 $ par an.

«Beaucoup de monde croit que les gens étudient la médecine pour l’argent, mais ce n’est pas une assez bonne motivation pour tous les sacrifices en temps libre et en stages loin de nos proches qu’on doit faire», insiste en outre M. Lagacé.

Dans la chirurgie, l’étudiant apprécie le mélange de technique et de connaissances, la relation de confiance avec les patients, le pouvoir de sauver des vies ainsi que la possibilité d’entreprendre des recherches et d’enseigner.

L’homme originaire de Campbellton connaît la pénurie de médecins dans la province, notamment dans sa ville d’origine. Il ignore cependant les solutions au problème.

«J’ose espérer que Moncton deviendra assez grande pour accueillir des programmes de résidence supplémentaires, lance-t-il quand même. Si des gens se font former là pendant cinq ans [dans le cas de la chirurgie générale], ils y fonderont des familles et seront plus portés à rester.»

 

Des incitatifs pour les médecins

Le ministère de la Santé a modifié ses mesures incitatives afin de faciliter le recrutement de médecins au Nouveau-Brunswick, notamment dans les régions rurales. Depuis le 1er octobre, les primes peuvent s’élever jusqu’à 80 000$, contre 35 000$ auparavant.

Un médecin peut toucher l’incitatif maximal s’il choisit de pratiquer pendant au moins quatre ans à plus de 40 km de Moncton, de Fredericton ou de Saint-Jean.

Des primes d’un montant de 10 000$ et de 20 000$ existent aussi pour les médecins qui choisissent de s’installer en ville pour une durée d’au moins deux ans.

Ce programme s’adresse aux nouveaux diplômés et aux médecins qui viennent s’installer au Nouveau-Brunswick, ainsi qu’à ceux qui y retournent après au moins un an d’absence.

Il existe également des primes pour aider les omnipraticiens à établir leur cabinet et d’autres spécifiques à certaines localités (dans le Restigouche, par exemple) et à certaines disciplines.

Bientôt davantage d’étudiants en médecine au N.-B

Outre les incitatifs, une façon de recruter des médecins dans la province est d’en former, puis de les garder. C’est ce qu’essaye de faire le directeur du centre de formation médicale du Nouveau-Brunswick, Michel Landry.

Pour l’instant, environ 100 étudiants francophones préparent un doctorat en médecine à Moncton, grâce à l’Université de Sherbrooke au Québec.

«On travaille à faire passer la cohorte de 24 à 32 étudiants par an, indique le Dr Landry. Nous avons l’infrastructure et le personnel nécessaires. Nous pouvons aussi proposer des stages cliniques. Il reste à obtenir du financement par le gouvernement. Ça pourrait être très rapide.»

Le taux de rétention dans la province des diplômés du Centre de formation médicale du Nouveau-Brunswick (CFMNB) est de 75% en moyenne, selon un rapport de 2020. La proportion est même de 55% pour les spécialistes.

«C’est l’un des éléments sur lesquels nous mettons le plus d’énergie avec le réseau de santé Vitalité et le gouvernement provincial, assure le Dr Landry. Nous commençons à avoir une planification des besoins plus fiable et à la communiquer aux étudiants. Il reste toutefois du travail à faire.»

Le responsable du CFMNB promet aussi des négociations avec le Québec. Cette province décide selon ses propres besoins du nombre de places dans les différents programmes de médecine de l’Université de Sherbrooke, selon lui.

M. Landry affirme que le CFMNB dépend de cet établissement, à cause de la faible population du Nouveau-Brunswick. Il veut néanmoins faire connaître les besoins spécifiques de sa province.

Un autre moyen de retenir les médecins au Nouveau-Brunswick est de leur permettre d’y effectuer leurs années de résidence (leur dernière étape de formation importante). Ces programmes existent dans la province pour 32 étudiants en médecine familiale et deux étudiants en psychiatrie, concernant le CFMNB.

«Nous avons presque la capacité d’avoir une résidence entière en médecine interne, ajoute le Dr Landry. C’est en discussion avec l’Université de Sherbrooke. Nous n’avons cependant pas encore assez d’enseignants francophones d’expérience pour ça.»

Il précise que les patients ne sont pas assez nombreux au Nouveau-Brunswick pour que le CFMNB propose d’autres programmes de résidence.

Environ 120 étudiants anglophones préparent un doctorat en médecine au Nouveau-Brunswick grâce à l’Université néo-écossaise Dalhousie.

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