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COVID-19: Les femmes témoignent d’une plus grande détresse

Les femmes déclarent souffrir davantage de détresse que les hommes à cause de la pandémie de COVID-19, selon la chercheuse en psychologie de l’Université du Nouveau-Brunswick (UNB), Moira Law. Elle avance des hypothèses d’explication.

«C’est bien établi maintenant que les femmes sont touchées de façon disproportionnée par l’anxiété, la détresse et le stress, indique Mme Law à propos des conséquences de la pandémie. Elles s’inquiètent non seulement d’elles-mêmes, mais aussi des autres (les enfants et les aînés).»

En 2015, les Néo-Brunswickoises représentaient en effet 83% des employés dans le secteur de la santé ainsi que 72% des salariés dans l’enseignement, le droit et les services publics, selon un rapport du gouvernement provincial.

«Ce sont les travailleuses en première ligne, considère Mme Law. On peut dire que ç’a contribué à leur détresse psychologique. Si elles ont des enfants qui reviennent à la maison de l’école, comment trouvent-elles un équilibre?»

Stress à la maison

Les Néo-Brunswickoises effectuent aussi la majeure partie des soins familiaux. En 2015, les femmes des provinces de l’Atlantique consacraient 3,7 heures par jour à ces tâches (travail domestique inclus), soit une heure de plus que les hommes, d’après des statistiques du gouvernement du Nouveau-Brunswick.

«Les gens ont été mis en quarantaine. Il y a donc eu plus de travail à la maison, ajoute Mme Law. Encore maintenant, des enfants ne peuvent pas pratiquer d’activités extrascolaires. Ils suivent en plus leurs cours à distance tous les deux jours. C’est une pression supplémentaire sur les femmes.»

La directrice de la Coalition pour l’équité salariale du Nouveau-Brunswick, Johanne Perron plaide pour une meilleure répartition des tâches dans les familles, mais aussi pour une plus grande rémunération des employées dans le secteur des soins.

Son organisme a évalué les rétributions des travailleuses de soutien à domicile, des intervenantes d’urgence et des fournisseuses de services en résidences communautaires en 2020. Il a estimé que des augmentations de leurs salaires de 6,67$ à 10,73$ l’heure seraient équitables en comparaison avec les métiers équivalents exercés en majorité par des hommes.

Violences conjugales

En plus de la «charge mentale» que beaucoup de femmes subissent au sein de leur foyer, certaines d’entre elles ont dû s’isoler avec un compagnon abusif pendant la pandémie. Au Nouveau-Brunswick, il y avait 392 femmes battues dans leur couple en 2014, d’après un rapport du gouvernement provincial.

La ministre fédérale des Femmes et de l’Égalité des genres, Maryam Monsef, a indiqué en avril que les violences conjugales avaient augmenté de 20 à 30% au pays.

À Moncton, les victimes de ces actes représentent plus de 80% des résidentes de la maison de transition Carrefour pour femmes (environ 20 chambres pendant la phase rouge), contre 50% avant la pandémie, selon l’organisme.

Cette augmentation a surtout eu lieu à partir de juin lorsque les mesures de confinement se sont assouplies et que les victimes ont pu s’enfuir de chez elles, d’après la directrice du refuge. Chantal Poirier précise que les cas dont elle est témoin sont beaucoup plus sévères qu’avant.

Les Néo-Brunwickoises travaillent autant qu’avant la pandémie

Des militants féministes affirment que la pandémie de COVID-19 a creusé les inégalités entre les hommes et les femmes sur le marché du travail. Analyse au Nouveau-Brunswick.

«Les femmes ont été plus nombreuses à perdre leur emploi au début de la pandémie, car elles travaillent en majorité dans les services (dans l’hôtellerie et la restauration, par exemple) et occupent davantage les postes à temps partiel», déplore la directrice de la Coalition pour l’équité salariale du Nouveau-Brunswick, Johanne Perron.

Les travailleuses de la province ont été surtout défavorisées en mars. Elles ont alors perdu 6% de leurs emplois par rapport au mois précédent alors que les hommes en ont perdu 4%, selon Statistique Canada.

Le taux d’emploi des Néo-Brunswickoises en décembre était néanmoins égal à celui de janvier 2020 (celui des actifs masculins était un peu supérieur), un niveau atteint dès juin (avec un mois de retard par rapport aux hommes).

«C’est vrai que la performance des hommes est meilleure, mais le marché du travail s’est amélioré pour les femmes, comparé à janvier 2020», commente l’économiste Pierre-Marcel Desjardins. L’économie a quand même bien su rebondir au Nouveau-Brunswick.»

Ni les Canadiens ni les Canadiennes n’avaient un taux d’emploi égal à celui de janvier en décembre 2020, selon Statistique Canada. Celui des premiers était en revanche nettement supérieur (environ 63%) à celui des secondes (environ 56%). La différence était moins marquée au Nouveau-Brunswick (quatre points de pourcentage d’avance pour les hommes).

Mme Perron affirme que les fermetures d’écoles et de garderies, les inégalités salariales et les traditions ont contraint certaines mères à abandonner leur profession pour s’occuper des enfants. Ce phénomène n’était cependant plus visible en décembre au Nouveau-Brunswick.

La proportion des Néo-Brunswickoises au travail ou en recherche d’emploi était de 57% et leur taux de chômage était de 7%, selon Statistique Canada. Ces chiffres sont presque les mêmes qu’en 2019 (un taux d’activité de 58% et un taux de chômage de 6,5%).

Les femmes de la province étaient néanmoins toujours plus nombreuses à rester au foyer, par contrainte ou par choix. Les hommes néo-brunswickois au travail ou en recherche d’emploi en décembre étaient de 64% (et leur taux était de chômage de 11%).

Des femmes combatives en pandémie

Elles sont entrepreneuse, avocate et chercheuse. Ces femmes subissent probablement moins d’inégalités de genre dans leur milieu aisé. C’est peut-être aussi parce qu’elles réussissent qu’elles acceptent de témoigner. Elles montrent toutefois des exemples de courage et de force.

Jill Doucet, nouvelle entrepreneuse

Comme beaucoup, Jill Doucet a perdu son emploi au début de la pandémie. Son métier était d’organiser des événements pour la Chambre de commerce régionale de Campbellton. La citoyenne de Charlo ne s’est pas laissée abattre pour autant.

«J’ai décidé de me prendre en main, se félicite-t-elle. J’ai créé une entreprise dans le mieux-être.»

Espace Santé & Création propose des classes et des retraites de yoga ainsi que des ateliers de macramé.

«Grâce à ça, j’arrive à payer mes factures, indique Mme Doucet. La demande est là pour se ressourcer!»

La mère de trois enfants confie cependant être épuisée. Elle réussit heureusement à trouver de l’aide au sein du groupe «Les Audacieuses en affaires», animé par Cynthia Blanchette.

«Nous sommes une cinquantaine d’entrepreneuses du Nouveau-Brunswick et du Québec. Nous nous soutenons toutes les unes les autres. Ça nous aide à survivre et à trouver des forces, se réjouit-elle. C’est incroyable ce qu’elles ont accompli!»

Mme Doucet raconte aussi recevoir énormément d’aide de son conjoint. Cuisine, vaisselle, conduites… ce travailleur saisonnier accomplirait même plus de tâches ménagères qu’elle en dehors des périodes de pêche.

«Je m’estime chanceuse, rit l’ancienne infirmière. Je ne pense pas que ce soit de même pour mes amies. Mais elles sont quand même toutes assez fortes. Les femmes prennent plus de place, maintenant.»

La quadragénaire se souvient de l’époque où elle souffrait ce qu’elle appelle «le syndrome de la femme à tout faire», au travail, à la maison, avec ses enfants et dans son couple.

«Ça faisait partie de moi, pour être bien vue et pour avoir la sensation de pouvoir tout faire seule, se souvient-elle. Ça ne marche pas, à un moment tu crashes et tu te rends à l’évidence que tu as besoin d’aide.»

Mme Doucet raconte en outre avoir commencé à baisser son niveau d’exigence pour avoir le temps de lire, de prendre un bain, etc.

«Mes enfants sont plus souvent devant les jeux électroniques et la télévision, confie-t-elle. S’ils mangent des céréales au souper, c’est correct. Si la vaisselle n’est pas faite un soir, ce n’est pas la fin du monde…»

Carol Chan, nouvelle mère monoparentale

Carol Chan raconte avoir appris à négocier avec ses différentes identités. Ça n’a pas été facile, selon elle. Il faut dire qu’elle en a beaucoup.

La quadragénaire est mère de trois enfants. Elle est avocate spécialisée en droit de l’environnement, en droit autochtone, en conformité réglementaire, en gestion des risques et en droit de la vie privée. L’été dernier, elle a été candidate aux élections provinciales.

Pour sa première campagne électorale, la novice en politique a mis en pause sa carrière de juriste et a confié ses enfants à son conjoint. Elle a également tenu à faire du porte-à-porte, malgré la situation sanitaire.

Résultat, elle a obtenu le deuxième plus grand nombre de votes dans la circonscription de Moncton-Centre sous la bannière verte, avec 1725 voix (le candidat libéral, Robert McKee a gagné avec 2448 votes).

Mme Chan affronte cependant son plus grand défi depuis novembre: devenir mère monoparentale. Son mari, Nicolas Lambert, est décédé.

«Il est mort en phase orange. Je n’ai donc pas eu la possibilité de le voir à l’hôpital. Juste arranger ses funérailles en pandémie, c’était plus difficile que toutes les choses que j’ai accomplies pendant cette période, confie M. Chan. Mais la communauté m’a soutenue.»

Si être une femme est plus difficile pendant la crise sanitaire, ça l’est encore plus sans conjoint. Les parents seuls (le plus souvent féminins) ont été 40% à signaler une mauvaise santé mentale dans un sondage Léger effectué auprès de 1523 personnes pour l’Association d’études canadienne, mis en ligne en janvier.

«Je ne sais pas si je m’en sors déjà, mais au moins je travaille et ça recommence doucement, raconte Mme Chan. Si je n’ai pas une santé mentale invulnérable, je suis préparée à la dépression, car j’en ai fait une sévère avant la COVID-19. J’ai des outils pour gérer mes émotions.»

Originaire de Vancouver, la fille d’immigrants taïwanais n’a de surcroît pas de famille dans le Grand Moncton. Celle de M. Lambert se trouve aussi ailleurs. Mme Chan a donc attendu avec impatience la fin de la phase rouge de confinement.

«C’est absolument important d’avoir des gens autour de nous. Sans ça, même avec un seul enfant, je ne sais pas quoi faire», rit-elle.

Mme Chan poursuit quoi qu’il en soit sa vie militante en faveur d’une meilleure représentation des femmes dans la société au sein du groupe Fémocratie, ici.

«La pandémie me permet de mieux savoir ce sur quoi je veux me concentrer, remarque-t-elle. Comme la mort de Nicolas.»

Claire Johnson, chercheuse

C’est en plein entraînement sur sa machine d’exercice physique que Claire Johnson répond à l’Acadie Nouvelle, son bébé à côté d’elle, un œil sur ses courriels, l’autre sur les nouvelles.

«J’ai trois enfants très jeunes, dont un est né pendant la pandémie, s’esclaffe la quadragénaire. C’est vraiment la folie!»

Une folie organisée cependant. Avec son conjoint, la professeure en gestion des services de santé à l’Université de Moncton a établi un programme précis pendant la pandémie. Une fois que le plus vieux des garçons se trouve à la maternelle, chacun des parents emmène à tour de rôle les autres enfants dehors. Puis les petits font la sieste, dînent, s’occupent en famille, soupent et se couchent.

Les adultes travaillent à chaque fois qu’ils en ont l’occasion pendant la journée. Ils se remettent à la tâche une fois leurs enfants endormis pour la nuit.

«C’est un système précaire, avec plusieurs failles potentielles, commente Mme Johnson. Si l’un des enfants tombe malade, si ma fille ne s’endort pas, s’il y a une fermeture d’école ou un confinement total, tout tombe à l’eau.»

La chercheuse s’étonne néanmoins d’avoir conservé sa productivité pendant la pandémie, voire de l’avoir améliorée. Elle indique publier deux ou trois articles par an depuis 2018. Elle en a soumis trois depuis l’arrivée de la COVID-19.

En mai, le prestigieux magazine scientifique Nature a présenté plusieurs études suggérant que les chercheuses avaient moins publié que leurs confrères masculins au début de la crise sanitaire.

La professeure au département d’écologie et de biologie évolutionnaire à l’Université de Toronto, Megan Frederickson a mené l’une des recherches. Elle indique avoir étendu son analyse jusqu’à la fin juin et avoir trouvé des résultats constants.

«J’ai appris à déléguer à mes brillants étudiants de maîtrise, témoigne Mme Johnson à propos de son expérience professionnelle pendant la pandémie. Je ne suis pas toujours la première auteure de mes articles soumis.»

La mère assure pourtant que le partage du travail domestique et des soins entre elle et son compagnon est équitable, voire en sa faveur (une exception dans son cercle social, selon elle). Elle précise que c’est le résultat d’une concertation régulière dans son couple.

«En temps normal, mon conjoint travaille chez nous. Il s’occupe donc plus des tâches ménagères et des enfants, raconte-t-elle. Mais pendant la pandémie, ils se sont plus tournés vers moi malgré tout.»

Les hommes souffrent en silence

Les comparaisons des conséquences psychologiques de la pandémie entre les hommes et les femmes pourraient être biaisées, selon la professeure en gestion des services de santé à l’Université de Moncton, Claire Johnson.

«C’est plus socialement acceptable pour une femme de pleurer ou d’avouer qu’elle souffre, explique-t-elle. Tandis que les hommes doivent se montrer forts. Ils finissent donc par souffrir en silence…»

Des professeurs de l’Université McGill (au Québec), Jaunathan Bilodeau et Amélie Quesnel-Vallée, ont prévenu qu’il serait probable d’assister à une augmentation des suicides, plus fréquents chez les hommes, pendant et après la pandémie, dans le média The Conversation.

«Je ne pense pas qu’il y ait de biais du tout», réagit la chercheuse en psychologie de l’Université du Nouveau-Brunswick (UNB), Moira Law.

Elle montre comme preuve environ 20 études menées dans le monde montrant une plus grande détresse psychologique chez les femmes pendant la pandémie de COVID-19.

«Nous savons que les hommes se suicident plus que les femmes, parce qu’ils utilisent des moyens plus mortels, des armes à feu et non des médicaments, par exemple, explique-t-elle. C’est aussi une conséquence importante des mesures de distanciation sociale actuelles.»

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