Menu

La Boucle Atlantique, c’est quoi?

Lors du discours du Trône fédéral de septembre 2020, le gouvernement Trudeau a rapidement fait mention d’un vaste chantier énergétique qui permettrait à l’est du pays de s’alimenter en électricité grâce aux surplus hydroélectriques du Québec et du Labrador. Ce projet de Boucle Atlantique pourrait-il être la planche de salut qui permettra finalement au Nouveau-Brunswick de se départir de ses centrales thermiques au charbon?

En 2018, un peu plus de 17% de l’électricité du Nouveau-Brunswick a été produite à partir de la combustion du charbon. Le Plan climatique canadien prévoit toutefois l’élimination de ce combustible du portefeuille énergétique des provinces à compter de 2030.

Même si Énergie NB espère qu’une entente d’équivalence sera négociée avec Ottawa afin que la centrale thermique au charbon de Belledune puisse opérer jusqu’en 2040, il semble de plus en plus évident que les jours de ce combustible polluant sont comptés. D’ici neuf ans, la province pourrait fort bien être obligée de trouver d’autres sources d’énergie afin de se conformer à l’interdiction fédérale.

La Boucle Atlantique, un projet énergétique prioritaire pour le gouvernement Trudeau, pourrait toutefois être la solution toute désignée afin de permettre au Nouveau-Brunswick de respecter les objectifs du Plan climatique canadien.

Cette boucle vise à accroître le partage régional d’électricité en apportant des améliorations au système de transmission entre les provinces atlantiques et le Québec. Ainsi, les surplus hydroélectriques de Terre-Neuve-et-Labrador et du Québec pourraient être écoulés aux provinces Maritimes, tout en facilitant l’accès au lucratif marché américain.

Potentiel d’énergie propre

«Nous voyons beaucoup de potentiel afin que ce projet nous aide à atteindre nos obligations dans l’Accord de Paris sur le climat», a déclaré Dominic LeBlanc, ministre des Affaires intergouvernementales et député libéral de la circonscription fédérale de Beauséjour, lors d’une interview avec le journal, fin janvier.

Peu avant Noël, Justin Trudeau a désigné un représentant fédéral, Serge Dupont, qui agira à titre de négociateur afin de conclure une entente entre Ottawa, Québec et les provinces de l’Atlantique pour que le projet aille de l’avant.

À en croire M. LeBlanc, le dossier pourrait progresser rapidement puisque «les premiers ministres de l’Atlantique y voient un potentiel pour un accès à de l’énergie propre».

Déjà en mars 2019, les provinces de l’Atlantique avaient convenu «d’élaborer une Feuille de route de l’énergie propre pour le Canada atlantique», une initiative qui vise à accroître les collaborations pour «construire une autoroute de l’énergie propre dans la région.»

Dans le rapport préliminaire Vers une feuille de route de l’énergie propre pour le Canada atlantique, publié en août 2020, on apprend que l’initiative est supervisée par un comité de planification de l’énergie propre au Canada atlantique, composé de  «cadres des gouvernements fédéral et provinciaux et des services publics provinciaux». Des représentants du gouvernement du Québec et d’Hydro-Québec participent aussi aux réunions du comité.

En janvier 2020, lors de la rencontre annuelle du Conseil des premiers ministres de l’Atlantique, Blaine Higgs et ses homologues des provinces de l’Est s’étaient aussi dits d’accord pour une collaboration accrue entre Fredericton et Québec afin de construire de nouvelles lignes de transmission sur le territoire néo-brunswickois. En augmentant les importations d’hydroélectricité du Québec, les Maritimes pourraient verdir leur portefeuille énergétique.

Il semble donc que tous s’entendent afin que ce projet aille de l’avant.

Le bureau du premier ministre du Nouveau-Brunswick et le ministère du Développement de l’énergie ont refusé les demandes d’interview de l’Acadie Nouvelle à ce sujet.

«Nous nous réjouissons à l’idée d’élaborer une voie à suivre pour atteindre collectivement nos objectifs environnementaux tout en maintenant des prix de l’énergie stables dans la région», écrit dans un courriel un porte-parole du ministère du Développement de l’énergie.

M. LeBlanc assure toutefois avoir discuté du projet avec Blaine Higgs, il y a quelques mois, et ce dernier était réceptif à l’idée que le fédéral devienne un «partenaire important du Nouveau-Brunswick pour un approvisionnement en énergie renouvelable».

Dominic LeBlanc est d’avis qu’Ottawa pourrait puiser dans des fonds fédéraux afin de financer la boucle, notamment dans les Programmes d’infrastructures vertes ou la Banque d’infrastructure fédérale.

«Il y a plusieurs sources de financement fédéral potentielles pour des infrastructures capables d’offrir un accès soutenu à de l’énergie renouvelable, tout en s’assurant que ça ne se fasse pas sur le dos des consommateurs», avance-t-il.

 

Une idée qui ne date pas d’hier

L’idée d’une autoroute énergétique reliant l’est du pays n’est pas nouvelle. Déjà en 1962, le gouvernement fédéral rêvait de développer le potentiel hydroélectrique du Labrador et du Québec afin que cette énergie soit distribuée en Ontario et dans l’est du pays.

Si ce grand projet n’a jamais réellement vu le jour, il en existe néanmoins déjà une version rudimentaire.

Dans la partie ouest de la boucle, l’énergie de la centrale Churchill Falls, au Labrador, et des barrages d’Hydro-Québec peut être envoyée dans les provinces à l’est via le Nouveau-Brunswick.

Depuis décembre, un câble sous-marin qui relie Terre-Neuve au Labrador achemine également l’électricité de Muskrat Falls en Nouvelle-Écosse.

La Boucle Atlantique proposée par Ottawa vise donc principalement à améliorer la capacité de transport et de partage entre les provinces. D’après le rapport provisoire Vers une feuille de route de l’énergie propre pour le Canada atlantique, «la connexion Québec – Nouveau-Brunswick, la connexion Nouveau-Brunswick – Nouvelle-Écosse et la ligne de transport d’énergie des Maritimes entre la Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve-et-Labrador seront l’épine dorsale» de cette autoroute énergétique.

Les sources consultées par le journal estiment que des investissements seront surtout nécessaires afin d’améliorer le corridor énergétique entre le Québec et la Nouvelle-Écosse, soit les lignes de transport électrique au Nouveau-Brunswick. L’interconnexion entre les provinces devra aussi être améliorée.

 

Un rêve illusoire?

Les questions énergétiques sont parfois source de tension entre les provinces et peuvent soulever les passions. Dans ces circonstances, la Boucle Atlantique a-t-elle une chance de voir le jour? Quel mérite doit-on accorder au projet? L’Acadie Nouvelle a demandé à deux experts en énergie de se prononcer.

L’histoire montre que les provinces ont parfois du mal à s’entendre lorsqu’il s’agit d’établir des ententes en énergie. Depuis la fin des années 1960, la centrale hydroélectrique de Churchill Falls représente en quelque sorte une épine dans le pied des relations entre Québec et Terre-Neuve-et-Labrador. En 2009, la décision du gouvernement libéral de Shawn Graham de vendre Énergie NB à Hydro-Québec avait aussi suscité de vifs débats au Nouveau-Brunswick.

La Boucle Atlantique verra-t-elle le jour, sachant que cinq provinces devront s’entendre afin que le projet aille de l’avant?

«Il me semble assez évident que le projet ira de l’avant puisque toutes les parties ont quelque chose à y gagner», avance Larry Hughes, un professeur de l’Université Dalhousie, à Halifax, qui s’intéresse aux politiques publiques entourant l’énergie, à la sécurité énergétique et aux changements climatiques.

«Le mérite de vouloir accentuer le lien avec Terre-Neuve et le Québec est d’éliminer la production d’électricité à partir du pétrole et du charbon en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick», souligne pour sa part Jean-Thomas Bernard, professeur invité de la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa et spécialiste des marchés énergétiques.

En effet, en 2018, 68% de la capacité en électricité de la Nouvelle-Écosse était assurée par le pétrole et le charbon alors que ce taux était de 28% au Nouveau-Brunswick.

L’Île-du-Prince-Édouard pourrait aussi se servir de la boucle afin de surmonter l’intermittence de son parc éolien – qui représente 98% de sa production électrique – grâce à un approvisionnement propre et à un prix stable.

Si le projet a certainement des mérites afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre au Canada, il s’agit toutefois de «gains minimes» relativement aux obligations canadiennes –  réduction des émissions de  30% en deçà des niveaux de 2005 d’ici 2030 – prévues dans l’Accord de Paris sur le climat, précise M. Hughes.

Ce dossier, dit-il, est d’abord et avant tout une manière pour les provinces avec des surplus énergétiques d’accéder à de nouveaux marchés.

Ottawa et Terre-Neuve-et-Labrador espèrent que l’initiative permettra à cette province d’améliorer sa situation financière catastrophique, causée en grande partie par le mégaprojet hydroélectrique de Muskrat Falls. Grâce à la boucle, l’électricité de ce barrage pourrait être vendue aux provinces Maritimes, tout en ouvrant des possibilités d’exportation vers le nord-est des États-Unis, via le Nouveau-Brunswick.

Jean-Thomas Bernard croit toutefois que ce sera insuffisant pour sortir St. John’s de ce gouffre financier et limitera la casse, tout au mieux.

«Par rapport aux dépenses déjà réalisées pour Muskrat Falls, je ne peux pas voir des conditions où il y aurait un seuil de rentabilité qui serait atteint. C’est impensable», explique-t-il.

 

De nouvelles disputes à l’horizon

D’après Larry Hughes, la Boucle Atlantique met aussi la table pour de nouvelles disputes entre la Belle Province et Terre-Neuve. Et tout laisse croire que ce sera Québec qui aura le gros bout du bâton.

«Terre-Neuve-et Labrador n’est pas dans une position de force», constate-t-il

Il prédit que très peu d’électricité produite au Labrador se rendra jusqu’au Nouveau-Brunswick en empruntant le tronçon ouest de la boucle. Depuis les années 1960, Québec s’oppose à ce que l’énergie produite par sa voisine transite sur son territoire et fasse concurrence à Hydro-Québec, une source de revenus importante pour la province. C’est justement cette opposition qui a en quelque sorte forcé Terre-Neuve à signer un contrat, en 1969, faisant en sorte que l’énergie produite à Churchill Falls, au Labrador, soit vendue, pour ne pas dire donnée, à Québec jusqu’en 2041.

Depuis décembre, l’électricité du Labrador produite à Muskrat Falls peut toutefois éviter le territoire québécois grâce à un câble sous-marin de 170 km reliant Cape Ray, à Terre-Neuve, au Cap Breton. Or, ce câble, précise M. Hughes, est doté d’une capacité trop faible afin d’accommoder toute la production de ce barrage. Dans 20 ans, le problème sera pire sachant que Terre-Neuve devra aussi écouler l’hydroélectricité de Churchill Falls, dont la capacité de production annuelle est bien plus grande.

«Hydro-Québec va vouloir s’assurer que l’infrastructure développée dans le cadre du projet le soit à son avantage», de sorte à satisfaire son appétit d’expansion sur le marché américain qu’elle prépare depuis longtemps, ajoute-t-il.

Pour illustrer son propos, M. Hughes ajoute qu’Hydro-Québec a dépensé plus de 8 millions $ en 2020 afin de contrer l’opposition montante à un projet de corridor énergétique dans l’État du Maine que la société d’État souhaite réaliser en partenariat avec des firmes américaines. La même année, une entente signée entre Hydro-Québec et Énergie N.-B. prévoyait des «discussions sur la construction d’interconnexions additionnelles entre le Québec et le Nouveau-Brunswick, dans le but d’accroître les exportations d’électricité vers les provinces atlantiques et les États-Unis».

Bien que les projets d’Hydro-Québec risquent de nuire aux plans de Terre-Neuve, Larry Hughes constate que la situation géographique du Nouveau-Brunswick fait en sorte que Fredericton pourrait en tirer profit.

«La province va peut-être pouvoir se négocier de meilleures ententes puisque l’énergie qui ira aux États-Unis, qu’elle vienne de Terre-Neuve ou du Québec, va transiter par des lignes de transmission sur le territoire néo-brunswickois. L’entente entre le Nouveau-Brunswick et Québec l’an dernier montre qu’Hydro-Québec prépare le terrain et Énergie N.-B. semble vouloir être impliquée et ça pourrait se traduire par des retombées intéressantes», croit M. Hughes.

Partager
Tweeter
Envoyer