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L’inquiétante montée des eaux

L’inquiétude semble grandir chez les habitants de la Péninsule acadienne, de plus en plus nombreux à constater l’érosion côtière et les effets du réchauffement climatique. Certains se sentent seuls face à ce problème. Témoignages.

Euclide Blanchard revient toujours au même sujet quand il parle de l’érosion: le ministère de l’Environnement et des Gouvernements Locaux installe des roches sur les côtes seulement pour protéger ses infrastructures, comme les routes. L’habitant de Pigeon Hill juge cette politique absurde.

«Mon voisin a déménagé. Aussitôt après, ils ont mis de la grosse roche [le long de son ancienne propriété] pour protéger le chemin. Il n’y a aucune logique là-dedans, s’énerve-t-il. Pourquoi attendre que je parte et que je paie les yeux de la tête pour en installer devant chez moi?»

D’autant plus que le problème presse, à ses yeux. Le sexagénaire estime habiter aujourd’hui à moins de dix mètres de l’océan. De surcroît, il affirme avoir perdu plus de la moitié de cette distance de terrain en une seule tempête.

Les cartes de l’institut de recherche Valores ont beau indiquer que la mer aura atteint sa maison en 2050 et que la bâtisse est à l’abri des inondations durant les tempêtes, M. Blanchard a fait construire un remblai de rochers lui-même.

«Ça a coûté cher et je suis obligé de l’arranger souvent, parce qu’il n’est pas aussi solide que ceux du gouvernement, se plaint aujourd’hui l’ancien pêcheur. La mer n’a par contre jamais mangé à cet endroit. Un cap de roches, c’est garanti!»

Le retraité estime de toute façon que les coûts de déménagement sont trop élevés. Il accepterait une aide pour partir de façon préventive, même s’il abandonnerait à contrecœur la vue sur l’océan. Le gouvernement provincial n’en propose cependant pas. En attendant, M. Blanchard se tourmente.

«Eh! Eh! Mon Dieu! C’est angoissant certain, s’exclame-t-il. J’ai travaillé toute ma vie. Faut-il que je paye encore et encore pour protéger mon cap? Ça n’a pas de bon sens!»

L’habitant de Wilson Point, Frank Wilson souhaite que le gouvernement installe des rocs devant de sa demeure. – Gracieuseté

Citoyen de Wilson Point, sur l’Île Miscou, Frank Wilson, souhaite aussi que le gouvernement installe des roches devant sa demeure. La province a déjà protégé de cette façon les chemins qui se trouvent de chaque côté de chez lui.

«C’est comme une porte d’entrée pour l’océan», illustre-t-il à propos de son terrain, probablement rongé plus vite par la présence de remblais à ses extrémités (un phénomène appelé «effet de bout»).

Les cartes de l’institut de recherche Valores indiquent que les vagues lècheront le pas de sa porte en 2100 seulement, sans fortification pour la ralentir. Mais M. Wilson veut perdre le moins de terrain possible pour continuer à faire courir les chiens qu’il recueille.

La résignation

Les prévisions de Valores sont plus mauvaises pour le résident de Sainte-Marie-Saint-Raphaël, Renald Guignard. Sans protection de la côte, sa maison de la rue Paulin pourrait disparaître dans la mer entre 2030 et 2050.

Le septuagénaire assure d’ailleurs qu’elle est tellement en danger qu’il ne peut pas l’assurer. Il demande donc à la province de l’aider à déménager tout de suite.

Cette remise appartenant à Rénald L. Guignard se trouve dangereusement proche de la mer et sa maison est grandement menacée par l’érosion. Elle se trouve à environ 33 pieds du rivage. -Acadie Nouvelle: David Caron

«Je voudrais que le gouvernement pogne ma maison et la mette de l’autre bord du chemin. J’aurais le temps de mourir avant que la mer se rende là», explique-t-il.

Le rire triste

Le résident d’Inkerman, Jean-Guy F. Robichaud est épargné par cette inquiétude. Le septuagénaire affirme en riant qu’il décédera avant que l’eau ait atteint son habitation.

L’ostréiculteur se montre de toute façon sceptique à propos des mesures de protection (les enrochements, par exemple) et de retrait (comme les déménagements). Il les trouve coûteuses et précaires. Il préconise l’interdiction de s’installer près des berges, en prévision de la montée des eaux et de l’érosion.

«Ils ont montré dans un reportage une maison déplacée de 40 pieds. Moi, je l’aurais changée de province», s’esclaffe M. Robichaud.

En fait, une relocalisation de quelques mètres peut suffire. Déplacer la maison de M. Guignard de l’autre côté du chemin Paulin par exemple, permettrait de la prémunir contre l’érosion après 2100, selon les prévisions de Valores.

Reste à trouver l’argent pour le faire…

 

Le N.-B. préfère payer après un désastre qu’avant

L’institut de recherche Valores a évalué en 2015 le coût du déplacement de 24 maisons de Saint-Marie-Saint-Raphaël, Cap-Bateau et Pigeon Hill, dans la Péninsule acadienne. La somme était en moyenne d’environ 105 000$ (dollars d’aujourd’hui) pour chacune d’entre elles.

Le retrait d’habitations par rapport à la côte est l’une des solutions contre l’érosion et les inondations provoquées par la montée des eaux. Les experts la considèrent comme un dernier recours. Des habitants ont quand même montré de l’intérêt pour cette mesure lors de consultations.

«Malheureusement, au meilleur de nos connaissances, aucune structure de financement n’existe présentement au Nouveau-Brunswick pour financer une relocalisation préventive», a indiqué Valores dans un rapport, en phase avec la situation actuelle.

Le Québec, au contraire, encourage certains de ses habitants à quitter une zone dangereuse avant une catastrophe en collaboration avec les municipalités, selon son Cadre pour la prévention de sinistres 2013-2022.

Ses aides financières peuvent s’élever jusqu’à 250 000$ pour une résidence principale.

L’érosion menace Maisonnette – L’érosion des côtes affecte bien plusieurs communautés de la Péninsule acadienne, comme ici sur le chemin des chalet à Maisonnette. – David Caron – Octobre 2019

Les communautés de Sainte-Flavie et Sainte-Luce, entre Rimouski et Matane, ont été les deux premières municipalités à bénéficier de ce programme en 2019. Elles avaient été particulièrement frappées par une tempête en 2010.

En 2022, Sainte-Luce pourra par exemple avoir reçu 8 millions $ en tout de la part du gouvernement québécois pour se préparer aux changements climatiques (en relocalisant des résidents et en rechargeant une plage).

À titre de comparaison, le Fonds de fiducie pour l’Environnement du Nouveau-Brunswick en 2020-2021, qui finance entre autres choses les initiatives d’adaptation de toutes les municipalités de la province, contient seulement 9 millions $.

Le ministère de l’Environnement et des Gouvernements locaux pourrait en plus réviser l’admissibilité aux programmes d’aide financière en cas de catastrophe ponctuelle.

Grâce à eux, plusieurs résidents de Perth-Andover ont par exemple pu relocaliser leurs maisons endommagées par une inondation de la rivière Saint-Jean en 2012, d’après une étude de Valores. Ils ont reçu une aide maximale de 100 000$ chacun (en dollars de l’époque). D’autres ont pu revendre leur demeure à l’État si les dégâts étaient trop importants, pour un maximum de 80 000$.

Pour avoir le droit de réduire l’accès à ces programmes, les fonctionnaires essaient de rendre disponibles des assurances à «coûts raisonnables», selon le dernier rapport d’étape du plan provincial d’action sur les changements climatiques.

 

Le chiffre mystère

Combien de Néo-Brunswickois devront déménager à cause de la montée des eaux? Tout le monde l’ignore. Personne n’a même d’approximation.

«Je ne veux pas être déplaisant, mais peut-être que la question est mal posée», explique le directeur de la planification de la CSR Péninsule acadienne, Benjamin Kocyla.

Il rappelle d’abord que les résidents n’ont pas l’obligation de déménager d’une zone dangereuse au Nouveau-Brunswick.

L’urbaniste souligne ensuite que les études évaluent les risques en fonction de différentes régions, de différentes échéances (dans 30, 50 ou 100 ans), de différentes menaces (inondations et érosion) et de différents types de constructions (résidentielles, municipales, etc.).

«Il y a pas mal de facteurs, résume-t-il. C’est donc difficile de déterminer précisément les risques.»

Il faut en effet éviter de se représenter les conséquences de la montée des eaux comme une submersion uniforme des terres. L’océan ne montera pas partout de la même façon. Les élévations maximales projetées vont de 0,59 mètre au Restigouche à 0,88 mètre à Sackville en 2100 par rapport à 2010, à titre d’exemple.

L’érosion frappe aussi les côtes de façon différente. La région du Nord-Est est la plus touchée du Nouveau-Brunswick (1,2 mètre par an dans les dunes) suivie par le littoral du détroit de Northumberland puis de la baie des Chaleurs, selon le gouvernement provincial. Les taux d’érosion sont les plus faibles le long de la côte de Fundy.

Surtout, le plus grand problème posé par la montée des eaux et le réchauffement climatique sera les inondations pendant les tempêtes qui deviendront plus fréquentes et plus fortes.

Le site internet d’Adaptation PA (de Valores) indique d’ailleurs que très peu d’infrastructures publiques se trouvent dans des endroits qui seront sous l’eau en 2100 dans la Péninsule acadienne. Plusieurs routes, quais et bâtiments seront en revanche inondés lors de tempêtes.

L’adaptation, une responsabilité municipale au N.-B.

Le ministère de l’Environnement et des Gouvernements locaux s’est félicité d’avoir «atteint sa cible» dans son rapport annuel 2019–2020, soit un plan d’adaptation aux changements climatiques réalisé par 34% des municipalités du Nouveau-Brunswick. Bravo?

En janvier 2020, ce ministère prévoyait pourtant que 50% des 104 municipalités du Nouveau-Brunswick auraient un plan d’adaptation terminé d’ici le 31 mars 2020, selon un courriel de l’agente de communication, Erika Jutras.

Le gouvernement s’est aussi réjoui de la réalisation des plans d’adaptation des commissions de services régionaux (CSR) Nord-Ouest, Chaleur et Sud-Ouest, dans le dernier rapport d’étape de son plan d’action sur les changements climatiques. Il a ajouté que les CSR Péninsule acadienne et Sud-Est poursuivaient leurs travaux à cet égard.

«Il y a 12 CSR, dans la province. Aucune d’elle n’a de plan régional», soutient pourtant le directeur de l’urbanisme de la CSR Sud-Est, Sébastien Doiron.

Il précise que ce sont les municipalités qui ont la responsabilité de se préparer aux changements climatiques, même si elles peuvent recevoir l’aide d’échelons gouvernementaux supérieurs. Il souligne que la majorité de celles de son secteur entreprend cette démarche.

«La plus grande partie de mon territoire est non incorporée, relève-t-il cependant, au sujet des districts de services locaux (DSL). Ce sont surtout les municipalités qui vont de l’avant.»

Besoin d’action

Le chef du Parti vert, David Coon a de toute façon pointé l’absence de lien automatique entre l’adoption d’une feuille de route et des actions concrètes, en réagissant au dernier rapport d’étape du plan d’action provincial sur les changements climatiques.

«On aimerait que ça aille plus vite, observe d’ailleurs le directeur de la planification de la CSR Péninsule acadienne, Benjamin Kocyla à propos des arrêtés de zonage. C’est triste que ça prenne autant de temps alors qu’on a les chiffres, qu’on sait que c’est inéluctable et qu’on fait de la sensibilisation depuis déjà huit ans.»

Le Projet Adaptation PA présente dans ce schéma les différentes stratégies d’adaptation à la montée des eaux. – Gracieuseté

Il déplore que beaucoup de communautés de la Péninsule acadienne évitent pour l’instant d’imposer des contraintes aux développements immobiliers près des côtes. Il expose en effet la faiblesse de la réglementation minimale.

«On peut construire à trois mètres de la mer, indique-t-il. Ce n’est pas beaucoup!»

L’urbaniste se réjouit néanmoins que quelques communautés de son secteur réglementent les constructions près des côtes ou soient sur le point de le faire, en prenant en compte les effets des changements climatiques (l’érosion et les inondations). Il cite Shippagan, le Goulet, Sainte-Marie-Saint-Raphaël, Tracadie ainsi que les îles Lamèque et Miscou.

À Sainte-Marie-Saint-Raphaël, il s’agira par exemple d’inclure au plan d’aménagement une zone inconstructible près de l’océan, un secteur où le premier étage des bâtiments devra se situer au-dessus du niveau d’inondation projeté et un encadrement de l’utilisation des structures de protection (les enrochements, par exemple).1 millions $: budget annuel du gouvernement du Nouveau-Brunswick pour la construction, la réparation et l’entretien de murs longeant la mer ou des rivières, pour protéger ses infrastructures (en non des propriétés privées).

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