Menu

Un N.-B. plus vert, un bâtiment à la fois

Rénover un bâtiment de façon écologique au Nouveau-Brunswick, c’est possible. L’étudiante en génie mécanique, Émilie Savoie a voulu le montrer en donnant l’exemple, au troisième étage d’un édifice datant de 1913 appelé La Station, rue Botsford à Moncton. Récit.

Amatrice de randonnée, de surf, de ski, d’escalade et de vélo de montagne, Émilie Savoie se préoccupe depuis longtemps de l’environnement.

«Mon but a toujours été de voir comment le génie pouvait aider à résoudre les problèmes de changements climatiques», assure la femme de 23 ans.

C’est après avoir assisté à une conférence sur le développement durable à l’Université de Waterloo (en Ontario), en février 2020, que la future ingénieure a décidé de passer à l’action.

«J’ai voulu devenir une leader de la communauté, car à Moncton, il manque d’innovation en rénovation et en construction, estime l’Acadienne originaire de Dieppe. Souvent, on démolit au lieu de rénover.»

La présidente de l’association des étudiants en génie de l’Université de Moncton avait l’habitude de s’impliquer. Il ne lui manquait plus qu’un peu de chance.

La passionnée en a très vite eu, lors d’une soirée entre amis. Elle y a appris que le propriétaire de La Station, Dan Gillis, voulait rénover le troisième étage de son bâtiment de 108 ans avec des matériaux recyclés, tout en le rendant écoénergétique.

«On s’est entendu dès la première rencontre, se réjouit l’élève en cinquième année de baccalauréat. Nous avons déterminé que nous ferions une bonne équipe. Mon implication en tant que responsable de projet a alors commencé.»

Recyclage et écoénergie

M. Gillis avait déjà rénové les deux premiers étages de sa propriété où se trouvent la boutique Le Passage et un espace de travail partagé. Il avait utilisé des matériaux récupérés (comme les fenêtres de l’ancienne école Vanier) ainsi qu’un système de chauffage et de ventilation écoénergétique.

«C’est une évolution de cette culture originelle, décrit-il au sujet de la réfection du troisième étage. Nous passons au niveau supérieur. Nous avons en effet de plus grandes capacités d’investissement et la chance d’avoir rencontré Émilie Savoie.»

L’une des premières décisions de l’étudiante a été de s’entourer de trois autres finissants, avec lesquels elle effectue depuis l’ultime travail qui lui permettra d’obtenir son diplôme… haut la main?

«Ce n’est pas usuel qu’une étudiante crée un projet de fin d’études, commente en tout cas le directeur du département de génie mécanique de l’U de M, Gabriel LaPlante. Émilie Savoie est une étudiante exceptionnelle et très motivée.»

C’est que cette rare représentante du genre féminin en génie (20% des effectifs dans ce domaine à l’U de M ces cinq dernières années) veut plus que rénover un bâtiment en respectant l’environnement. Elle souhaite aussi montrer au plus de gens possible que c’est faisable. Et notamment, aux membres de sa cohorte.

«Il y a eu beaucoup d’intérêt pour son projet, remarque d’ailleurs M. LaPlante. Beaucoup d’étudiants voulaient y participer.»

La meneuse a aussi présenté sa rénovation à la crème de la communauté étudiante du pays lors de la Compétition canadienne d’ingénierie, où elle a gagné la deuxième place de l’épreuve de communication avec Janelle Melanson.

Normes écologiques adaptées

Mme Savoie croit qu’elle a séduit le jury grâce aux libertés qu’elle a prises avec les normes environnementales d’excellence LEED et LBC dans sa conception et sa planification des travaux (notamment pour des raisons financières).

«On prend les standards et on les adapte, explique-t-elle. Le but n’est pas forcément d’obtenir une certification, mais d’être le plus écologique possible. Mieux vaut des petits changements progressifs que de laisser tomber.»

Avec son équipe, l’étudiante essaye quand même d’optimiser l’efficacité énergétique, le choix des matériaux de construction, les systèmes de chauffage et de ventilation ainsi que l’utilisation de l’eau du troisième étage de La Station.

Les finissants travaillent par exemple à l’installation d’un système d’énergie renouvelable et de rétention d’eau de pluie. Ils ont également choisi du papier de journal recyclé (précisément, de la ouate de cellulose) pour isoler le toit.

«L’équipe de l’U de M fait vraiment un travail fantastique», se réjouit M. Gillis.

Les étudiants termineront leur projet en avril, mais Mme Savoie promet qu’elle continuera de travailler bénévolement sur les rénovations qui doivent se terminer en fin d’année.

«C’est quelque chose qui me tient vraiment à cœur, assure-t-elle. J’espère que ça va inciter des gens à faire la même chose. C’est possible, la rénovation écologique!»

 

Construire et rénover ont un impact non négligeable sur l’environnement

Les bâtiments sont responsables de 12% des émissions de gaz à effet de serre (GES) du Canada, selon une récente étude de l’Université de la Colombie-Britannique. Ils sont en effet de grands consommateurs d’énergie, surtout à cause du chauffage de l’air et de l’eau.
Les bâtiments utilisent ainsi 40% de l’énergie consommée au niveau mondial, d’après l’organisme québécois pour l’environnement Équiterre.

Le directeur d’Efficaincy One (l’équivalent d’Énergie NB en Nouvelle-Écosse), Stephen MacDonald a déclaré à ce propos en 2016 que l’efficacité énergétique était l’une des façons les plus rapides, les moins chères et les moins risquées de réduire les GES.

Leur construction nécessite en outre une quantité importante de matériaux, soit la moitié de ceux produits sur la planète, selon Équiterre.

Pas étonnant donc, que les activités de construction et de démolition génèrent environ 35% des déchets destinés aux sites d’enfouissement au Canada, d’après un récent rapport de la Fiducie nationale du Canada.

Le Royal Institute of Chartered Surveyors du Royaume-Uni estime en outre qu’un immeuble résidentiel génère plus de la moitié de ses émissions de carbone avant même son ouverture, selon le même document. Ce phénomène s’explique par l’extraction des matériaux bruts et leur traitement, la fabrication et la distribution des matériaux ainsi que la construction de l’édifice.

C’est pourquoi le Groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat (GIEC) indique que la rénovation des immeubles existants engendre la plus importante portion de réduction des gaz à effet de serre d’ici 2030, d’après la Fiducie nationale du Canada.

 

Construction verte: de nombreuses embûches au N.-B.

Les projets de constructions et de rénovations écologiques sont encore trop rares au Nouveau-Brunswick, selon une représentante de l’industrie et une chercheuse. Formations, sensibilisation des propriétaires, aides de l’État… Ils font le point sur la situation.

L’argent est le nerf de la guerre, dit-on. Dans le contexte de la construction écoénergétique, c’est surtout l’investissement initial qui pose problème, selon les intervenants rencontrés.

À titre d’exemple, les maisons de North Branch, un futur quartier autosuffisant du nord-est de Moncton, devraient coûter de 270 000$ à 400 000$. Ces estimations incluent des aides d’Énergie Nouveau-Brunswick pour l’installation de batteries, de panneaux solaires et de convertisseurs intelligents.

En fait, une maison Net Zéro, qui produit autant d’énergie que ses occupants en consomment, coûte entre 10 000$ et 30 000$ de plus qu’une résidence respectant simplement les normes du code du bâtiment, selon la directrice de l’Association canadienne des constructeurs d’habitation du Nouveau-Brunswick.

«Les banques n’accordent pas de prêts supplémentaires pour les gens qui construisent des maisons écoénergétiques», souligne Claudia Simmonds.

Lent retour sur l’investissement

Bien sûr, les propriétaires de tels bâtiments ont des factures d’énergie peu élevées, voire nulles. Ils doivent quand même attendre longtemps le remboursement de leur mise de départ.

«Le retour sur investissement peut survenir en 5 à 10 ans tandis que les gens restent dans leur maison entre 10 et 20 ans», avance Mme Simmonds.

Une estimation peut-être optimiste. La plupart des mesures d’économie d’énergies et de développement durable ont une durée de vie de 10 à 30 ans, selon une étude de 2013 effectuée par la firme québécoise Dunksy.

«La période de retour sur investissement est souvent plus longue que la période où l’on compte demeurer dans sa résidence», a indiqué Marc-Olivier Pépin, sur le site internet d’Éco habitation en 2018.

Cet étudiant en maîtrise d’études urbaines à l’Université du Québec à Montréal se fondait sur des statistiques montrant que les habitants de la Belle Province déménageaient en moyenne tous les 11 ans.

Comment, dans ce cas, rendre la construction verte attrayante?

«Il est nécessaire de mettre en place des incitatifs pour rendre le coût des travaux écoénergétiques plus accessible», juge l’étudiante en maîtrise de l’environnement de l’Université de Moncton, Karine Godin.

Différents niveaux gouvernementaux (fédéral, provincial et municipal) peuvent en prendre la responsabilité.

Au niveau du pays, la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) offre par exemple un remboursement pouvant aller jusqu’à 25% de la prime d’assurance prêt hypothécaire pour un achat, une construction et une rénovation écoénergétique.

«Au Nouveau-Brunswick, il n’y a vraiment pas assez d’actions du gouvernement pour la promotion de la construction écologique», juge Mme Godin.

Le gouvernement provincial a dépensé 24 millions $ en 2019 – 2020 dans des programmes d’efficacité énergétique à travers Énergie NB, dont 17 millions $ ont aidé des habitants. Cette année, il prévoit investir 19 millions $.

Par exemple, le ministère du Développement social donnera 2 millions $ afin de financer le Programme écoénergétique pour les propriétaires à faible revenu.

En partie grâce à ce financement, il prévoit améliorer 700 à 800 maisons sans frais pour leurs résidents au cours des deux prochaines années, d’après le dernier rapport d’étape du plan d’action sur les changements climatiques.

Ce document recense toutefois le nombre total de projets d’énergie propre (installation de panneaux solaires, de pompes à chaleur géothermiques, etc.) depuis le lancement de trois autres programmes d’aides destinés aux particuliers, aux commerçants et aux industriels: 129.

«C’est mieux que rien, commente Mme Godin en riant. Les chiffres sont quand même marginaux. Si on veut répondre aux changements climatiques, ça va nécessiter des mesures avec plus de poids.»

Manque d’informations

Mme Simmonds fait néanmoins valoir que les propriétaires d’une maison Net Zéro ou d’une maison prête à l’être peuvent recevoir respectivement 10 000$ et 6000$.

«Je crois que le Nouveau-Brunswick continue d’être très généreux, avec des incitatifs aux consommateurs parmi les plus hauts du pays», juge-t-elle.

Une équipe de chercheurs de l’Université British Columbia a cependant montré récemment que la générosité des aides ne causait pas forcément des constructions de bâtiments écoénergétiques.

Le groupe d’experts remarque que les provinces doivent surtout promouvoir leurs programmes et les rendre accessibles. Elle identifie le Québec, l’Ontario et la Colombie-Britannique comme les meilleures provinces canadiennes à ce sujet.

Pour Mme Simmonds, le problème au Nouveau-Brunswick est d’ailleurs le manque de sensibilisation du grand public et de formation des constructeurs.

Son association organise donc des sessions d’informations virtuelles pour les consommateurs en mars. Elle offre aussi des cours pour les professionnels.

L’organisme recense ceux qui sont capables d’effectuer des travaux écoénergétiques sur son site internet ainsi que sur la plateforme Energy Efficient Builder.

 

«Comme si on était au chalet tous les jours»

Depuis 2012, l’un vit dans la maison de ses rêves à Grand-Digue, l’autre rénove un bâtiment centenaire à Moncton. Tous les deux ont fait le choix de travaux écoénergétiques. Serge Dupuis et Dan Gillis racontent leur aventure.

Serge Dupuis ne regrette rien. Au contraire, il se réjouit de vivre depuis 2012 dans une demeure «passive – solaire» et «super isolée» à Grand-Digue.

«On aime la sensation de vivre dans une maison chaleureuse et écologique, qui a un peu de cachet, témoigne-t-il. C’est comme si on était au chalet tous les jours.»

Ses murs épais, faits de paille recouverte de crépi, isolent l’habitation de l’extérieur. La plupart de ses fenêtres, orientées vers le Sud, captent un maximum de lumière du jour. Son toit, comme un chapeau aux larges bords, donne de l’ombre pendant les heures chaudes de l’été.

Un cocon de joie et de confort en tout temps pour M. Dupuis et sa famille. Cependant, sa construction a pris du temps: deux ans et deux mois. Sans parler de la décennie d’apprentissage des techniques de construction et de sélection du terrain.

«C’est quatre mois pour construire une maison normale», compare le professeur au département de génie civil à l’Université de Moncton.

Beaucoup de défis

Il hésite à raconter les défis qu’il a affrontés, parce qu’il veut éviter de décourager les gens de l’imiter.

«C’était difficile, car ce n’était pas conventionnel, raconte-t-il quand même. Moi, mon épouse et ses parents, nous avons fait beaucoup de travail nous-même, surtout pour les murs de paille.»

Les constructeurs qualifiés pour l’aider étaient rares au Nouveau-Brunswick.

«Ma maison est posée sur une dalle de béton sans sous-sol et tient sur une structure de poutres et de poteaux, explique M. Dupuis. Les constructeurs n’étaient pas habitués à ça.»

Sa demeure a aussi coûté plus cher à cause de l’originalité de sa conception.

«Le système hypothécaire n’était pas fait pour un chantier qui s’étale sur le temps, ajoute M. Dupuis. J’ai donc eu des problèmes pour payer des entrepreneurs à temps.»

Par ailleurs, malgré les performances de son habitation (42% de sa surface est chauffée par le soleil), il ne pense pas encore avoir rentabilisé son investissement.

«En 10 ans, on n’a pas économisé tant d’énergie que ça, estime-t-il en précisant devoir parfois utiliser une chaudière électrique. Et nos coûts d’énergie ne sont pas si élevés que ça au Nouveau-Brunswick.»

 

Un travail de longue haleine

Un autre propriétaire de bâtiment écoénergétique, Dan Gillis, évite d’aborder la question de la durée de son retour sur investissement.

«L’idée, c’est que tu économises à long terme, déclare l’entrepreneur, qui rénove depuis 2012 le bâtiment de Moncton baptisé La Station. Mais ça ne fait pas partie de notre façon de penser.»

Il affiche des convictions écologistes.

«On a besoin d’agir pour l’environnement et de penser à la durabilité ainsi qu’à la consommation d’énergie, soutient-il. On voulait aussi créer un espace sain et lui redonner son apparence d’origine.»

Il estime que son investissement dans la rénovation écoénergétique est de 15% supérieur à celui qu’il aurait fait pour des travaux conventionnels. Il a pourtant essayé de limiter les coûts.

«On a toujours travaillé avec ce qu’on avait, raconte-t-il. Au début, nous n’avions pas beaucoup d’argent, alors nous avons utilisé des matériaux recyclés, comme les fenêtres de l’ancienne école Vanier. C’était juste beaucoup de travail pour les déplacer, mais nous étions jeunes!»

M. Gillis espère malgré tout que sa démarche inspirera d’autres propriétaires.

«Ça nous a pris longtemps pour arriver là, mais nous y sommes presque», s’exclame-t-il.

Partager
Tweeter
Envoyer