Menu

Le recyclage a-t-il besoin d’être recyclé?

Une partie de nos déchets recyclables finissent-ils dans un incinérateur ou une décharge à ciel ouvert en Asie? Il est très difficile de répondre à cette question, même après avoir consulté les principaux acteurs de l’industrie du Nouveau-Brunswick.

Poser des questions sur l’efficacité du recyclage, c’est un peu comme fouiller dans le bac de tri d’un Néo-Brunswickois: on ne sait pas sur quoi on va tomber.

«On ne peut pas donner d’informations sur nos clients», déclare par exemple l’agent de communication d’Eco360 Sud-Est, Marc-André Chiasson.

L’organisme qui traite les déchets recyclables des comtés d’Albert, de Westmorland, de Kent, d’une partie de Kings et de Miramichi assure seulement fournir des entreprises de confiance. Il souligne qu’il demande des références et des détails sur ses clients pour s’en assurer.

«Nous essayons de privilégier le marché provincial, puis le marché national avant de vendre à l’international, dit aussi M. Chiasson. Nous vendons la majorité de nos matières au Canada et notre marché le plus lointain se trouve dans le nord des États-Unis.»

Le relationniste affirme qu’Eco360 Sud-Est dispose d’une qualité suffisamment bonne pour pouvoir choisir des clients en Amérique du Nord. Il raconte que l’organisme a seulement envoyé des sacs en plastique en Chine avant que ce pays refuse ce type d’importation.

«On peut connaître la destination de nos produits jusqu’à un certain point seulement», admet cependant M. Chiasson.

Le président de Scotia Recycling, Normand Mensour, confie aussi ne pas avoir de traçabilité de ses ventes. Ce revendeur des déchets triés de la plupart des commissions de services régionaux du Nouveau-Brunswick refuse également de divulguer le nom de ses clients.

«Des conteneurs sont chargés dans toutes nos installations et sont envoyés aux ports de Halifax et de Saint-Jean, destinés à des marchés autour du monde (en Asie, en Europe et en Amérique du Sud)», a écrit M. Mensour dans un courriel.

Par téléphone, le président certifie que la majorité de ses ventes se font en Amérique du Nord. Il insiste sur les fibres recyclables qu’il écoule en majorité au Canada et en partie dans les provinces maritimes.

«Toutes les usines en Amérique du Nord qui fabriquent du carton veulent des matériaux recyclés», se réjouit-il.

 

Plastiques envoyés à l’étranger

M. Mensour précise que l’aluminium et les métaux restent aussi souvent au Canada et aux États-Unis. Il concède en revanche envoyer certains plastiques difficilement recyclables à l’étranger, en restant flou sur leur utilisation finale (qui peut être la création d’énergie par incinération).

«La tendance est de pousser les fabricants à développer des solutions durables pour leurs emballages», a-t-il relativisé par courriel.

Le directeur d’Encorp Atlantic, Pierre Landry, assure demander à ses clients une traçabilité des matières recyclables une fois par an.

«Les instances gouvernementales veulent se protéger», explique le dirigeant de l’entreprise qui récupère les récipients à boisson du Nouveau-Brunswick.

M. Landry indique que plus de 90% de ses clients se trouvent en Amérique du Nord, au Canada pour le plastique et aux États-Unis pour l’aluminium.

«L’écho serait différent pour un centre de tri régional, car nous sommes sur un secteur assez pointu, avance-t-il. Nous sommes choyés.»

La directrice de l’Atelier des Copains, le centre de tri du Nord-Ouest, révèle quand même majoritairement des clients qui traitent leurs matières au Canada: Cascades au Québec pour les cartons, Thermo-cell en Nouvelle-Écosse pour les papiers et Haycore en Ontario pour les plastiques.

Karine Beaulieu fait seulement appel à un courtier néo-brunswickois pour les métaux: Gallant Entreprise.

«Nous n’avons pas de traçabilité des matières une fois qu’elles sont vendues», reconnaît-elle malgré tout.

Logistique opaque

Un article du site internet financé par le ministère fédéral de l’Environnement, «10 000 Changements», établit qu’une fois aux États-Unis, la piste des matières triées disparaît.

«Le Canada a exporté 101 131 tonnes de déchets en plastique en 2018, la plupart à des courtiers en recyclage américains, qui les revendent ensuite à des entreprises outre-mer», a par exemple écrit en 2020 le journaliste Kerry Banks.

La fermeture de la Chine à la plupart des importations de déchets triés en 2018 semble n’avoir rien arrangé. D’autres pays ont vu affluer des «avalanches de détritus», selon le journal South China Morning Post. Parmi eux, la Malaisie, l’Indonésie, le Vietnam et les Philippines, qui ont souffert de dégâts environnementaux (décharges en plein air, pollution de l’air et de l’eau).

C’est notamment pourquoi l’organisation non gouvernementale Greenpeace juge que le recyclage est un mythe.

«Cette approche blesse les communautés et laisse le public prendre la responsabilité de l’échec continu de l’industrie», a-t-elle noté dans un rapport de 2020.

Le recyclage permet bien de limiter l’extraction de matières premières et l’émission de de gaz à effet de serre, selon un article publié en mars par le journal américain The Atlantic. En l’état actuel, il est toutefois moins efficace que bien d’autres actions (comme l’économie d’énergie dans le transport aérien et la protection des forêts) pour protéger l’environnement.

Beaucoup d’écologistes préfèrent aussi miser sur la réduction des déchets.

 

Un embryon de filière de recyclage au N.-B.

Les résidents du Nouveau-Brunswick sont nombreux à trier leurs déchets, mais peu d’entreprises les nettoient et les transforment dans la province.

«C’est du cas par cas, c’est sûr», constate le directeur d’Encorp Atlantic, Pierre Landry.

Le dirigeant de l’entreprise qui récupère les récipients à boisson de la province cite seulement quelques sociétés traitant les sacs en plastique à Saint-Jean et une autre au bord de la baie de Fundy qui s’occupe de sacs en vrac.

M. Landry évoque aussi Thermopak à Shippagan. Mais si ce fabricant de contenants et d’emballages en plastique achète des matières recyclées, il a échoué à transformer lui-même celles qui sont triées au Nouveau-Brunswick, faute de financement.

«En 2018, on a essayé d’aller chercher les sacs à usage unique et des déchets électroniques, raconte le PDG de Thermopak. Après cinq ans, on aurait pu traiter tout le plastique trié dans la province pour en faire des billes et des produits à valeur ajoutée (des pare-battage pour bateaux et des panneaux de signalisation, par exemple).»

Pour ça, Bernard Morin espérait recevoir 4 millions $ du gouvernement provincial et 1 million $ du gouvernement fédéral. Il regrette cependant que ceux-ci aient considéré comme des organismes publics les centres de tri qui souhaitaient participer au projet, avant de refuser d’accorder leurs subventions.

«On a investi pendant deux ans dans des recherches (avec des aides de l’État) pour sauver des produits de l’enfouissement, mais nous n’avons pas eu l’oreille des gouvernements, déplore l’entrepreneur. Je n’étais pas d’accord avec ça…»

M. Morin affirme que son projet attire quand même de plus en plus d’intérêt et qu’il ne renonce pas à le mettre en place. Le ministère de l’Environnement du Nouveau-Brunswick n’a en tout cas pas répondu aux questions de l’Acadie Nouvelle à ce sujet.

«Beaucoup de monde voit le plastique comme la bête noire, regrette l’entrepreneur. Mais si tout le monde fait un effort, il n’y a pas de raison d’en voir dans l’environnement.»

 

Difficile d’éduquer au respect de l’environnement

Les sacs en plastique à usage unique polluent. Suffit-il de les bannir? Encore faut-il connaître les alternatives. De même, si les Néo-Brunswickois recyclent, ils le font trop souvent mal.

Par exemple, l’organisme Eco360 Sud-Est envoie à l’enfouissement la moitié des déchets triés qu’il reçoit des comtés d’Albert, de Westmorland, de Kent, d’une partie de Kings et de Miramichi. Il explique qu’il s’y trouve des matières inadaptées ou souillées.

«Notre système à trois sacs (organique, recyclable et ordures) au lieu de celui à deux sacs (sec et humide) a simplifié les choses et a diminué la confusion à partir de 2016», se réjouit pourtant l’agent de communication, Marc-André Chiasson.

L’éducation au recyclage reste aussi un défi dans le Nord-Ouest selon la directrice du centre de tri de la région, l’Atelier des Copains. Karine Beaulieu précise que son organisme rejette 30% des matières qu’il reçoit tous les mois parce qu’elles sont trop sales, par exemple.

«C’est quand même assez élevé!», commente-t-elle.

Pourtant, la Ville d’Edmundston a effectué de la sensibilisation. Une patrouille s’est déplacée pour vérifier les bacs à recyclage et informer les résidents qui y avaient mis des produits contaminants.

Le directeur général de la Municipalité, Marc Michaud, ajoute qu’Edmundston a aussi tenté d’éduquer au recyclage à travers ses outils de communication, en particulier les médias sociaux.

La solution viendra-t-elle des enfants? En tout cas, le professeur en éducation relative à l’environnement à l’Université de Moncton, Michel Léger, cite des études montrant qu’ils ont le pouvoir de faire adopter par leurs parents des gestes écologiques simples, comme le recyclage.

«Il y a beaucoup d’initiatives pour éduquer les élèves à l’environnement au Nouveau-Brunswick, se réjouit le chercheur. Mais on le fait de façon plus ou moins décousue et individuelle. Les enseignants doivent se débrouiller seuls, c’est là où il y a une lacune. Il faut un effort concerté et sociétal.»

Aborder globalement le recyclage

Cette éducation est d’autant plus importante que M. Léger pense qu’une sensibilisation à l’écocitoyenneté touchant à toutes les facettes du sujet est nécessaire. Pour qu’une décision soit écologique, elle doit en effet prendre en compte de nombreux facteurs.

«C’est bon de bannir les sacs en plastique à usage unique, mais les solutions de remplacement ont aussi des coûts écologiques», illustre la professeure en chimie environnementale de l’U de M, Céline Surette.

Par exemple, une succursale Jean Coutu a reçu des sacs en papier en prévision des restrictions de l’utilisation des sacs en plastique à usage unique à Moncton en 2020. Bonne idée? Seulement si les clients les réutilisent au moins trois fois.

Une agence environnementale du Royaume-Uni a aussi montré qu’un sac d’épicerie résistant (en polypropylène) devait servir 14 fois pour avoir la même empreinte écologique qu’un sac en plastique à usage unique. Avec un sac en coton, le chiffre monte à 173 fois!

«On utilise énormément d’eau, de pesticides et d’énergie dans l’industrie du coton», explique Mme Surette.

Les interdictions des sacs en plastique à usage unique prévues au Canada pour 2021 ont donc peu de chance d’améliorer les choses sans sensibilisation, voire sans changement dans l’éducation.

«À quel point peut-on faire une campagne sans perdre les gens? Souvent, ils ne veulent pas regarder plus qu’un clip de 30 secondes», remarque M. Léger.

 

Recyclage, marché instable

Les prix des matières recyclables montent, descendent puis remontent et les acteurs de l’industrie consultés par l’Acadie Nouvelle n’y comprennent pas grand-chose. En ce moment, la tendance est plutôt favorable.

Il y a un an et demi, l’Atelier des Copains à Edmundston luttait pour survivre, notamment à cause d’une baisse de 35% de ses revenus provenant du carton. Le centre de tri subissait le contrecoup de la fermeture de la Chine aux importations de matières recyclables.

En septembre 2019, la commission de services régionaux Nord-Ouest a sauvé l’organisme. Mais aujourd’hui, sa directrice indique que si les prix ont monté, ils ne sont toujours «pas extra».

«Ils fluctuent d’un mois à l’autre. J’aimerais bien te dire pourquoi, mais je ne le sais pas», analyse en riant Karine Beaulieu.

Les risques sont peut-être moins forts pour Encorp Atlantic, l’entreprise qui récupère les récipients de boissons du Nouveau-Brunswick. Son directeur, Pierre Landry explique qu’il a la chance d’occuper un marché privilégié.

«L’aluminium dans les récipients à breuvage est de haute qualité et il est trié à la main dans la province, décrit-il par exemple. Ce n’est donc pas difficile à vendre.»

Toutefois, M. Landry confie aussi avoir des difficultés à comprendre le cours de certaines matières.

«L’année dernière, c’était difficile pour le plastique et c’était en corrélation avec l’activité économique et le prix du baril de pétrole», observe-t-il.

Le directeur note que lorsque le pétrole est peu cher, la fabrication de plastique est moins coûteuse que sa récupération. Il précise toutefois qu’à ce facteur s’ajoute celui de l’engouement des consommateurs pour les matières recyclées, qui peut provoquer leur pénurie comme leur surabondance.

«Nous ferons des bénéfices, car il y a eu une augmentation assez remarquable de la consommation de boissons en 2020», annonce quoi qu’il en soit M. Landry.

De plus, si la Loi provinciale oblige son entreprise à valoriser toutes ses matières, Encorp Atlantic doit seulement payer la mise en marché d’une faible part d’entre elles: le verre et les Tetra Paks (comme les boîtes de jus de fruits), dont la demande est faible.

Cependant, qu’en est-il des acteurs de l’industrie du recyclage qui n’ont pas les mêmes contraintes et dont les matières non profitables peuvent aller à l’enfouissement, à l’incinération et à l’étranger?

L’entreprise Scotia Recygling observe par exemple que la demande pour le papier et le carton recyclables a augmenté pendant la pandémie, grâce à la croissance du commerce en ligne. Ce revendeur des déchets triés de la plupart des commissions de services régionaux du Nouveau-Brunswick prévoit que ce marché restera fort dans les années à venir.

Mais il ne précise rien concernant le plastique et l’aluminium.

 

Les entreprises du N.B. peu incitées à recycler

Les commissions de services régionaux du Nouveau-Brunswick prennent en charge la collecte des ordures résidentielles seulement. Les entreprises envoient donc souvent leurs déchets à l’enfouissement, par mesure d’économie.

La province donne seulement des responsabilités en matière de recyclage au secteur privé dans quelques marchés, dans le cadre de programmes de responsabilité élargie des producteurs (REP).

Les distributeurs de boissons sont tenus de vendre leurs produits dans des récipients recyclables depuis 1992. Un consommateur paie aussi une consigne lorsqu’il achète une canette par exemple, dont il peut récupérer une partie de la somme s’il l’apporte à un centre de tri.

L’industrie est également responsable du coût du recyclage, de la réutilisation ou de l’élimination des restes de peinture depuis 2008 ainsi que de l’huile et du glycol (un liquide de refroidissement) depuis 2014.

«Le ministère de l’Environnement et des Gouvernements locaux continue de s’engager avec les intervenants pour finaliser l’information relative au programme de REP proposé pour les produits d’emballages et le papier imprimé», indique une agente de communication du gouvernement, Vicky Lutes.

Le gouvernement a annoncé cette mesure en octobre 2019. Elle devrait permettre de détourner des dépotoirs 60% des emballages et des papiers imprimés, alors que 30% de ces matériaux sont recyclés actuellement.

Mme Lutes précise que le programme comportera des exigences pour que l’industrie envisage l’utilisation de l’infrastructure de collecte, de tri et de traitement existante dans la province.

À titre de comparaison, la REP au Québec concerne les huiles, les antigels, les liquides de refroidissement, les lampes au mercure, les peintures, les piles, les produits électroniques ainsi que les appareils ménagers et de climatisation.

Partager
Tweeter
Envoyer