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Victimes de viol, condamnées au silence

NDLR : Mai est le mois de la sensibilisation aux agressions sexuelles au Nouveau-Brunswick. À cette occasion, l’Acadie Nouvelle a donné la parole à des victimes. Ces femmes racontent les immenses difficultés qu’elles ont rencontrées pour se remettre du traumatisme qu’elles ont subi.

Parce qu’elle doit taire son agression sexuelle sous peine de poursuites en diffamation et d’exclusion, Sarah (nom fictif) se sent interdite d’exister. Depuis 10 ans son mal-être grandit et devient insupportable.

La jeune femme se souvient de son étouffement, de son rire hystérique puis de son envie de vomir.

Elle faisait face à la responsable des ressources humaines de son entreprise. Celle-ci venait de la menacer de poursuites en diffamation parce qu’elle avait raconté son viol à deux autres employées. Elle avait accusé son plus proche collègue, qui occupe encore un poste important.

«Toutes les réactions étaient vraiment tordues, s’insurge Sarah. Parfois, ça choque juste le monde. Je peux le comprendre, mais je ne peux pas l’accepter. Réveillez-vous!»

L’Acadienne a aussi fait face à l’incrédulité, à l’agressivité, au mépris, au dédain, à la peur ou à la gêne de la plupart de ses collègues, mais aussi de ses amis et de membres de sa famille.

«Mon père m’a conseillé de passer à autre chose parce que je n’avais pas de preuves. Mon frère m’a dit que je n’aurais pas dû laisser [mon agresseur] me pénétrer», déplore Sarah.

De surcroît, la victime a enduré la présence de son violeur sur son lieu de travail pendant plusieurs années ainsi que son harcèlement sexuel et moral.

«Je lui ai donné des chances, assure pourtant Sarah. Je ne voulais pas ruiner sa famille et mon employeur, mais c’est devenu insupportable. Même en dehors de mon lieu de travail, il voulait me faire chi…. J’étais toujours tournée en ridicule. Il voulait que je capote.»

Finalement, la jeune femme a perdu l’emploi qu’elle rêvait de faire depuis qu’elle était enfant et son agresseur a obtenu une promotion. Elle se sent aussi exclue de son petit milieu professionnel.

«Il y a plein [d’organismes] qui ne m’engagent pas parce que ‘‘je fais du trouble’’, croit-elle. Ils se tiennent tous proches.»

La victime s’est aussi repliée sur elle-même.

«Il y a eu des moments où je ne sortais plus dans les bars, dans les restaurants ou au marché, dans tous les lieux où on pouvait me reconnaître, raconte-t-elle. J’ai juste deux amis, peut-être, à qui je dirais n’importe quoi. Ce n’est pas beaucoup, là!»

La solitude accompagnée du sentiment d’être souillée l’a par ailleurs amenée à trop fumer, à trop boire et à avoir des relations intimes dégradantes.

La GRC n’a pas pu aider Sarah. Celle-ci a aussi échoué à obtenir de l’aide auprès d’associations, dont certaines se destinent au soutien des victimes d’agressions sexuelles.

«J’ai essayé beaucoup d’affaires au fil des années, soupire la jeune femme. Et tu passes ton temps à répéter ton histoire. Rien qu’à la police, j’ai parlé à cinq officiers différents. Tu répètes, tu répètes, tu répètes et tu revis, tu revis, tu revis. Ça te pourrit!»

Conséquences physiques

La trentenaire juge qu’après une décennie à essayer de faire croire à son viol, sa voix est devenue rauque, la moitié de ses cheveux sont tombés, son poids a augmenté et son sommeil a presque disparu.

«Ce n’est pas prouvé, donc j’imagine qu’il faut accorder [à mon agresseur] la présomption d’innocence, lâche Sarah. Mais à quel point? Pendant combien de temps? C’est comme si son droit au doute était supérieur à mon droit à vivre.»

Elle souligne qu’elle souhaite se faire entendre, non pour faire du tort, mais pour se soulager du poids de son passé et faire en sorte que personne n’ait à vivre le même.

«Mon espoir, c’est que des gens prennent la responsabilité de leurs actions», lance Sarah.

«Tellement difficile d’avoir un secret»

Marie-Hélène Michaud a eu l’impression d’avoir abattu à coups de marteau le mur de secrets qui l’emprisonnait depuis plusieurs années en révélant son agression sexuelle dans une vidéo sur internet. Aujourd’hui, elle se sent beaucoup mieux.

«J’étais très suicidaire, je n’avais aucune confiance en moi, je me fermais aux autres, je bloquais mes émotions et je n’aimais pas la personne que j’étais», se souvient Mme Michaud.

Elle a vécu ainsi les trois années qui ont suivi le souvenir de son agression sexuelle après une amnésie traumatique de sept ans.

«Cet événement prend du temps à intégrer, explique la résidente de Moncton. Il fallait que je sois assez forte pour le raconter sans pleurer toutes les larmes de mon corps.»

Elle a trouvé son courage en mai 2017 en prenant connaissance du mois de la sensibilisation aux agressions sexuelles. Elle a alors quitté son lit et sa dépression pour témoigner sur Facebook, devant sa famille élargie, ses amis et plus de 40 000 internautes.

«C’est tellement difficile d’avoir un secret, constate-t-elle. Aujourd’hui, je suis exceptionnellement bien dans ma vie. J’ai un conjoint que j’aime, un travail que j’adore, j’ai confiance en moi et j’arrive à m’affirmer. C’est incroyable!»

Réactions positives

Mme Michaud a consulté des travailleurs sociaux et des psychologues. Elle constate que parler à ces professionnels lui a fait du bien. Elle pense néanmoins que vider son cœur en public l’a aidée par-dessus tout.

«J’avais très peur des réactions, mais je n’ai reçu aucun commentaire négatif, se réjouit-elle. Tout le monde a été tellement gentil! J’ai aussi pu aider une femme qui m’a raconté s’être fait violer la veille.»

L’Acadienne originaire de Saint-Quentin s’est par ailleurs complètement passée de la police et de la justice. Elle n’a jamais dénoncé son agresseur qu’elle a rencontré sur un site de rencontres et dont elle ignore le nom de famille.

«Je crois que je me ferais détruire en cour, parce que je me souviens à peine de la soirée, estime-t-elle. Et ils demandent de raconter l’histoire tellement de fois qu’on la revit encore et encore.»

Agresseur sans remords

Aujourd’hui, Mme Michaud pense à autre chose qu’à obtenir justice. À part quelques cauchemars, son traumatisme est passé. Elle est quand même contente d’avoir confronté son agresseur à ses actes à l’occasion d’une rencontre fortuite, malgré sa réaction.

«Il m’a dit que pour lui, il ne m’avait pas violée, précise-t-elle alors qu’elle avait refusé son intimité à plusieurs reprises. Ça m’a remise dans la position de me demander si c’était de ma faute. C’est pour ça que c’est excessivement difficile de dénoncer pour les femmes.»

Mme Michaud pense que la réponse de l’homme est symptomatique d’une société qui fait porter aux victimes la responsabilité des violences sexuelles qu’elles ont subies.

«Est-ce que tu avais bu? Est-ce que tu étais sur la drogue? Ce n’est pas des questions qu’on devrait poser, dénonce-t-elle. On vit dans une société virée à l’envers.»

La jeune femme pense que le système judiciaire devrait quand même encourager les femmes à dénoncer leur violeur. Elle pense cependant qu’il devrait les prévenir de la pénibilité et de la longueur du processus, tout en adoucissant ce dernier.

«J’encourage les victimes à aller chercher de l’aide, lance-t-elle tout de même. Autant c’est difficile de faire le premier pas, d’en parler à un professionnel et avec sa famille. Mais une fois que tu commences à vider ton sac, ça change ta vie.»

 

«Allez faire votre déclaration à la GRC!»

Françoise (nom fictif) a eu le sentiment de ressusciter après la condamnation de son frère plus âgé, quelques décennies après qu’il l’ait agressée sexuellement à de nombreuses reprises. Elle encourage donc les autres victimes à porter plainte.

«Sa peine a été un soulagement, se souvient Françoise. J’étais contente, car il avait détruit plusieurs années de ma vie. C’est la sentence qui est enrageante. Il a été en liberté surveillée pendant un an. Ce n’est pas beaucoup!»

Pourtant, la sexagénaire raconte un procès éprouvant.

«Ça ne te tente pas nécessairement de parler de tes fesses, lâche-t-elle. Et puis ça te fait revivre les affaires. Ils te mettent le nez dedans bien comme il faut. Mais j’avais pensé à ça pendant tellement longtemps que ça ne me traumatisait plus.»

Françoise a surtout eu des difficultés à cause de l’avocat de la partie adverse.

«Je n’ai pas été vigilante en déclarant des dates, explique-t-elle à propos d’imprécisions dans sa déposition. L’avocat a vu ça, il n’est pas fou. Il a fait sa défense là-dessus. Il me tombait dans la face. Mais on les embauche pour se défendre, donc s’ils voient un trou, ils s’y engouffrent.»

Plaidoyer de culpabilité

La victime croit avoir pu se rendre en cour grâce aux témoignages de sa cousine et d’un ancien ami à qui elle s’était confiée lorsqu’elle était enfant. Elle a ensuite gagné grâce au plaidoyer de culpabilité de son frère.

«Ça m’a beaucoup étonnée, précise-t-elle. Je lui en suis reconnaissante, même si je ne lui ai jamais dit.»

La récompense, pour elle, a été de pouvoir arrêter de penser à son agression. Elle avait fini par en être obsédée après l’avoir oubliée puis niée pendant longtemps, avant que la mémoire revienne et que les images se bousculent. Elle s’est rendue au poste de police lorsqu’elle a cessé de se sentir coupable.

«Allez faire votre déclaration à la GRC, conseille-t-elle aux autres victimes. Ça change tout. Ça vaut la peine que ce soit dur, on est bien prêt!»

Des conséquences à vie

Françoise raconte en outre avoir été agréablement surprise par le comportement de la policière qui a pris sa plainte.

«C’est remarquable, ils font très bien ça, juge-t-elle. On voit qu’ils ont étudié la question. Ils ont vraiment été gentils. Doux aussi.»

Après le procès de son frère, la sexagénaire estime avoir vécu une vie normale. Elle ressent cependant toujours les conséquences de ses agressions.

«J’aurais aimé avoir des enfants et être grand-mère, illustre-t-elle. Mais je ne voulais pas m’attacher et il n’était pas question d’aller assez proche d’un homme pour devenir enceinte.»

Elle note aussi qu’elle aurait aimé avoir des aides financières à cause de ses difficultés à travailler, provoquées par ses problèmes de santé mentale.

«Il y avait tout le temps quelque chose qui n’allait pas avec moi, juge-t-elle en faisant en partie le lien avec les violences sexuelles. Je suis encore sous antidépresseur. Une chance que j’ai ça!»

 

Violences sexuelles: la police de Kennebecasis donne l’exemple

La police régionale de Kennebecasis, près de Saint-Jean, essaye d’améliorer ses enquêtes sur les violences sexuelles. Elle est la première du Nouveau-Brunswick à avoir établi un partenariat dans ce but avec des fournisseurs de services aux victimes.

«Nous révisons les affaires qui n’ont pas donné lieu à des poursuites ou que les officiers ont qualifiées de ‘‘non fondées’’», précise l’inspectrice Mary Henderson.

Le programme a débuté en octobre 2020 avec la formation des membres de l’équipe d’inspection indépendante, qui ont ensuite examiné deux enquêtes. Ils en ont révisé d’autres en janvier et en avril 2021.

À chaque fois, ils ont émis des recommandations, transmises aux inspecteurs par Mme Henderson.

«Nous ne savons pas tout en tant qu’officiers de police, explique-t-elle. Parfois, nous ne comprenons pas comment les victimes se sentent, ce qu’elles traversent, le traumatisme dont elles souffrent. Nous ne conduisons donc peut-être pas l’interrogatoire comme nous le devrions.»

Tenir compte du traumatisme

L’inspectrice souligne qu’un mauvais entretien peut notamment causer un manque d’informations fatal pour l’affaire d’une victime devant la justice.

«L’entrevue est très, très importante parce que souvent, c’est la seule sorte de preuve qu’il y a», précise Mme Henderson.

Ses officiers commencent donc à prendre en compte la neurobiologie et les conséquences d’expériences traumatisantes sur le comportement et la mémoire d’un plaignant (la difficulté à se souvenir de détails, par exemple).

Coordonnatrice de l’engagement communautaire à l’organisme Violence Sexuelle Nouveau-Brunswick, Andrée-Anne Marks ajoute que l’équipe de révision indépendante vérifie l’absence de stéréotypes, de biais et de mythes dans la démarche des inspecteurs.

Elle illustre par exemple avec les questions: «pourquoi tu as porté tel genre de vêtements?» ou «pourquoi tu avais bu?».

«C’est trop tôt pour constater des résultats, juge Mme Marks. Mais juste le fait que la force policière de Kennebecasis soit ouverte et qu’elle nous laisse faire ce programme, c’est un pas vraiment important. C’est super gros.»

Se former

La travailleuse communautaire révèle que d’autres services de police pourraient imiter celui de la région de Kennebecasis.

Mme Henderson confirme et rappelle que l’initiative de sa force policière trouve son origine dans une révélation du Globe and Mail de 2017.

Le journal a découvert que les services policiers du Nouveau-Brunswick qualifiaient de «non fondées» 32% des plaintes d’agression sexuelle, alors que la moyenne nationale était de 19%.

Dans la foulée, le gouvernement provincial a promis de mieux outiller les policiers pour ce genre de cas. Depuis, il indique leur avoir fourni une formation spécialisée en plus de mettre en place des projets pilotes comme celui de la région de Kennebecasis.

«Le gouvernement a réuni un groupe d’intervenants composé de représentants de divers ministères, d’organisations communautaires, de services de police et du système de santé, ajoute l’agent de communication Geoffrey Downey. [Ses] travaux ont débuté au début de 2018 et se sont étalés sur près de deux ans.»

Abandonner ses stéréotypes

Professeure en criminologie de l’Université de Moncton, Marie-Andrée Pelland fait partie de ce groupe de travail.

«Après les révélations de 2017, le gouvernement a vraiment pris ça en main, assure-t-elle. Mais ça prend du temps. On ne peut pas améliorer les choses en deux ou trois jours.»

La chercheuse indique que Fredericton recevra une liste de priorités, qui n’est pas encore publique. La formation des policiers semble toutefois en faire partie.

«On l’a fait avec les violences conjugales, pour briser leurs préjugés, détaille Mme Pelland. Certains demandent encore à la victime pourquoi elle n’a pas crié, par exemple.»

 

La justice s’adapte aux victimes de viol

Pénible, long et condamnant peu d’agresseurs, le système judiciaire canadien est souvent qualifié d’inadapté pour les victimes de violences sexuelles. Pourtant, il évolue lentement en faveur de celles-ci.

«Nous travaillons beaucoup avec les procureurs de la Couronne», se félicite Andrée-Anne Marks.

La coordonnatrice de l’engagement communautaire pour Violence Sexuelle Nouveau-Brunswick indique que son organisme a formé 20 d’entre eux il y a deux ans. Elle ajoute que certains procureurs consultent son association régulièrement.

«Ils sont très ouverts et posent beaucoup de questions», se réjouit Mme Marks.

Elle précise que le but est d’éviter de blesser les victimes d’agressions sexuelles.

«Ce n’est pas nécessairement l’accusation qu’on cherche, poursuit-elle. Si les survivantes ont la chance de raconter leur histoire d’une manière qui prend en compte leur traumatisme, qu’elles ne se confrontent pas à des stéréotypes, ce processus peut être positif pour leur guérison.»

Des formations

Dans l’idéal, la professeure en criminologie de l’Université de Moncton, Marie-Andrée Pelland, aimerait la mise en place d’une cour spécialisée dans les crimes sexuels, comme la cour en santé mentale et la cour en violences conjugales.

«Le juge, les avocats et les procureurs comprendraient pourquoi les témoignages sont parfois embrouillés et incohérents ainsi que la position des auteurs de violences sexuelles, précise-t-elle. Ça permettrait d’avoir des stratégies d’action et d’intervention bien meilleures.»

La membre du groupe de travail sur la violence sexuelle contre les enfants de la province ajoute que le Nouveau-Brunswick est encore loin de prendre cette mesure. Elle espère toutefois que les juges, les procureurs et les avocats puissent se former bientôt.

«Il y a une organisation de tout ça qui approche», annonce-t-elle.

Une évolution de la jurisprudence

Le professeur de sociologie à l’Université de Montréal, Nicolas Sallée expose par ailleurs l’évolution de la jurisprudence canadienne pour les affaires de viol incestueux d’enfants, jugées plusieurs décennies après les faits.

«Les organismes communautaires de défense des victimes dans les années 1980 et 1990 ont forcé la justice à revoir ses critères de jugement par la pression sociale, à cause du blanchiment judiciaire des auteurs d’agression dans les années 1970», raconte-t-il.

Le sociologue remarque que les juges ont adopté une attitude a priori favorable aux victimes et se sont mis à juger leur affaire en fonction de la cohérence émotionnelle de leur témoignage. Il précise que pour déterminer celle-ci, les magistrats ont observé la manifestation d’émotions lors du récit et la permanence d’un traumatisme, ainsi que les incohérences dans les propos de l’agresseur.

«C’est un changement social majeur, s’exclame M. Sallée. Ça n’annule pas la présomption d’innocence des accusés, mais les cas que j’ai étudiés sont aux limites de ce que la justice peut faire par rapport aux droits des auteurs de violences sexuelles.»

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