Menu

Un climat de travail toxique à la Faculté de droit de l’U de M

Un climat de travail toxique règne à la Faculté de droit de l’Université de Moncton depuis plusieurs années. Cette situation s’est installée malgré de nombreux signaux d’alarme, selon des documents et des sources consultés par l’Acadie Nouvelle.

D’après des informations colligées par le journal, la Faculté de droit est aux prises avec un climat de travail tendu depuis une dizaine d’années. Au moins une demi-douzaine de signalements et d’enquêtes sur les relations de travail ont eu lieu pendant cette période. Pour remédier aux problèmes, plusieurs processus de médiation ont été tentés, sans donner les résultats escomptés.

Cette situation est bien documentée dans une plainte du 2 août 2021 envoyée par Denis Roy, l’ancien doyen de la faculté, à Lise Frigault, l’ombud de l’université, qui est notamment chargée d’enquêter sur les situations conflictuelles.

Dans sa plainte, Denis Roy, qui a occupé les fonctions de doyen pendant trois ans, dit avoir été injustement traité par la haute administration de l’université à la suite d’une enquête menée en février 2021.

Cette enquête a mené à sa démission quelques mois plus tard, en juillet 2021.

Un ultimatum

Dans une note de service envoyée aux professeurs de la Faculté de droit le 22 février 2021, Gilles Roy, vice-recteur à l’enseignement et à la recherche, et Edgar Robichaud, vice-recteur à l’administration et aux ressources humaines, annoncent avoir demandé à l’ancien juge Alexandre Deschênes «d’enquêter sur la dynamique à la Faculté de droit.»

«Depuis plusieurs années, la direction de l’Université reçoit des informations de la part de membres du corps professoral (et, dans certains cas, de la part d’étudiantes et d’étudiants), ainsi que de l’ombud, à l’effet qu’il existe une dynamique qui a un impact sur le bon fonctionnement et le développement de la Faculté de droit», peut-on lire dans le courriel.

Or, malgré les efforts déployés au fil des ans pour les régler, les problèmes perdurent, constatent-ils.

L’édifice Taillon de l’Université de Moncton, où siège l’administration et le recteur. – Acadie Nouvelle : Justin Dupuis

Quelques mois plus tard, Denis Roy raconte avoir rencontré Gilles Roy et Edgar Robichaud afin de discuter des conclusions du rapport Deschênes. Ils lui présentent alors un ultimatum. Soit il renonce à son poste de doyen, soit il sera démis de ses fonctions.

Dans une lettre remise à Denis Roy lors de cette réunion, les deux vice-recteurs expliquent que l’enquête a notamment conclu qu’il «existe un climat de travail toxique à la Faculté de droit.»

«Selon l’avis de l’enquêteur, et basé sur les témoignages, il est d’avis que vous ne possédez pas les attributs nécessaires pour mettre fin à ce climat malsain», peut-on lire dans la lettre.

Denis Roy digère mal l’ultimatum de la haute administration et dit avoir l’impression qu’on lui fait «porter l’odieux» d’un climat de travail conflictuel qui règne au sein de la faculté de droit depuis très longtemps, avant son entrée en poste à titre de doyen en 2018.

«Mes efforts pour améliorer la situation – en appliquant à la lettre la convention collective et les Statuts et règlements – se sont heurtés à l’inaction et l’ingérence de la haute administration, en particulier des deux vice-recteurs, avec pour conséquence un climat toxique qui perdure», écrit-il.

Les documents qui accompagnent la plainte de Denis Roy montrent en effet que l’U de M était bien au fait du climat de travail dysfonctionnel.

Un problème ancien bien documenté

Il y a cinq ans, l’université a demandé à un spécialiste en gestion de conflits de HEC Montréal, Jean Poitras, de mener une analyse «de la dynamique conflictuelle» qui sévit à la Faculté de droit puisque «le statu quo n’est plus acceptable.»

Dans son rapport du 21 juin 2016, M. Poitras note que la quasi-totalité du corps professoral de la faculté décrit un climat de travail toxique, avec notamment de nombreux «incidents d’incivilité» entre collègues. Se rendre à l’université était devenu un «fardeau pour plusieurs.»

Un «coup de barre important» s’impose et Jean Poitras émet une dizaine de recommandations pour y arriver.

«L’enquête Poitras avait abouti à divers constats, qui n’ont malheureusement jamais été réglés», se désole toutefois Denis Roy dans sa plainte.

Des réunions dysfonctionnelles

Plusieurs années avant que l’enquête Deschênes en fasse elle aussi le constat, le rapport Poitras identifie l’assemblée départementale comme étant l’une des principales causes du dysfonctionnement de la Faculté de droit.

Cette entité, composée des membres du corps professoral et d’étudiants, est notamment chargée d’émettre des recommandations au doyen relatives aux embauches, l’attribution des permanences, l’évaluation des professeurs de la Faculté et l’attribution de promotions.

«En fait, la plupart des conflits émergent de ces réunions», écrit M. Poitras, ajoutant que le déficit de crédibilité dont souffre la présidence de l’assemblée quant à sa neutralité, fondée ou non, mine les réunions.

Pour sortir de l’impasse, le rapport Poitras suggère qu’un professeur externe soit désigné afin de présider l’assemblée départementale. Afin d’avoir des «règles claires et acceptées par tous», une mise à jour des procédures régissant les réunions s’impose.

D’après les documents qui figurent dans la plainte de Denis Roy, la mise en œuvre de ces deux recommandations semble avoir permis une certaine accalmie.

Un guide devant encadrer les évaluations pour les recommandations d’embauches formulées par l’assemblée départementale est aussi adopté. Il s’agit d’une manière d’éviter que le vice-recteur à l’enseignement et à la recherche ne soit à nouveau forcé de refuser, comme il l’avait fait en 2016, la recommandation d’un candidat à la suite d’un processus de sélection «entaché d’irrégularités».

À partir de 2018, alors que l’assemblée départementale n’est plus présidée par un professeur externe, le climat semble à nouveau se détériorer.

Dans un courriel daté du 28 novembre 2019, un professeur de la Faculté de droit explique à l’ancienne Ombud de l’Université, Johanne Savoie, que des «propos grossiers et diffamatoires» ont été véhiculés à l’endroit du doyen pendant une réunion et qu’il y règne encore un manque de collégialité. Il dit aussi avoir été obligé de consoler «deux étudiants en détresse» à cause du malaise suscité par le comportement de ses collègues.

«Ce que vous vivez est intenable», peut-on lire dans la réponse de Mme Savoie, qui a été ombud entre février 2018 et juin 2020.

Dans un autre document partagé par Denis Roy, un membre de l’assemblée départementale se plaint, en mai 2021, du fait que le dernier processus d’embauche «aura été un cirque» jusqu’à la fin. Captures d’écran à l’appui, il déplore le «manque de jugement, de professionnalisme et de collégialité» dont a fait preuve une collègue alors qu’elle passait l’aspirateur pendant un entretien de l’un des candidats.

Dans sa plainte, Denis Roy estime que ce processus d’embauche a été entaché de «vices de procédure et anomalies» pires que celles qui avaient justifié l’intervention du vice-recteur à l’enseignement et à la recherche en 2016. D’ailleurs, des documents semblent montrer que l’assemblée départementale n’a pas utilisé la grille d’embauche dont elle s’était dotée quelques années plus tôt.

Denis Roy reconnaît qu’il a lui aussi pu avoir des rapports conflictuels avec certains collègues, une situation qui aura notamment mené à une intervention de l’Ombud en 2019. Il déplore toutefois que les recommandations formulées à la suite de celle-ci n’aient jamais été mises en œuvre par l’administration universitaire.

Les demandes d’entrevue de l’Acadie Nouvelle auprès de l’administration universitaire – notamment le recteur de l’U de M, Denis Prud’homme, l’ombud, Lise Frigault, le doyen par intérim de la Faculté de droit, Serge Rousselle, et le vice-doyen par intérim Robert LeBlanc – afin d’éclaircir les nombreuses questions soulevées par cette affaire sont restées sans réponses.

Dans un courriel, la directrice du service de communications de l’U de M, Pascale Paulin, a indiqué que l’université n’accordera pas d’interviews à ce sujet.

Denis Roy est décédé dans un accident de la route le 7 septembre.

Une ultime occasion d’améliorer la situation

Selon plusieurs sources, le climat décrit dans une récente plainte envoyée à l’ombud de l’Université de Moncton brosse un portrait plutôt fidèle de la réalité.

Pour plusieurs personnes interrogées par le journal, la diffusion de la plainte de l’ancien doyen de la Faculté de droit représente une ultime occasion de convaincre l’administration universitaire de prendre les mesures pour améliorer la situation.

«Je n’ai pas confiance que les choses vont bouger sans des pressions extérieures», a déploré l’une des sources interrogées.

Plusieurs considèrent que la Faculté de droit, une institution de la plus haute importance pour la communauté acadienne, est désormais à un tournant dans son histoire. Une réflexion collective s’impose pour un nouveau départ.

«Je crois que c’est l’occasion pour l’Université de s’analyser et de se refaire. Je crois qu’il faut se servir de ces moments difficiles afin de devenir l’une des meilleures facultés de common law du pays», explique un ancien étudiant de droit, Louis-Philippe Thériault.

Un fonctionnement malsain

D’autres déplorent que la démission de l’ancien doyen Denis Roy soit symptomatique d’un fonctionnement malsain à l’U de M. Lorsqu’un problème surgit, disent-ils, on désigne un bouc émissaire et il est remplacé, sans pour autant prendre les moyens pour s’attaquer aux causes des dysfonctionnements. L’institution gagnerait donc à être plus proactive dans son approche.

Plusieurs jugent que puisque les doyens sont avant tout des universitaires, l’université devrait aussi songer à leur fournir des outils pour faire correctement leur travail d’administrateur.

Certains doutent par ailleurs que l’U de M prend au sérieux le rôle de l’ombud et le climat de travail toxique qui règne au sein de la Faculté de droit. Après autant d’années, l’absence d’un plan concret pour régler la situation, disent-ils, en est symptomatique.

Quelques jours après avoir appris que l’Acadie Nouvelle enquêtait sur cette affaire, le recteur de l’U de M, Denis Prud’homme, indique dans un courriel diffusé à l’interne le 28 septembre que l’université embauchera bientôt un spécialiste en relations interpersonnelles pour améliorer la dynamique à la Faculté de droit.

«Vous serez invités prochainement à une rencontre où nous pourrons explorer davantage les pistes de solution qui s’offrent à nous, est-il écrit dans la note obtenue par le journal. Collectivement et individuellement, nous devons nous interroger quant à nos pratiques, nos approches et nos biais afin de ramener un climat de travail sain et propice à la Faculté de droit (…) Cette réflexion s’inscrira également dans un chantier très large portant sur le milieu de travail et de vie qu’est l’Université de Moncton pour l’ensemble de notre communauté universitaire.»

Le recteur Denis Prudhomme – Gracieuseté

Demandes de réforme

Certaines sources estiment aussi qu’une partie du problème est liée à  la petite taille de l’U de M, une réalité qui nécessite une réforme du fonctionnement de certaines de ses structures. Un rapport de 2016 sur le climat de travail à la Faculté de droit en avait d’ailleurs déjà fait le constat.

«Il peut arriver que 3 ou 4 professeurs contrôlent les décisions importantes dans un département, peut-on lire dans le rapport. En situation de conflits, cela laisse peu d’options pour constituer des comités (…) qui sont perçus comme étant objectifs. Ce contexte complique la gestion des conflits. Pour cette raison, la direction devrait discuter de cette problématique avec le syndicat afin de voir si la convention collective ne devrait pas être modifiée pour inclure des évaluateurs externes en situation de conflits.»

L’Association des bibliothécaires, professeures et professeurs de l’Université de Moncton n’a pas voulu accorder d’interview. Dans un courriel, elle dit toutefois déployer tous «les efforts nécessaires pour travailler en collaboration avec l’administration de l’Université pour essayer de trouver des solutions sur le court, moyen, et le long terme pour répondre aux différents enjeux qui ont été soulevés» par cette affaire.

«Plusieurs mesures ont rapidement été mises en place pour répondre à l’urgence de la situation», peut-on lire dans une déclaration envoyée au journal.

Les étudiants en ont pas trop souffert

Les regroupements étudiants restent discrets à propos du climat de travail toxique à la Faculté de droit de l’Université de Moncton.

L’Association des étudiants et étudiantes de la Faculté de droit (AEEDUM) n’a pas répondu aux questions de l’Acadie Nouvelle ni aucun des membres de son conseil d’administration contactés individuellement.

L’agent de communication de la Fédération des étudiants et des étudiantes du Centre universitaire de Moncton, Cédric Ayisa, est juste un peu plus loquace.

«Nous avons été mis au courant de situations qui pourraient nécessiter une attention particulière à la Faculté de droit. La FÉÉCUM condamne tout type d’environnement toxique et nous resterons toujours aux côtés de nos membres pour défendre leurs intérêts», a-t-il déclaré par courriel.

Louis-Philippe Thériault dit avoir accepté de parler de la situation à la Faculté de droit afin de provoquer des changements. – Acadie Nouvelle: Cédric Thévenin

Étudiant en droit de 2018 à 2021, Louis-Philippe Thériault pense que la majorité de ses camarades ont échappé aux conséquences des conflits qui ont couvé entre leurs professeurs. Il témoigne que les disputes n’ont du moins pas déteint sur l’enseignement qu’il a reçu.

«Est-ce que tous les professeurs se donnaient à 100%? Je ne sais pas, mais je n’ai pas ressenti de climat de travail toxique», s’étonne celui qui a été membre de l’AEEDUM.

Le trentenaire évoque par exemple avec admiration des cours donnés par l’ancien doyen, Denis Roy, qu’il a suivis.

«Je l’ai trouvé excellent pédagogue. Il était passionné par le droit international public malgré toutes les chicanes internes», se souvient M. Thériault, qui a pris connaissance des conflits entre l’ancien doyen et d’autres professeurs récemment.

Il se rappelle toutefois de rumeurs de frictions dans l’équipe enseignante et de moments gênants lors des deux assemblées départementales auxquelles il a assisté.

«Certains professeurs critiquaient ouvertement la gestion de Denis Roy. D’autres n’étaient pas contents des cours qui leur étaient imposés», décrit M. Thériault pour illustrer le climat qu’il a jugé négatif pendant ces réunions.

«Ils ne se criaient pas dessus, mais il y avait de la tension, précise-t-il à propos des professeurs. Leur taux de participation [aux assemblées départementales] était faible, aussi. Était-ce à cause de l’ambiance?»

L’ancien policier admet également s’être senti gêné.

«Ce n’était pas mes affaires, comme étudiant, juge-t-il à propos des propos déplacés de certains professeurs. Ce sont des gens qui vont me donner des cours et je les vois se disputer…»

Un professeur a même rapporté par courriel les pleurs de deux étudiants en détresse à cause d’une assemblée départementale et du malaise qu’ils y avaient ressenti.

Doyens de la Faculté de droit de 2010-2021:

  • Odette Snow (2010-2014)
  • Fernand de Varennes (2015-2018)
  • Denis Roy (2018-2021)
  • Serge Rousselle (doyen par intérim)

Un problème répandu en milieu universitaire

Le climat de travail toxique est courant dans les universités, selon plusieurs études scientifiques. Un article de 2015 en contient un recensement, dans le livre Bullies in the Workplace: Seeing and Stopping Adults Who Abuse Their Co-Workers and Employees.

Plus de 60% des professionnels en éducation supérieure ont rapporté des expériences de harcèlement et d’intimidation contre 35% dans la population générale, d’après Jennifer L. Martin, Martina L. Sharp-Grier et Kathleen Piker-King.

Les chercheuses indiquent que la culture universitaire peut encourager les mauvais comportements. Elles pointent aussi les structures uniques de ces organismes, qui augmentent la possibilité que des comportements hostiles se manifestent.

«La littérature suggère aussi que les cultures organisationnelles compétitives comme le monde académique peuvent encourager un environnement de harcèlement», notent-elles également.

Les scientifiques remarquent que l’intimidation peut provoquer notamment la dépression, les difficultés de concentration ainsi que l’abus d’alcool, l’augmentation des congés maladie, une réduction de la productivité et des interactions négatives avec les étudiants.

«L’environnement de travail toxique peut aussi encourager les travailleurs à démissionner, relèvent les auteures. Un flux constant de personnel […] peut provoquer des pertes de subventions, de publications et d’étudiants talentueux.»

* Avec la collaboration du journaliste Cédric Thévenin

Partager
Tweeter
Envoyer