Menu

Renvoi d’un professeur: l’U de M «n’a pas su protéger les victimes»

L’Université de Moncton et le syndicat des bibliothécaires et professeurs ont conclu une entente à l’amiable, en septembre, à la suite du congédiement du professeur Andréi Zaharia, visé par de nombreuses allégations d’inconduites.

Le printemps dernier, l’Université de Moncton (U de M) a annoncé avoir «rompu le lien d’emploi» avec M. Zaharia, un professeur d’art dramatique ayant fait l’objet de plusieurs allégations de comportements abusifs – harcèlement sexuel, propos sexistes et misogyne – auprès d’anciennes étudiantes.

L’ancien professeur avait alors été suspendu, avec salaire, par l’administration de l’Université, le temps que soit menée une enquête externe afin de faire la lumière sur les allégations.

C’est après avoir pris connaissance des conclusions de l’enquête que l’U de M a pris la décision de congédier Andréi Zaharia en mai. Le rapport n’a toutefois jamais été rendu public et on ignore combien d’étudiantes ont porté plainte contre l’ancien professeur.

En août, l’Association des bibliothécaires, des professeures et professeurs de l’Université de Moncton (ABPPUM) a déposé un grief relativement au renvoi de M. Zaharia. Le processus qui s’en est suivi a toutefois été interrompu en septembre après une seule séance d’arbitrage grâce à une entente à l’amiable.

Il a été impossible pour l’Acadie Nouvelle de connaître les détails entourant l’entente conclue entre l’ABPPUM et l’U de M.

Le syndicat des professeurs et l’administration de l’Université se sont refusés à tout commentaire sur l’entente conclue avec l’ancien professeur.

«Respectant ses obligations syndicales, l’ABPPUM ne peut discuter d’un dossier d’un.e membre actif ou d’un.e ancien.ne membre sur la place publique, a expliqué dans un courriel une porte-parole du syndicat. Toutefois, l’Association tient à préciser qu’elle déplore toutes formes de violence, de harcèlement et d’intimidation, incluant la violence à caractère sexuel, de manière générale, mais plus particulièrement dans le contexte universitaire. L’ABPPUM réitère le devoir de tou.te.s de respecter les politiques en vigueur afin d’assurer un climat sain et respectueux pour l’ensemble des membres de la communauté universitaire.»

«Seules dans leur coin»

La Fédération des étudiantes et étudiants du Campus universitaire de Moncton (FÉÉCUM) estime que l’administration de l’U de M n’a pas su protéger les étudiantes qui se sont plaintes des comportements d’un ancien professeur d’art dramatique lorsque le renvoi de ce dernier a été contesté par le syndicat des professeurs.

En août, l’Association des bibliothécaires, des professeures et professeurs de l’Université de Moncton (ABPPUM) a décidé de contester le renvoi d’Andréi Zaharia par son employeur.

Andréi Zaharia, dans une photo datant de février 2015. – Archives

Peu de temps après, plusieurs étudiantes ayant porté plainte contre leur ancien professeur ont été contactées directement par l’avocat de l’ABPPUM, ne sachant pas qu’un processus d’arbitrage était en cours. Elles apprennent alors qu’elles pourraient devoir subir un nouvel interrogatoire mené dans le cadre de l’arbitrage.

La FÉÉCUM comprend mal comment leur identité a pu être partagée alors que leurs témoignages ont été recueillis dans le cadre d’une enquête découlant de la Politique sur la violence à caractère sexuel (PVCS) de l’U de M.

Dans un courriel envoyé au journal, Pascale Paulin, directrice des communications de l’U de M, explique que la PVCS ne pouvait malheureusement pas garantir l’anonymat aux étudiantes puisque les lois et les règlements en matière de droit du travail de la province ont préséance sur les politiques et les règlements de l’institution.

L’une des personnes ayant témoigné dans le cadre des plaintes portées contre l’ancien professeur dit avoir été étonnée des requêtes des avocats du syndicat pendant le processus d’arbitrage.

«Ils nous ont demandé de produire tous les messages que nous avions envoyés ou reçus à propos du professeur Zaharia, a-t-elle expliqué au journal. Après cinq ans d’études à l’Université, il aurait fallu que je passe à travers des dizaines de milliers de messages pour trouver tout ça, c’était complètement déraisonnable comme demande.»

C’est l’une des raisons pour lesquelles des étudiantes ont tenté d’obtenir des conseils juridiques auprès de l’UdeM afin de comprendre quels étaient leurs droits dans cette affaire. C’est toutefois la FÉÉCUM qui s’en est chargée après que l’Université a refusé de le faire.

«Les victimes doivent avoir une aide juridique afin d’arriver à naviguer dans tout ça, donc on ne s’est même pas posé la question, explique Mathilde Thériault, présidente de la FÉÉCUM. Mais c’est d’abord et avant tout la responsabilité de l’institution de protéger les étudiantes. L’UdeM a manqué à son devoir en les laissant seules dans leur coin», dit Mme Thériault.

Interrogé à ce sujet, l’UdeM a expliqué qu’elle aurait souhaité offrir de l’aide aux étudiantes en retenant les services d’un avocat pour «les accompagner dans ce processus et pour défendre leurs intérêts et les protéger.»

«Sur les conseils de notre conseiller juridique, nous avons été obligés de renoncer à cette idée, car elle aurait été vue comme une influence indue des témoins/victimes par l’arbitre», précise Pascale Paulin.

La fédération regrette aussi que ni l’administration universitaire ni l’ABPPUM n’ait eu la présence d’esprit de demander un huis clos pendant les témoignages des plaignantes.

Même si elles étaient contraintes de témoigner, un huis clos aurait bel et bien pu protéger leur identité, dit Michèle Caron, une professeure du droit du travail de l’U de M qui est aujourd’hui à la retraite. Mais c’était à l’administration universitaire d’en faire la demande, lance-t-elle.

«C’est l’Université qui a une responsabilité à l’endroit des étudiants, pas l’ABPPUM», analyse Mme Caron.

L’U de M fait pour sa part valoir qu’un huis clos n’a jamais été demandé en raison d’une décision de l’arbitre.

«L’arbitre a décidé, considérant la pandémie de COVID-19, de tenir les audiences dans une petite salle où il pourrait y avoir peu de personnes c.-à-d. uniquement les représentantes et représentants des parties concernées», dit Mme Paulin.

Université de Moncton

Des failles

Pour la FÉÉCUM, l’affaire montre à quel point il existe encore des failles dans les mécanismes visant à protéger les plaignantes.

Un avis que partage l’un des témoins des comportements d’Andréi Zaharia.

«Il y a une politique importante, la PVCS, qui a été mise sur pied, mais on est en droit de se demander si elle nous protège vraiment. Je pense que toute cette expérience a démontré que non. Heureusement que ça s’est réglé à l’amiable et que ce n’est pas allé plus loin», dit-elle.

Mathilde Thériault estime d’ailleurs que les étudiantes ont été instrumentalisées dans ce bras de fer entre l’Université et l’ABPPUM.

«Leur bien-être n’a pas été pris en compte dans tout ça, dénonce-t-elle. Elles n’ont pas été traitées comme des gens ayant besoin de soutien, mais comme des pions, utilisées pour justifier ou défendre les actions de chacune des parties.»

Notant qu’il s’agit de la première fois que sa Politique sur la violence à caractère sexuel est mise à l’épreuve, l’UdeM reconnaît que le renvoi de l’ancien professeur démontre qu’il faudra en faire davantage pour protéger les plaignantes. C’est la raison pour laquelle la politique est en cours de révision par un groupe de travail interne, dit Pascale Paulin.

L’Université dit d’ailleurs attendre avec impatience le rapport de la Table ronde pour lutter contre la violence sexuelle sur les campus, mise sur pied par le gouvernement provincial en 2020.

«Notre expérience récente nous démontre que les institutions postsecondaires ne peuvent agir seules et selon leur vouloir dans ce dossier, note Mme Paulin. En effet, des changements législatifs s’imposent pour favoriser la dénonciation, protéger la confidentialité des victimes et éviter de re-victimiser les victimes. Le gouvernement devrait s’inspirer des travaux en cours par le gouvernement du Québec.»

Partager
Tweeter
Envoyer