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Vieillir dans la dignité à la maison: «Je me sens bien ici»

Dorina St-Cœur est l’exemple de ce que le gouvernement du Nouveau-Brunswick aimerait voir plus souvent: une personne âgée réussissant à vivre chez elle, en milieu rural, grâce à l’aide d’une association et de sa famille.

Dorina St-Cœur a 102 ans et refuse d’aller vivre en foyer de soins. Elle préfère passer ses vieux jours dans la petite maison blanche qu’elle habite depuis 80 ans, à Saint-Pons près de Tracadie.

«Si j’étais obligée d’aller au foyer, j’irais, mais si je pouvais mourir ici, ce serait bien mieux, assure-t-elle, trônant sur sa chaise à bascule. Je suis trop gênée pour aller mourir avec les autres.»

Timide, Mme St-Cœur? La centenaire se montre pourtant affable et espiègle.

«Tu ne me rajeunirais pas?, lance-t-elle en donnant son âge, contradictoire avec ses espadrilles roses flambant neuves. Moi, faut que je joke!»

La veuve confie juste avoir la larme à l’œil quand elle est seule.

«Je pense à toutes sortes de choses, murmure Mme St-Cœur. Même si je sais que c’est normal, il faut que j’arrête ça, mais je ne peux pas m’en empêcher.»

L’arrière-arrière-grand-mère, entourée de trois de ses filles, raconte heureusement recevoir régulièrement des visites.

«Je m’ennuie, mais je suis bien à mon aise, commente-t-elle. Je ne peux pas demander mieux. Mes enfants sont tous alentour.»

Ceux-ci s’occupent notamment de lui apporter à manger. Sa fille, Exodia Austin, se rend notamment chez elle à pied au moment du déjeuner et du souper ainsi qu’en cas de maladie.

«Les gars viennent le soir», ajoute-t-elle en référence à ses frères.

Germaine Basque (à gauche), Grace Basque et Exodia Austin aident leur mère, Dorina St-Cœur, à vieillir à domicile. – Acadie Nouvelle: Cédric Thévenin

De plus, Mme St-Cœur reçoit la visite quotidienne d’une aide-soignante, pendant deux heures. L’employée du Centre de Bénévolat de la Péninsule acadienne lave ses planchers, récure sa salle de bain et change les draps du lit.

«Je reste assise et je la regarde faire, envoye!, s’exclame en riant celle qui a élevé 10 enfants. Mais j’aimerais avoir ma santé et travailler un petit peu. J’ai tout le temps travaillé.»

Mal de dos

Mme St-Cœur se plaint d’un mal de dos.

«C’est de valeur. Ce que je regrette, c’est de ne plus pouvoir cuisiner de galettes au sucre», exprime-t-elle à propos des biscuits qu’elle aime distribuer à son entourage.

«Elle en a fait le mois passé!», réagissent ses filles.

Mme Austin et Germaine Basque s’étonnent aussi de la capacité de leur mère à grimper à l’étage de sa maison pour y faire du ménage. Elles notent aussi qu’elle s’habille, prend son bain et fait sa lessive seule.

«C’est ma laveuse et ma sécheuse qui font la lessive!», réplique Mme St-Cœur.

Elle se félicite en revanche de sa capacité à lire son journal préféré et des livres ainsi qu’à jouer au Mot Mystère de l’Acadie Nouvelle.

«Une chance que je sais faire ça! Ça me désennuie», dit Mme St-Cœur.

Elle raconte aussi se distraire grâce à la télévision.

«Je regarde le hockey des fois, mais les Canadiens (de Montréal) perdent tout le temps!», commente la dame.

Sécurité

Une vie tranquille, donc, mais aussi sécuritaire grâce à l’appareil lui permettant de donner l’alarme, qu’elle porte autour du cou.

«Si je tombe, je pèse dessus et une ambulance arrive tout de suite. C’est le fun, se réjouit Mme St-Cœur. Une fois, j’ai appuyé par erreur et une policière est venue. Je lui ai donné un gâteau.»

Elle a seulement peur des pannes de courant en hiver. Mais dans ce cas encore, une de ses filles, Grace Baque, lui vient en aide et l’emmène chez elle, à Saint-Irénée, à 7 km de Saint-Pons.

«Je me sens bien à ma maison», répète Mme St-Cœur.

Proche aidant à 18 ans

L’étudiant de première année en sciences de santé à l’Université de Moncton à Shippagan, Adam Duguay, distribue des repas chauds aux aînés de la région de Tracadie. – Acadie Nouvelle: Cédric Thévenin

«Tu parles d’un jeune homme», s’exclame la coordonnatrice du programme des repas chauds du Centre de Bénévolat de la Péninsule Acadienne, France Richardson, à propos d’Adam Duguay.

L’étudiant âgé de 18 ans apporte à manger à cinq personnes âgées de la région de Tracadie tous les vendredis, jour où il n’a pas cours. Il indique que sa tournée en voiture lui prend environ une heure.

«Le temps que je donne aide vraiment, se réjouit l’étudiant de première année en sciences de la santé à l’Université de Moncton, campus de Shippagan. C’est important de manger!»

Mme Richardson indique qu’il fait partie des 152 bénévoles qui distribuent tous les jours à des aînés de la Péninsule acadienne la nourriture préparée par 11 établissements (hôpitaux et foyers de soins).

«À Tracadie, j’avais plus de misère à trouver des bénévoles», raconte la coordonnatrice.

Elle précise que l’entreprise Rogers, où travaille le père d’Adam Duguay, a aussi aidé pour les distributions de repas chauds à cet endroit.

La coordonnatrice du programme des repas chaud du Centre de Bénévolat de la Péninsule Acadienne, France Richardson. – Acadie Nouvelle: Cédric Thévenin

Proche aidante à 81 ans

Marie-Anna Duguay a encore beaucoup de responsabilités à 81 ans. L’habitante de Pointe-Alexandre, sur l’Île Lamèque, s’occupe de son mari et de l’un de ses fils, presque aveugles. Pour se détendre, elle se rend régulièrement aux Résidences Lucien Saindon.

Là, elle profite d’un projet appelé Foyers de soins sans murs, qui lui permet d’obtenir certains services dans l’institution, même si elle vit encore à domicile.

Ce programme existe dans quatre établissements au Nouveau-Brunswick et le gouvernement provincial l’étendra à 16 autres emplacements dans les deux prochaines années.

«C’est bien important pour moi, confie Mme Duguay. J’y vais une ou deux fois par semaine depuis deux ans. C’est quatre heures que je prends pour moi. Je me lave les cheveux, je peins, je participe à des jeux et j’écoute de la musique.»

Même si sa santé s’est dégradée avec l’âge, Mme Duguay serait triste de quitter la demeure qu’a construite son mari, Onile Duguay, avec ses proches.

«Nous vivons là depuis le lendemain de notre mariage en 1958, dans la maison où nous avons élevé nos six enfants et où nous avons toujours été heureux, explique-t-elle. On y est bien et on reste à côté de notre garçon qui nous rend souvent visite.»

Mme Duguay, souffrant aux genoux, aimerait seulement de l’aide pour laver son plancher et étendre son linge dehors, par exemple.

«Je pense que le Bon Dieu me donne de la force», assure-t-elle.

Elle évoque aussi l’importance pour son moral des visites et des appels téléphoniques de ses enfants, petits-enfants et arrières-petits-enfants.

«Mes petites filles sont venues me rendre visite avec leur grand-père et ça me donne du courage, raconte-t-elle. Je peux parler avec eux autres et avoir un peu de gaîté.»

Vieillir chez-soi: encore beaucoup d’obstacles

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick a pris des initiatives afin d’aider les aînés à rester chez eux le plus longtemps possible dans son nouveau plan de santé. L’Association francophone des aînés du Nouveau-Brunswick s’en est réjouie. Il reste toutefois du travail à faire.

«Près d’un lit d’hôpital sur trois est occupé par une personne âgée qui pourrait bénéficier d’une meilleure qualité de vie si elle avait accès à des services adaptés à ses besoins précis», expose le ministre du Développement social, Bruce Fitch.

Un aîné souffre d’une diminution considérable de sa mobilité physique et de son bien-être mental dans les jours qui suivent son admission dans un hôpital, d’après la Stratégie sur le vieillissement pour le Nouveau-Brunswick.

De surcroît, l’occupation à long terme de lits d’hôpitaux par des aînés coûte au gouvernement provincial des millions de dollars par an, selon un rapport de 2016 de la vérificatrice générale (VG), Kim MacPherson. Sans parler de la pression mise sur le système de santé depuis la pandémie.

En effet, de plus en plus d’aînés attendent une place en foyer de soins. Ils étaient 819 en octobre, dont 456 patientaient à l’hôpital. Ils étaient 700 un an et demi plus tôt.

Kim Adair-MacPherson. – Acadie Nouvelle

Foyers saturés

Mme MacPherson a noté l’année dernière que le plan quinquennal du gouvernement pour les foyers de soins avait au moins deux ans de retard. Elle a donc jugé Fredericton incapable de réagir à l’augmentation du nombre d’aînés devant vivre en établissement résidentiel.

Le poids démographique des personnes âgées de 75 ans et plus devrait doubler au cours des 20 prochaines années, selon son rapport de 2020.

La plupart des aînés préfèrent toutefois habiter leur maison de manière autonome le plus longtemps possible. Ce mode de vie leur est d’ailleurs bénéfique.

La titulaire de la chaire de recherche sur le vieillissement à l’Université de Moncton, Suzanne Dupuis-Blanchard, indique que les personnes âgées sont plus actives, qu’elles s’identifient mieux à leur communauté et qu’elles reçoivent plus de visites à domicile.

Initiatives gouvernementales

Ce novembre, le gouvernement provincial a donc décidé de permettre l’accès au programme «Foyers de soins sans murs» dans un total de 20 établissements au cours des deux prochaines années.

Les aînés en profitent dans quatre institutions pour l’instant, aux Résidences Lucien-Saindon de Lamèque, aux Résidences Inkerman, au Manoir Édith B. Pinet à Paquetville et au Foyer Westford à Port Elgin. Ils peuvent y obtenir des services tout en habitant chez eux, comme prendre un bain et participer à des activités sociales.

Le gouvernement inclura également des professionnels en soins de longue durée dans les équipes d’au moins 10 hôpitaux d’ici le début de 2023. Ces employés aideront les personnes âgées à retourner chez elles avec un plan de soins continus.

«Ce sont de bonnes nouvelles, commente le président de l’Association francophone des aînés du Nouveau-Brunswick (AFANB), Marcel Larocque. Mais quels aînés vont profiter de ces changements? […] Comment va-t-on résoudre le problème de pénurie de main-d’œuvre […]?»

Il réclame des investissements pour offrir une meilleure rémunération au personnel qui prend soin des personnes âgées à domicile.

«Même le bénévolat est plus difficile à exercer à cause de l’augmentation du coût de la vie, ajoute M. Larocque. Les gens doivent accepter davantage de petits emplois.»

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Services discontinus

Il se plaint par ailleurs de la discontinuité des services offerts aux personnes âgées et de leur difficulté d’accès. Il fait ainsi écho aux constatations formulées en 2017 par le Conseil sur le vieillissement du Nouveau-Brunswick.

Mme Dupuis-Blanchard, qui coprésidait cette équipe, pense que ses observations correspondent encore à la réalité. Elle se réjouit en revanche des 39 projets pilotes visant à favoriser le vieillissement à domicile annoncés par les gouvernements du Nouveau-Brunswick et du Canada en février.

«Ils se déroulent dans certaines communautés pour qu’on puisse choisir les meilleurs en mars 2023 et les offrir à une plus grande population», indique-t-elle, en faisant déjà l’éloge du programme «Foyers de soins sans murs».

La chercheuse relativise toutefois les difficultés des Néo-Brunswickois à vieillir à domicile. Elle rappelle que 93% des aînés de la province vivent chez eux.

«On réussit, même si ce n’est pas toujours optimal», commente-t-elle en détaillant les besoins à combler: services ménagers, transports et activités sociales.

Mme Dupuis-Blanchard précise que le Programme extra-mural semble répondre extrêmement bien aux besoins médicaux des personnes âgées en milieu rural.

Foyers de soins: seulement en cas de nécessité

Archives

Le gérontologue et psychanalyste Valois Robichaud estime que les résidents des foyers de soins du Nouveau-Brunswick voient trop souvent leur dignité bafouée. Il plaide pour le vieillissement à domicile, jugeant toutefois utopique sa généralisation à tous les aînés.

«Des gens portent des couches parce qu’on ne peut pas les accompagner à la toilette comme ils le souhaiteraient. Qu’est-ce qui est plus déshumanisant que ça?», interroge le Dr Robichaud à propos des foyers de soins.

L’expert ajoute que les confinements imposés pendant la pandémie de COVID-19 ont placé les personnes âgées hébergés dans ces établissements dans un état de solitude inouï. Il ajoute qu’elles ont subi des risques accrus à cause de la promiscuité.

«Évidemment que les gens ne veulent pas aller dans ces institutions!», s’exclame-t-il.

Dignité humaine

Le Dr Robichaud pense qu’en créant les foyers de soins, la société néo-brunswickoise a oublié la dignité humaine, même s’ils rassurent les enfants incapables de s’occuper de leurs parents.

«J’ai beaucoup aimé l’article de Peter Janssen», exprime-t-il par conséquent à propos de la tribune d’un gérontologue belge dans le journal De Standaard.

Pendant la pandémie, ce spécialiste européen a avancé que les institutions pour personnes âgées de l’ensemble du monde occidental sont indignes, inadaptées et arriérées.

«Moyennant des investissements massifs dans les soins préventifs et les services infirmiers à domicile, nous pourrions offrir une deuxième option valable», a-t-il préconisé.

L’économiste néo-brunswickois, Richard Saillant, précise que l’État compenserait cette dépense par des économies subséquentes.

«Si notre société a le désir de dépenser davantage pour que les aînés vieillissent en dignité, il y a de la flexibilité», assure-t-il.

Le gérontologue et psychanalyste, Valois Robichaud, plaide pour le vieillissement à domicile. – Archives

Le Dr Robichaud plaide aussi pour l’aide au vieillissement à domicile.

«Ce qui est plus humain, c’est quand une personne peut vivre dans son histoire et un espace dont elle connaît les repères», explique-t-il.

Le gérontologue suggère qu’un répertoire de différents types de professionnels facilement joignables soit mis à la disposition des familles. Il souligne que des services pluridisciplinaires existent déjà, comme le Centre de Bénévolat de la Péninsule acadienne et la Polyclinique Isabelle-sur-Mer de Bas-Caraquet.

«L’hôpital serait là pour l’immédiateté du curatif et la maison serait l’endroit pour traiter les maladies chroniques», avance-t-il.

Le Dr Robichaud affirme toutefois que les foyers de soins resteront nécessaires pour une partie des personnes âgées.

«Le maintien à domicile ne pourra pas accompagner les cas très lourds qui nécessitent des accessoires d’aide à la respiration, des intraveineuses et des vérifications des signes vitaux», détaille-t-il.

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