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La finance peut-elle être écologique?

Alors qu’à peu près tout le monde s’entend sur l’existence des changements climatiques, le débat s’est déplacé vers les stratégies à adopter afin de permettre une transition énergétique. Quelle place le secteur de la finance a-t-il à jouer dans cette transition vers une économie sans carbone?

Pour plusieurs, le monde de la finance doit contribuer à la transition vers une économie sans carbone. Tous ne s’entendent pas sur la manière d’y arriver. D’un côté, il y a ceux qui militent en faveur d’un désinvestissement du secteur des énergies fossiles et de l’autre, ceux qui préfèrent une approche dite proactive dont l’objectif est de développer des critères d’investissements qui respectent des normes environnementales, sociales et de gouvernance (ESG).

Mouvement «divest»

Le mouvement en faveur d’un désinvestissement du secteur des énergies fossiles («divest») est apparu sur les campus d’universités américaines il y a environ une dizaine d’années, alors que des étudiants ont commencé à faire pression sur les administrations universitaires afin elles retirent tous leurs investissements – régimes de retraite, fonds de dotation, fonds d’opération – de ce secteur.

L’idée du désinvestissement est assez simple: en privant les entreprises du secteur des énergies fossiles de ce capital, il est difficile pour elles d’entreprendre de nouveaux projets ou d’étendre leurs activités.

Ces fonds peuvent alors être dirigés vers des entreprises qui œuvrent dans le secteur des énergies renouvelables afin d’accélérer la transition sans carbone.

Darlene Himick, une professeure à l’École de gestion Telfer à l’Université d’Ottawa qui s’intéresse aux placements responsables et aux actionnaires activistes, explique que le mouvement «divest» prend racine dans les luttes antiracistes des années 1960. Des étudiants américains avaient alors commencé à militer en faveur d’un désinvestissement de toute entreprise faisant affaire en Afrique du Sud pendant l’Apartheid.

«Historiquement, les initiatives de désinvestissement ont connu beaucoup de succès, explique-t-elle. Dans le cas de l’Afrique du Sud, ce mouvement a été très efficace afin de faire parler de la cause et de l’oppression du régime de l’Apartheid. Ce mouvement a donc une longue histoire et aujourd’hui, dans le contexte des énergies fossiles, il s’inspire des mêmes principes. C’est-à-dire que même si l’on n’atteint pas les objectifs d’un désinvestissement complet, l’impact médiatique de ce genre de campagne peut être suffisant pour nuire à la réputation des entreprises y étant associée, ce qui est en soi une victoire.»

Depuis l’apparition du mouvement, les gens qui s’opposent à un désinvestissement des énergies fossiles font valoir que cette approche équivaut à des coups d’épée dans l’eau. Après tout, si des institutions se débarrassent de leurs actions dans des entreprises polluantes, celles-ci risquent de se faire racheter par des investisseurs moins scrupuleux.

Les entreprises ciblées disposent alors toujours du capital dont ils ont besoin pour poursuivre ou étendre leurs activités.

Jean-Philippe Sapinski, un professeur à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton qui s’intéresse aux mouvements environnementaux, balaie cette analyse du revers de la main.

«C’est une critique très facile qui omet l’essence même d’un mouvement social, dit le professeur. On ne va pas à une manifestation parce qu’un gouvernement va nous voir manifester et changer d’idée le lendemain.»

Comme Mme Himick, il considère que la guerre que mène la campagne «divest» aux entreprises polluantes en est une pour l’opinion publique. Bien que la tactique vise à retirer la légitimité aux entreprises qui détruisent l’environnement, elle peut aussi avoir un impact financier si suffisamment de groupes se joignent au mouvement.

«Si tout le monde désinvestit du secteur des énergies fossiles, le prix des actions va tomber», analyse le professeur.

Bien que la stratégie prônée par le mouvement «divest» attire son lot de critiques, il n’en demeure pas moins que cette approche gagne en légitimité, comme en témoigne le retrait de très gros investisseurs du secteur des énergies fossiles au cours des dernières années.

Parmi ceux-ci, on compte la Caisse de dépôt et placement du Québec – l’entité qui gère le régime de retraite des Québécois. Elle s’est engagée à se désinvestir complètement de la production pétrolière avant la fin de l’année. Le secteur pétrolier représente 1% des actifs de la caisse, dont la valeur totale s’élève à près de 420 milliards $.

Influencer les entreprises à devenir moins polluantes

Alors que certains souhaitent voir les investisseurs se désengager complètement du secteur des énergies fossiles, d’autres sont d’avis qu’il est plus efficace d’utiliser le capital afin de convaincre les entreprises polluantes d’assainir leurs pratiques.

C’est notamment le cas de l’Office d’investissement du régime de pensions du Canada, l’entité chargée d’administrer le régime de retraite des Canadiens.

Début février, l’office, qui gère des actifs d’une valeur de plus de 550 milliards $, s’est engagé à ce que son portefeuille d’investissement atteigne la carboneutralité d’ici 2050.

Pour y arriver, l’office compte exercer son influence «sur l’ensemble de l’économie en tant qu’investisseurs actifs, plutôt que par le biais d’un désinvestissement généralisé».

L’organisme souhaite ainsi aider les entreprises qui émettent beaucoup de gaz à effet de serre à réduire leurs émissions.

Cette approche s’inscrit dans la mouvance des investissements responsables qui respectent des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG).

«Ces principes sont devenus très populaires depuis cinq ou 10 ans, mais ils sont apparus il y a une vingtaine d’années, notamment grâce au mouvement syndical, qui ne souhaitait pas voir ses fonds de retraite investis dans des secteurs discutables sur le plan éthique», dit Darlene Himick, analyste financière et professeure à l’Université d’Ottawa.

Grâce à cette approche, de gros investisseurs développent des systèmes de surveillance et des normes de plus en plus sophistiquées et les entreprises qui refusent de s’y soumettre se voient parfois punies, ajoute-t-elle.

Elle cite en exemple le fonds de retraite de l’État de New York, le troisième en importance aux États-Unis, qui a annoncé en avril qu’il retirait ses investissements de six pétrolières canadiennes ne s’étant pas suffisamment préparées pour la transition énergétique.

«Le désinvestissement et les critères ESG sont liés dans la mesure où un désinvestissement peut survenir lorsque certaines entreprises ne respectent pas ces critères», précise Mme Himick.

L’approche a toutefois ses limites, croit Jean-Philippe Sapinski, professeur à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton. À moins d’avoir des investissements énormes, il est difficile d’avoir une réelle influence sur des entreprises avec des pratiques écologiques douteuses.

«D’après moi, le militantisme d’investisseur n’est pas très efficace, opine-t-il. En tant qu’actionnaire, on peut amener des propositions, mais si on n’a pas une majorité de votes, la proposition va simplement être battue.»

La stratégie, reconnaît-il, peut néanmoins avoir le mérite de forcer des chefs d’entreprises à se prononcer sur divers enjeux.

L’autre problème avec les investissements responsables, c’est qu’ils n’ont aucune définition précise.

Par exemple, afin d’attirer des investisseurs et contrer le mouvement de désinvestissement des sables bitumineux en Alberta, le premier ministre Jason Kenney a annoncé, il y a un an, la création d’un secrétariat visant à promouvoir les critères ESG développés par les pétrolières de sa province.

«Les critères ESG peuvent avoir différentes définitions qui y sont associées et certains peuvent s’en servir afin de faire passer pour verts des projets complètement irresponsables sur le plan environnemental», dit Emily Niles, conseillère syndicale en pensions au Syndicat canadien de la fonction publique.

Quelle approche est la plus efficace?

Pour Sébastien Betermier, un professeur de finance à la faculté de gestion Desautels de l’Université McGill, à Montréal, le contraste entre l’approche adoptée par l’OIRPC et celle de la CDPQ montre bien qu’il existe plus d’une solution afin de verdir le secteur de la finance.

La question est ouverte à savoir quelle approche aura le plus d’impact à long terme et de nombreuses études sont en cours afin de le savoir, dit le professeur. Les impacts de la transition énergétique se font toutefois déjà sentir dans le monde de la finance.

La valeur des actions des entreprises vertes ou des projets énergétiques renouvelables suscitent de plus en plus d’engouement. D’après un rapport de la Global Sustainable Investment Alliance, au début de 2020, la valeur cumulée des investissements durables de l’Europe, des États-Unis, du Japon, du Canada, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande était de 35,3 billions $.

«Depuis une dizaine d’années, les financiers donnent beaucoup plus d’attention à la transition énergétique, dit Sébastien Betermier. L’évaluation des entreprises d’énergie renouvelable a énormément augmenté alors que celles du secteur des énergies fossiles baissent.»

Cet engouement pour les investissements verts fait baisser le coût des projets renouvelables et la valeur des actions de ces entreprises augmente.

Le capital commence donc à passer des entreprises d’énergie fossile vers celles qui œuvrent dans les énergies renouvelables, une preuve que les stratégies de désinvestissements ont un impact important. Cette bonne nouvelle en cache toutefois une moins bonne, prévient M. Betermier.

«Pour moi c’est très consistant avec le fait que le désinvestissement a de l’impact. Par contre, ce que l’on observe également c’est que beaucoup des entreprises publiques dans le secteur des énergies fossiles se désinvestissent de leurs projets les plus polluants, sans toutefois les fermer. Il y a beaucoup d’activités de sociétés d’investissement privé, dont le fonctionnement est plus opaque, pour racheter ces projets polluants. La question est de savoir si ces investisseurs privés seront aussi attentifs aux enjeux environnementaux que les autres», s’inquiète M. Betermier.

Les universités du N.-B. emboîtent le pas

Comme ailleurs au pays, le mouvement en faveur d’un désinvestissement gagne du terrain dans les universités du Nouveau-Brunswick.

Aux États-Unis, des universités avec d’énormes fonds de dotation ont annoncé qu’ils allaient retirer leurs investissements des combustibles fossiles, notamment l’Université Harvard, à Boston, et l’Université Columbia, à New York.

Un fonds de dotation est un outil de financement au service de la philanthropie et du mécénat, grâce à la capitalisation des dons qu’il reçoit. Celui de Harvard est d’une valeur de 53 milliards $.

Depuis environ dix ans, des étudiants de plusieurs universités canadiennes se sont aussi joints à ce mouvement et demandent à l’administration de leurs universités de se départir de leurs investissements polluants.

Jusqu’à ce jour, une dizaine d’universités canadiennes prévoient un désinvestissement. L’Université Toronto figure parmi celles qui ont cédé à la pression après huit ans de lutte étudiante.

L’Université de la Colombie-Britannique, l’Université Simon Fraser, près de Vancouver, et l’Université Laval, à Québec, ont elles aussi annoncé qu’elles en feraient autant.

Depuis quelques années, le mouvement a aussi fait des petits au Nouveau-Brunswick, notamment à l’Université du Nouveau-Brunswick et à l’Université St. Thomas, toutes deux à Fredericton.

C’est à Sackville que les étudiants en faveur d’un désinvestissement ont réalisé le plus de gains. Le président de l’Université Mount Allison, Jean-Paul Boudreau, a annoncé en février que l’institution procéderait à une révision des politiques d’investissements de son fonds de dotation.

«Il n’y a pas encore eu d’engagements fermes, mais le sénat a officiellement demandé au conseil d’administration de chercher des stratégies qui permettraient de procéder, explique Kate DesRoches, une étudiante originaire de Halifax et co-organisatrice de Divest Mount Allison. Nous sommes optimistes, il semble qu’on gagne finalement du terrain auprès de l’administration.»

À l’Université de Moncton, la campagne en est à ses balbutiements.

Le conseil d’administration de la Fédération des étudiantes et étudiants du Campus universitaire de Moncton se penche notamment sur la pertinence de demander un désinvestissement à l’administration universitaire. Le président élu de la FÉÉCUM, Jean-Sébastien Léger, a pour sa part publiquement dit être d’accord avec l’idée.

En mars 2021, les membres de l’Association des bibliothécaires, professeures et professeurs de l’Université de Moncton ont aussi voté en faveur d’un désinvestissement de leurs fonds de retraite.

Pour l’instant, rien ne laisse présager que l’U de M, responsable de la gestion du régime de retraite, acquiesce à la demande.

«Le Comité de retraite a étudié le dossier et a vérifié si les gestionnaires embauchés pour gérer nos placements respectaient les critères ESG (environnement, société et gouvernance) dans le choix des placements. Un désinvestissement dans les énergies fossiles est observable par le respect de ces critères», a expliqué dans un courriel Gabriel Cormier, vice-recteur à l’administration et aux ressources humaines.

D’après Darlene Himick, une professeure de l’Université d’Ottawa qui s’intéresse au mouvement divest, il est très rare que les universités acceptent de désinvestir les régimes de retraite du secteur des énergies fossiles.

«Il y a de gros joueurs, comme l’Université de Toronto, qui ont annoncé un désinvestissement, mais lorsque l’on regarde de plus près ce qui sera réellement fait, c’est beaucoup plus nuancé, explique-t-elle. Très souvent, les universités acceptent de désinvestir que le fonds de dotation. Les fonds de pension ont des obligations légales d’investir l’argent pour le compte des membres et de générer des retours et verser des prestations de retraite. C’est donc très difficile pour un régime de retraite de s’engager à faire quelque chose qui pourrait mettre en péril ces retours.»

L’U de M a refusé de dire à l’Acadie Nouvelle quelle proportion de son fonds de dotation – composé de dons faits à l’université et investis notamment afin d’offrir des bourses ou financer des chaires d’études – était investie dans les combustibles fossiles.

D’après le rapport annuel 2019-2020, ces investissements avaient une valeur de 91 millions $ au 30 avril 2020.

 L’investissement responsable n’est pas toujours vert

Bien que l’investissement responsable connaisse un succès sans précédent auprès des Canadiens, ce concept demeure flou et mal défini.

L’intérêt pour l’investissement répondant aux critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, aussi connu comme l’investissement responsable, connaît une croissance fulgurante au Canada, tant du côté des investisseurs individuels que des investisseurs institutionnels.

D’après la Global Sustainable Investment Alliance, 62% des actifs du marché canadien étaient durables en 2020, en faisant un chef de file mondial à ce chapitre.

La valeur de ces fonds durables, note le Globe and Mail, s’élevait à 18 milliards $ à la fin du premier trimestre de 2021, une augmentation de 160% par rapport à l’année précédente.

Daniel Bergeron, directeur de la gestion du patrimoine chez UNI, confirme que cet engouement se fait aussi sentir au Nouveau-Brunswick.

«C’est de plus en plus important pour nos clients. C’est un sujet de discussion de plus en plus fréquent avec plusieurs de nos membres, constate-t-il. C’est une tendance qu’on a vu croître de manière importante au cours des cinq dernières années.»

Face à cet intérêt, UNI a décidé de faire certifier l’ensemble de ses conseillers en gestion du patrimoine comme des spécialistes en investissement responsable.Les critères ESG sont aussi très importants au sein du mouvement syndical, notamment au Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP).

«La plupart des régimes de retraite des membres, il y a en plus de 200 à l’échelle du pays, ont implanté des politiques d’investissement qui respectent des critères ESG. C’est en quelque sorte devenu une norme», explique Emily Niles, conseillère syndicale en pensions au SCFP.

Risque d’écoblanchiment

Souscrire à des fonds qui respectent les normes ESG est-il suffisant afin de s’assurer que nos investissements sont responsables et verts? Pas nécessairement.

Dans un courriel envoyé à l’Acadie Nouvelle, les Autorités canadiennes en valeurs mobilières (ACVM) reconnaissent «qu’aucune définition arrêtée des fonds d’investissement répondant aux critères environnementaux, sociaux et de gouvernance n’existe dans la législation en valeurs mobilières canadienne» et que les autorités ne possèdent pas de système de désignation à ce chapitre.

Cette réalité inquiète Sébastien Betermier, professeur de finance à l’École de gestion Desautels de l’Université McGill, à Montréal.

«Ça ouvre la porte à avoir beaucoup de fonds qui se disent verts et qui ne le sont pas vraiment. C’est un peu comme si on achète un produit biologique au supermarché. Il est certifié, on sait ce que c’est alors qu’un produit naturel, on ne le sait pas du tout. Le terme a l’air joli, mais il ne veut rien dire parce que son utilisation n’est pas encadrée», déplore-t-il, ajoutant qu’un cadre réglementaire s’impose.

Un avis publié en janvier par l’ACVM reconnaît d’ailleurs que l’engouement pour l’investissement responsable fait en sorte que «le risque ”d’écoblanchiment”, soit lorsque l’information ou la publicité d’un fonds induit volontairement ou non les investisseurs en erreur au sujet des aspects liés aux facteurs ESG, s’en trouve augmenté».

Jean-Philippe Sapinski, professeur à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton, est d’avis que les particuliers qui souhaitent investir de manière responsable doivent donc faire leurs devoirs.

«Il y a des fonds qui investissent aux bons endroits, d’autres ont des investissements douteux. Donc il faut vraiment s’informer, c’est-à-dire qu’il faut aller voir les entreprises qui en font partie.»

En raison de l’importance croissante qu’occupe l’investissement responsable dans le monde de la finance, les écoles de gestion se voient elles aussi obligées de se mettre à la page. C’est la raison pour laquelle Sébastien Betermier a créé un cours de finance durable à l’Université McGill, une manière de former une génération d’investisseurs plus consciencieuse.

«En finance, quand on pense à la transition énergétique, ça demande plus que des notions financières. Maintenant on parle de l’impact réel des investissements sur le plan de la pollution, par exemple. Il y a un besoin assez important de former la prochaine génération à être à l’aise avec ces termes, pour qu’elle comprenne les implications de ses investissements sur les externalités énergétiques et environnementales.»

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