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La vie reprend dans les foyers

Pendant la pandémie, Sylvie Bertrand a eu des mots très durs pour décrire le quotidien des résidents du foyer de soins spéciaux qu’elle anime. Après la levée de restrictions sanitaires, la préposée a voulu montrer que la vie reprend à l’Auberge du Soleil.

Il neige sur l’Auberge du Soleil. Le printemps attend encore de ramener la vie autour du foyer de soins spéciaux de Dieppe. En ce dimanche de mars, tout est blanc et silencieux.

À l’intérieur de l’établissement, un employé garde les portes d’entrée verrouillées. Il les ouvre seulement à ceux qui acceptent de passer un test de dépistage rapide de la COVID-19, de prendre leur température, d’enfiler un masque et un écran facial, puis de signer un registre.

Cependant, avant qu’un visiteur ait eu le temps de passer cette épreuve, deux chiens se ruent sur lui. «Le comité d’accueil», lance Sylvie Bertrand.

Cette préposée aux soins a amené Shyloh et Luna pour égayer le quotidien des résidents. Et son plan fonctionne. Il suffit pour s’en apercevoir d’écouter les exclamations des personnes âgées qui caressent et embrassent les petites bêtes et de voir celles qui s’appuient sur leur déambulateur pour s’extasier devant les animaux.

«Oh oui, ça me fait du bien de les voir. Ils sont beaux ces petits chiens-là», s’émeut Annette-Louise Brison, lovée dans un fauteuil à bascule.

L’employée chargée de l’animation depuis quelques semaines à l’Auberge du Soleil distrait aussi les résidents avec des jeux. Elle organise par exemple un bingo.

«Maintenant, nous ne sommes plus enfermés, se réjouit l’une des joueuses, Mathilda Malett, à propos des isolements imposés pendant la pandémie de COVID-19. J’aime les activités, alors j’y participe: le bingo, mais aussi rouille ou grouille, le yoga et la musique.»

Mme Bertrand paye même de sa personne en jouant Bobozo le clown tandis qu’elle arbitre des jeux d’adresse: un minigolf et des quilles, notamment. Elle incite ainsi les personnes âgées présentes, hilares ou sérieuses, à accepter de relever les défis qu’elle leur propose et à s’exposer au regard des autres.

«C’était comme une prison pendant la pandémie, raconte Alderic Gallant. Mais dernièrement, il y a des activités. Si on n’en avait pas beaucoup avant, ça commence.»

Tout sourire, le vieil homme provoque les acclamations et les applaudissements du groupe de dix personnes qui l’a vu réussir à envoyer une balle de golf dans la pelle à poussière posée au bout d’un tapis de gazon synthétique.

«Les activités rendent les journées plus courtes, témoigne aussi Alice Eveson. Il y en a tous les jours dernièrement. J’apprécie ça. Nous sommes chanceux d’avoir Sylvie, car elle est exceptionnelle. Elle organise de belles activités!»

Le directeur de l’Auberge du Soleil, François Thibodeau, précise qu’il a embauché des animateurs pour proposer davantage d’activités de groupe à ses clients depuis près de deux mois.

«On essaie vraiment de divertir les résidents, de les aider à se socialiser et à travailler leur motricité, explique-t-il. La COVID-19 a été difficile et c’est plaisant de les voir retrouver le sourire et la joie de vivre.»

M. Thibodeau souligne que le foyer de soins spéciaux qu’il gère pour le groupe Hillcore Atlantic Retirement Living offre des services meilleurs que les standards imposés par le gouvernement provincial. Il facture en échange 200$ à 300$ de plus en moyenne que le tarif gouvernemental de 2700$ par mois, remboursable en fonction du revenu des résidents.

«Ici, ç’a l’air très bien. Les résidents ont l’air contents, commente une bénévole, Suzanne Lanteigne. Ils se promènent à leur guise. C’est beau à voir après la COVID-19!»
C’est précisément ce qu’a voulu montrer Mme Bertrand.

«Le bruit ne fait pas de bien, mais le bien ne fait pas de bruit, répète la préposée aux soins. Aujourd’hui, j’essaye de faire en sorte que le bien fasse un peu de bruit.»

Les visiteurs sont admis

Victor Fagan est un colosse qui promène ses épaules massives et sa bonne humeur dans les couloirs de son foyer de soins spéciaux de Dieppe, l’Auberge du Soleil.

«C’est très bien, j’aime ça, ici. J’ai beaucoup d’amis et tout le monde m’aime, même elle», lance-t-il en désignant une autre résidente, Annette-Louise Brison, qui s’esclaffe.

M. Fagan qualifie de «pas pires» les confinements imposés pendant la pandémie de COVID-19. Il a jugé le service bon et a passé le temps en écrivant des pensées et des passages de l’Évangile. Celui qui porte une grosse croix au cou admet néanmoins avoir eu des difficultés à passer des soirées seul.

«J’ai une fille qui habite en bas de la butte. Astheure, elle peut entrer et venir ici. C’est tout ce que ça prend, confie le vieil homme. C’est bon aussi pour moi de sortir.»

Il déplore que tous les résidents de son foyer n’aient pas la même chance que lui. «Beaucoup de gens n’ont personne qui vient les voir, constate M. Fagan. C’est difficile. Il faut encourager le monde à venir ici!»

Entre soulagement et inquiétudes

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick relâche ses restrictions contre la COVID-19. Des directeurs ainsi que des représentants d’employés et de résidents d’établissements de soins de longue durée appellent à la prudence dans leur secteur.

Le 28 février, la Santé publique a permis aux gérants d’établissements de soins de longue durée d’accepter autant de visiteurs qu’ils le voulaient et de renoncer à demander des preuves vaccinales.

Elle a en revanche exigé d’eux le refoulement des porteurs de la COVID-19 et l’obligation du port du masque.

L’Association francophone des aînés du Nouveau-Brunswick (AFANB) s’est dite contente de la réouverture des établissements de soins de longue durée à cause de ses conséquences positives sur la santé mentale des résidents.

«C’est un arrêt du traitement des aînés comme des prisonniers, a commenté le directeur de l’organisme, Jules Chiasson. Il y en a qui nous ont dit qu’ils préféraient mourir, car ils n’avaient plus de contact avec le reste de la société.»

 

Les membres de l’AFANB ont toutefois exprimé des craintes, selon lui.

«Il y a l’inquiétude qu’on abandonne toutes les restrictions trop vite, un peu comme en août dernier, a rapporté M. Chiasson. La population dans les foyers de soins est très vulnérable et le secteur souffre d’une pénurie de main-d’œuvre aggravée par les employés absents à cause de la COVID-19.»

Il a souhaité un contrôle de la vaccination des visiteurs et l’obligation du port du masque dans les établissements de soins de longue durée. Il a également demandé que les familles puissent s’informer facilement des mesures, surtout si ces dernières diffèrent d’un endroit à l’autre.

«C’est souvent aux foyers de soins spéciaux de décider des règles, a remarqué M. Chiasson. Il n’y a donc pas de cohérence. Ça crée de la confusion et de la frustration dans les familles qui ont un parent confiné.»

La directrice de la Coalition pour les droits des aînés et des résidents des foyers de soins, Cecile Cassista, a jugé inacceptable ce manque de constance. Tous les établissements de soins de longue durée devraient suivre les règles des hôpitaux, selon elle.

En entrevue, le 2 mars, le réseau de santé Vitalité y interdisait les visites, à l’exception de celles que rendaient les personnes de soutien désignées et vaccinées à des patients d’unités épargnées par les éclosions.

Mme Cassista a toutefois souhaité que les personnes de soutien des résidents d’établissements de soins de longue durée puissent effectuer des visites lors des confinements, afin d’apporter leur aide.

«Elles pourraient s’assurer que leurs proches reçoivent leur nourriture et prennent leurs bains», a-t-elle précisé.

La militante a aussi espéré que le gouvernement s’assure de fournir de l’équipement de protection, en cas d’assouplissement supplémentaire des restrictions le 14 mars.

Des gestionnaires sur le qui-vive

Le directeur de foyer de soins spéciaux, François Thibodeau, a adapté les règles de l’Auberge du Soleil, à Dieppe, aux directives gouvernementales du 28 février.

«Nous avons arrêté de demander la preuve vaccinale pour les visiteurs, a-t-il indiqué. Par contre, on continue à faire une évaluation à la porte d’entrée et on fait même passer un test rapide à tous les visiteurs.»

Il a aussi précisé qu’il autoriserait les visites de personnes de soutien durant les éclosions de COVID-19, à condition qu’elles portent un équipement de protection individuel complet (masque, gants, blouse et protection des yeux).

«À l’apparition d’Omicron, il y a beaucoup de foyers qui ont fermé leurs portes à tout visiteur, a-t-il raconté. Maintenant, les foyers de soins ont beaucoup plus de connaissances par rapport aux éclosions. Je pense aussi qu’on a vu un changement d’approche du gouvernement à propos de la santé mentale des résidents.»

Le directeur de foyer de soins, Gaétan Haché, a établi des règles plus restrictives que celles imposées par le gouvernement le 28 février aux Résidences Lucien Saindon de Lamèque.

«Comme on demande aux bénévoles et aux travailleurs d’être vaccinés, on vérifie à la porte les preuves vaccinales des visiteurs, a-t-il indiqué. Deux, trois semaines après le 14 mars, on va savoir si les cas ont augmenté ou non dans la communauté.»

M. Haché s’est justifié en faisant valoir les défis spécifiques de son foyer de soins construit dans les années 1970.

«J’ai de toutes petites chambres bâties pour deux résidents chacune, dans lesquelles quatre personnes au plus peuvent entrer, a-t-il détaillé. J’ai des lacunes d’espace.»

Le directeur a en revanche souligné qu’il dispose de ressources humaines suffisantes pour poster un employé à l’entrée de son établissement. Il l’a chargé d’effectuer le dépistage des visiteurs et d’imposer le port du masque.

«Des places ont interdit les visites, car elles manquent de personnel», a observé M. Haché.

Incohérences

La présidente du conseil des syndicats des foyers de soins du Nouveau-Brunswick, Sharon Teare, est favorable au maintien de l’obligation vaccinale pour les visiteurs des établissements de soins de longue durée.

«Si nous autorisons des visiteurs sans preuve de vaccination, alors pourquoi avons-nous besoin d’une preuve de vaccination pour les employés?», a pointé la membre du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP).

Attentive aux inégalités, elle s’est en revanche opposée aux règles particulières à certains établissements.

«Il devrait y avoir un plan universel, parce qu’il y a ceux qui peuvent améliorer les recommandations du gouvernement et ceux qui vont suivre les règles minimales, a affirmé Mme Teare. La question est: comment contrôlons-nous les visiteurs pour assurer une atténuation des risques?»

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