Menu

Briser le cycle de la violence conjugale

Sauvagement attaquée par son ex-conjoint, Colette Martin s’est accrochée à la vie. Le chemin de la guérison a été long pour la résidente de Baie-Sainte-Anne, qui veut désormais contribuer à changer les regards sur la violence entre partenaires intimes.

«Ça fait 24 ans que je me rétablis», lance d’entrée Colette Martin. Cette maman d’un garçon a été changée à jamais par cette nuit d’horreur de 1997. Sept mois après qu’elle ait mis fin à une relation qui avait duré près de dix mois, son ex-conjoint a fait irruption chez elle, à Pointe-Sapin, défonçant la porte alors qu’elle dormait.

«Il m’a tranché la gorge, il m’a lacéré les poignets et les jambes. J’ai été poignardée à 37 reprises», décrit-elle. «Il disait qu’il ne voulait pas vivre sans moi. Il m’a dit cette soirée-là que s’il ne pouvait pas m’avoir, personne ne m’aurait.»

Secourue par les gendarmes et transportée à l’hôpital, Colette Martin a échappé de peu à la mort. Son agresseur, Derek Cormier, a été condamné le 6 août 1997 à sept ans d’emprisonnement pour tentative de meurtre et introduction par effraction. Il a été libéré dès 2003. «Pour lui, cette affaire était finie. Pas pour moi. Les flachbacks sont vraiment terribles», confie la survivante.

Victime d’un syndrome de stress post-traumatique, elle aurait voulu être davantage entourée mais n’a pas trouvé un groupe de soutien et d’autres victimes avec qui échanger. «Si tu le gardes en toi, ça te mange en dedans», lance-t-elle.

Si elle salue l’efficacité du système judiciaire à traiter son cas, son expérience à l’hôpital a laissé des marques. «Le chirurgien plasticien m’a demandé ce que j’avais fait pour que ça m’arrive, il m’a dit que de telles choses n’arrivent pas aux bonnes filles», raconte Colette Martin. «Tout ce pour quoi je me blâmais, il me le renvoyait au visage. J’ai continué à me demander ce que j’aurais dû faire pour éviter que ça arrive…»

Aujourd’hui, plus question de cacher la cicatrice qui marque son cou. Il lui a fallu 15 ans avant de se sentir capable de parler de cette nuit-là en public. Elle saisit désormais toutes les occasions pour dénoncer la violence et réclamer plus d’empathie à l’égard des victimes.

«Tu ressens beaucoup de honte, tu as besoin d’en parler et peu de personnes te comprennent. On te dit de passer à autre chose», souligne-t-elle.

«On m’a déjà demandé pourquoi je ne l’avais pas quitté plus tôt… C’est la pire chose à dire à une victime! «Il faut écouter, pas pour juger mais pour comprendre. La victime ne voit pas toujours les signaux d’alerte, on se dit que la personne qu’on aime ne ferait jamais ça.»

Colette Martin a également la conviction que bien du travail reste à mener pour mettre fin à la banalisation de la violence et aider les jeunes à déceler les comportements toxiques. «Il y a encore des enfants qui pensent que l’abus est normal, exprime-t-elle. Parce que c’est ce qu’ils voient au quotidien, parce qu’on laisse ça se produire et qu’on glisse les choses sous le tapis.»

Refusant que son histoire tombe l’oubli, elle travaille désormais à immortaliser son témoignage à travers l’écriture d’un livre. «J’ai transformé ma douleur en force, maintenant je veux aider les autres. «Je veux que les victimes comprennent que ce n’est pas leur faute.»

L’argent, le nerf de la guerre

La lutte contre la violence familiale devra passer par la pérennisation du financement des maisons de transition, nous disent les travailleurs de première ligne. Faute d’un soutien public suffisant, les organismes d’aide aux victimes doivent compter sur la générosité du public pour joindre les deux bouts. Au prix de certains sacrifices.

Krystal LeBlanc nous guide à travers les nouveaux locaux du Centre de ressources et de crises familiales Beauséjour, à Shediac. On y trouve notamment huit logements de transition, six lits de refuge en cas d’urgence, des espaces thérapeutiques pour les services de counselling spécialisé et de soutien, une salle dédiée aux examens médicaux ou encore une salle d’interrogatoire dont se servent les agents de la GRC pour recueillir les témoignages dans un cadre chaleureux.

«Nous avons été voir ce qui se passait en Ontario, en Colombie-Britannique, aux États-Unis. On voulait créer un centre d’excellence pour les victimes, qu’elles puissent recevoir tous les services dans la même bâtisse», décrit la directrice. À ses côtés, Marielle, une chienne de soutien en milieu judiciaire, la seule au Nouveau-Brunswick, nous observe. Sur les murs sont inscrits les noms de femmes de la région tuées par un compagnon violent.

Malgré l’ouverture du Centre en septembre 2019, plusieurs projets phares n’ont pas encore vu le jour faute de moyens et temps disponible. L’ouverture d’un centre de visite familiale, pour les visites supervisées et l’échange d’enfants entre parents, est prévue pour le mois d’avril. La création d’une garderie spécialisée sur le trauma avance à petits pas. Pour le moment il n’existe qu’un seul établissement de ce type en Amérique du Nord, à Vancouver.

La pérennité de cette formidable organisation, qui a tendu la main à près de 909 victimes de violence et 212 victimes d’agression sexuelle l’an dernier, n’est toutefois pas garantie. Actuellement, les subventions du ministère du Développement social représentent environ 62% du budget d’opérations des 14 maisons de transition de la province.

L’impossibilité d’organiser les habituelles campagnes de financement au plus fort de la pandémie a accentué l’incertitude. «Si on avait un financement de base, on pourrait aller chercher des subventions ou faire des levées de fonds pour des initiatives plus ambitieuses et créatives, de grosses campagnes de sensibilisation, teste de nouveaux programmes», soupire Krystal LeBlanc. «On n’avancera jamais aussi longtemps que les maisons d’hébergement devront pédaler sans s’arrêter pour survivre. Comment est-on censé faire bouger les choses et travailler sur de gros projets quand on passe notre temps à éteindre des feux?»

Au début du mois, plusieurs intervenantes du secteur ont rencontré le ministre du Développement social, Bruce Fitch et la ministre de l’Égalité des femmes, Tammy Scott-Wallace, pour réclamer une hausse budgétaire de 40%.

Le manque de financement chronique affecte la capacité de répondre à tous les besoins des femmes et de leurs enfants et menace maintenant l’offre de services actuelle, souligne Catherine Roy-Comeau, coordinatrice du Réseau Services Victimes Violence N.-B.. «Une conséquence possible, ce serait des maisons d’hébergement qui ne sont plus ouvertes 24h sur 24», illustre-t-elle. «Est-ce que c’est le devoir de la communauté de maintenir ces services à flot?»

Le salaire, qui commence à 13,72 $ de l’heure, ne reflète pas la valeur du travail effectué et met à mal le recrutement et la rétention des intervenantes, ajoute Mme Roy-Comeau. «C’est difficile d’aller chercher l’intérêt de nouvelles personnes, on ne peut pas être compétitif sur le marché du travail avec un salaire si bas.»

Le dépôt du budget le 22 mars nous dira si ces voeux ont été entendus. Le ministère du Développement social alloue 3,85 millions $ aux maisons de transition et fournit des suppléments de loyer pour toutes les unités de logement de deuxième étape. La Direction de l’égalité des femmes verse également 495 000 $ aux programmes de logement de deuxième étape et 700 000 $ aux programmes de sensibilisation à la violence familiale.

Sombre série de féminicides au Nouveau-Brunswick


Selon Statistique Canada, le Nouveau-Brunswick compte le taux d’affaires de violence entre partenaires intimes le plus élevé à l’est du pays. En 2019, 2 149 cas de violence conjugale ont été rapportés par les services de police à travers la province. De ce total, 1 313 victimes étaient de genre féminin.

Ces données restent incomplètes puisqu’elles n’incluent pas la force policière de Saint-Jean. Krystal LeBlanc estime d’ailleurs que ces chiffres ne représentent que la pointe de l’iceberg. «La majorité de mes clients ne se tournent pas vers la police», souligne-t-elle.

Les cas d’homicides conjugaux sont en revanche bien plus documentés, depuis la création en 2010 d’un Comité provincial d’examen de la mortalité liée à la violence familiale. Il est chargé de comprendre les circonstances de chaque drame et d’en tirer les leçons.

Dans un rapport de 2021 sur les homicides familiaux, Carmen Gill, rapporte que 52 meurtres liés à violence familiale ont été commis dans la province entre 1999 et 2018 et que 38 des victimes étaient des femmes.

«Sur la période 2009-2018, les victimes ou les agresseurs avaient déjà eu affaire à la police pour cause de violence entre partenaires intimes dans 9 cas sur 20. Ce qui est remarquable, c’est de constater à quel point les proches, les amis et les voisins étaient au fait du problème, que ce soit du point de vue de la victime ou de l’agresseur», mentionne la professeure de sociologie à l’Université du Nouveau-Brunswick.

Elle observe que quatre grands facteurs de risque apparaissant dans plus de 60 % des cas d’homicide familial examinés: l’escalade de la violence, des antécédents de violence familiale entre le partenaire actuel et la victime, une séparation imminente ou effective et le comportement obsessionnel manifesté par l’agresseur envers la victime. Viennent ensuite la consommation excessive d’alcool ou de drogues et la dépression chez l’agresseur.

«Il est essentiel d’être conscient des facteurs de risque, car ils peuvent contribuer à orienter les stratégies de prévention et d’intervention à l’avenir», souligne Carmen Gill. «Le fait de connaître les signes avant-coureurs de situations potentiellement mortelles peut sauver des vies.»

L’auteure note aussi que le fait de vivre dans de petites collectivités est une vulnérabilité qui peut dissuader les victimes de demander de l’aide. «Le manque de services disponibles, y compris le transport, l’isolement dans la communauté, la pression sociale, le temps d’intervention prolongé de la police et le manque de confidentialité lié à la culture rurale comptent parmi les obstacles à la rupture d’une relation abusive dans les régions rurales et éloignées», écrit-elle.

Des pas de géants pour la protection des victimes

Le tableau n’est pas tout noir en matière de prévention de la violence familiale au Nouveau-Brunswick. De nouvelles approches policières, judiciaires et communautaires font leurs preuves et plusieurs accomplissements méritent d’être salués.

Un projet-pilote mené depuis 2017 à Fredericton et Grand-Sault donne des résultats prometteurs pour la sécurité des victimes à risque élevé. Appelé «modèle de réponse communautaire coordonnée», il réunit autour d’une même table policiers, travailleurs sociaux, infirmières examinatrices des agressions sexuelles et travailleurs des maisons de transition.

Plusieurs cas d’homicide ont mis en lumière des lacunes sur le plan de la collaboration entre les différents services qui interviennent auprès des victimes. Le partage d’information, l’évaluation des risques et l’élaboration d’un plan de sécurité se font désormais en équipe, avec la victime, explique le constable Brandon Gaynor, coordinateur pour la violence au sein de la Force policière de Fredericton.

«Nous savons que le moment le plus dangereux, c’est lorsque la séparation se produit et toute l’année qui suit», renseigne-t-il.

Le risque est évalué en tenant compte de l’historique de la relation (Y-a-t-il eu des menaces, une escalade dans l’abus?), d’un éventuel accès à des armes, des antécédents de l’agresseur (violations des ordonnances du tribunal, interférence avec la justice pénale, consommation d’alcool ou de drogues…) et les plus récents développements (Le partenaire violent a été libéré, un contact a lieu entre avec la victime, une ordonnance a été violée, la victime entame une nouvelle relation…). Le niveau de danger est revu à intervalles réguliers, afin que l’équipe puisse réagir rapidement.

La personne est également mise en relation avec les organismes, et reçoit de l’information sur les démarches juridiques, et les services de counseling existants. «Le but est d’avoir le moins d’obstacles possible, souligne l’agent Gaynor. En réunissant tous les organismes communautaires, dans une seule équipe, cela permet à la victime de ne pas avoir à se demander qui dois-je appeler, où dois-je aller si j’ai des problèmes de logement, ou si je dois faire un plan de sécurité. Beaucoup de gens ne savent pas vers qui se tourner dans ce genre de situations. Cela permet donc aux prestataires de services d’entourer la victime et de travailler avec elle, en fonction de ses besoins.»

Ces efforts ont permis de réduire les risques de revictimisation, estime Brandon Gaynor. «Je pense que le plus grand succès du programme est sa flexibilité et son adaptabilité à toute situation particulière.» Ce modèle d’intervention coordonnée sera étendu à toute la province d’ici mars 2023.

Une législation plus adaptée

Catherine Holtmann, directrice du Centre Muriel McQueen Fergusson pour la recherche sur la violence familiale, identifie plusieurs «véritables avancées» réalisées ces dernières années. Depuis 2011, la province dispose à Moncton d’un tribunal permanent chargé des causes de violence conjugale.

Depuis 2018, de nouveaux mécanismes juridiques offrent aux victimes des recours à court terme. Elles peuvent obtenir de la cour une ordonnance d’intervention d’urgence pour l’occupation exclusive du domicile, la possession temporaire de biens personnels, la garde temporaire des enfants, la saisie des armes à feu ou des dispositions de non-communication. Ces demandes sont entendues par agents décisionnaires en intervention d’urgence, des fonctionnaires disponibles 24 heures par jour, sept jours par semaine.

Catherine Roy-Comeau, coordinatrice coordinatrice du Réseau Services Victimes Violence N.-B., juge ce programme «excellent» et «bien pensé». Le processus oblige toutefois la victime à revivre son traumatisme et impose une charge de travail importante au personnel des maisons de transition. «C’est un formulaire qui prend six heures à remplir», explique-t-elle.

C’est aussi depuis 2018 qu’une nouvelle disposition législative exige que les employeurs offrent des congés aux employés ayant été touchés par la violence conjugale ou la violence sexuelle. Il s’agit d’un congé maximal de seize semaines, qu’elle peut prendre de façon continue (les cinq premiers jours de ce congé sont rémunérés).

Enfin, la Loi sur la location de locaux d’habitation a été modifiée en 2019 pour permettre aux victimes de violence familiale, de violence sexuelle ou de harcèlement criminel de résilier leur bail de façon anticipée.

Des intervenants mieux formés


Protéger les femmes qui se retrouvent dans ces situations potentiellement explosives est une tâche très complexe et délicate, aussi faut-il que les intervenants soient le mieux outillés possible.

Le ministère du Développement social a récemment offert un module de formation sur la violence conjugale à l’intention des travailleurs sociaux et des superviseurs de la protection de l’enfance et des services d’appui à la famille, ainsi que des coordonnateurs de la concertation familiale. Le ministère compte d’ailleurs dans ses rangs 14 travailleurs d’approche en matière de prévention de la violence conjugale capables d’intervenir en urgence.

L’an dernier, les navigateurs de la ligne d’écoute 211, qui répondent directement aux appels, ont suivi une formation offerte par la Direction de l’égalité des femmes au sujet des modèles de comportement, des facteurs de risque et des façons de communiquer avec les victimes de violence. Les coordinateurs des Services aux victimes, comme le personnel les cliniques de traitement des dépendances et de santé mentale sont également sensibilisés à ces enjeux désormais.

En 2016, l’Association canadienne des chefs de police s’est associée à l’Université du Nouveau-Brunswick pour définir les pratiques policières à suivre en matière de violence conjugale. Le plan préconisait notamment une évaluation des risques collaborative, une action policière «basée sur la prévention et l’anticipation», des «interventions tenant compte des traumatismes», soulignant qu’aucun effort ne doit être ménagé pour que l’entrevue se déroule dans un climat réconfortant. Depuis, tous les policiers du Nouveau-Brunswick ont depuis reçu une formation sur l’outil d’évaluation des risques de violence conjugale de l’Ontario.

Barry MacKnight, ancien chef du service de police de Fredericton, affirme que de grands progrès ont été faits. «La police a malheureusement une longue histoire de mauvais traitement de ces cas, reconnait-il. Et donc, au cours des 25 à 30 dernières années, nous avons parcouru un long chemin pour faire mieux. Et c’est en grande partie parce que nous avons développé des relations de collaboration très solides avec le milieu universitaire et d’autres organismes sociaux, pour mieux comprendre les impacts de la violence conjugale afin d’avoir une réponse plus axée sur les traumatismes.»

Éradiquer la violence, une responsabilité collective

Il reste encore bien du chemin à parcourir pour déceler les comportements abusifs, les dénoncer et, ultimement, les éradiquer. Tous les intervenants s’accordent sur un point: chaque individu a un rôle à jouer et la collectivité dans son ensemble doit mettre l’épaule à la roue.

Après sept années à la tête du Service de police de Fredericton, Barry MacKnight profite de sa retraite pour mener le combat qui lui tient le plus à coeur. Convaincu que la solution, au bout du compte, doit venir des hommes, l’ancien chef de police a animé plusieurs ateliers pour des hommes souhaitant corriger leur comportement violent. On y aborde différentes questions autour de la masculinité toxique, des stéréotypes de genre, des dynamiques de contrôle et de pouvoir au sein des relations intimes. «Nous le savons tous, la grande majorité de la violence dans notre société est perpétrée par des hommes, exprime Barry MacKnight. Cela nous ramène à certains des systèmes d’oppression qui existent dans notre société, qui se manifestent par le sexisme et la misogynie. C’est un problème de société profondément enraciné.»

Aussi veut-il voir les hommes s’approprier l’enjeu, reconnaître et condamner la violence conjugale même dans ses formes les plus subtiles, la comprendre et en discuter avec leurs enfants, leurs amis, leurs collègues, et les femmes qui les entourent. Coprésident de la Campagne du ruban blanc de Fredericton, un mouvement mondial masculin luttant contre la violence masculine à l’égard des femmes, il intervient régulièrement auprès des élèves de la région de Fredericton.

«Lorsque nous avons l’occasion de parler aux jeunes dans les écoles de relations saines, l’une des principales choses dont nous parlons, ce sont les stéréotypes de genre, et certaines des attitudes vraiment nuisibles et destructrices qui sont en quelque sorte construites autour mythes destructeurs. Vous savez, ce que c’est que d’être un vrai homme, n’est-ce pas ? Toute cette idée d’être macho et qu’ils doivent être forts, décisifs, qu’ils doivent contrôler les choses, ce genre de choses.»

Krystal LeBlanc, directrice du Centre de ressources et de crises familiales Beauséjour, est d’avis qu’il faut changer certaines perceptions. La violence conjugale n’est pas seulement physique, prend aussi la forme d’agressions psychologiques et verbales (dévalorisation, chantage, menaces, contrôle relationnel), d’abus sexuels, d’actes de domination sur le plan économique, de comportements visant à exercer un pouvoir sur l’autre.

«Beaucoup n’acceptent pas la réalité qu’il est difficile de quitter une relation abusive», ajoute-t-elle, rappelant que la peur des représailles, l’isolement social, la peur du jugement, ou l’espoir constant que le conjoint va changer compliquent souvent la situation. «Il faut d’abord que les victimes comprennent qu’elles sont victimes, ça doit commencer par là, comprendre que ce qu’on subit n’est pas correct. Ça prend du temps pour la victime de réaliser qu’il y a un cycle qui se perpétue. Souvent, tu te blâmes, tu lui trouves des excuses, il a beaucoup de justifications, tu es en amour avec la personne!»

Interventions précoces et ciblées


Au-delà des campagnes de sensibilisation, Krystal LeBlanc croit qu’il faut privilégier la prévention par des interventions précoces auprès ceux qui sont susceptibles de devenir violents. Son équipe se prépare d’ailleurs à livrer un programme destiné aux enfants de 6 à 11 ans qui manifestent des signes de comportements antisociaux ou agressifs. «On apprend à exprimer les émotions d’une manière saine, à parler des émotions, à se calmer», illustre Mme LeBlanc. «Ce n’est pas juste un problème d’attitude envers les femmes. C’est aussi le problème d’un manque d’empathie.»

Carole Maillet, psychothérapeute au Centre de prévention de la violence situé à Sainte-Anne-de-Kent, est elle aussi convaincue que la bataille doit d’abord être menée auprès de la jeunesse. Cela fait dix ans qu’elle dirige des sessions de thérapie en compagnie de personnes condamnées pour des actes de violence. «On parle de prendre responsabilité de ses actions, des formes de violence, de l’importance de la communication, de comment régler les conflits. Souvent les participants me disent que c’est dommage qu’ils n’aient pas appris ces choses-là à l’école, témoigne l’intervenante. On doit transmettre à nos jeunes l’idée que la jalousie, le contrôle, ce n’est pas une forme d’amour.»

«Une réponse systémique»

Parce que les proches sont souvent les premiers à pouvoir intervenir, tout le monde devrait savoir comment réagir et être prêt à ouvrir le dialogue, estime la professeure en éducation Lyne Chantal Boudreau. Présidente du comité Femmes et égalité entre les genres au Campus de Moncton, elle a participé à une foule de projets liés à l’élimination de la violence entre partenaires intimes.

«Ça revient à chaque Néo-Brunswickois de faire une différence», insiste l’universitaire. Elle déplore notamment qu’il n’existe pas de politique sur la violence à caractère sexuel dans toutes les organisations.

Lyne Chantal Boudreau croit qu’il faut parler très tôt du consentement, de la culture du respect et des relations saines et égalitaires. «L’école est encore un lieu où la violence est normalisée, banalisée», avance-t-elle, évoquant l’intimidation et ses dommages. «Il faut mettre en place des initiatives qui permettent aux jeunes de nommer cette violence qui se retrouve dans tous nos milieux.»

C’est aussi la position de Catherine Holtmann, directrice du Centre Muriel McQueen Fergusson pour la recherche sur la violence familiale et professeure associée, département de sociologie à l’Université du Nouveau-Brunswick.

«Nous ne pouvons pas sous-estimer à quel point c’est puissant, quand les amis, la famille et les personnes en qui vous avez confiance ont le courage de commencer à en parler. Parce que la partie la plus difficile pour la plupart des survivants ou des personnes qui vivent avec ça, c’est de reconnaître ce qui se passe est violent ou abusif», souligne-t-elle.

«Ce sont des conversations qui doivent prendre place conversations difficiles dans nos écoles, dans les familles, dans nos églises, dans les organisations communautaires. Ce sont des conversations difficiles, mais plus nous aurons le courage de les mener et d’apprendre sur la réalité de la violence domestique et de ses impacts, mieux nous nous porterons. Il s’agit d’un problème systémique et sociétal qui nécessite une réponse systémique.»

Partager
Tweeter
Envoyer