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Peu d’écart entre les riches et les pauvres au N.-B.

C’est une surprise. La société néo-brunswickoise est l’une des plus égalitaires au pays selon des indicateurs de répartition des revenus de Statistique Canada. Des économistes tentent de donner des éléments d’explication.

«Je n’avais jamais vu cette information-là et elle me surprend. C’est extrêmement intéressant», réagit un professeur d’économie à l’Université de Moncton.

Pierre-Marcel Desjardins vient de voir un graphique de l’évolution des inégalités de revenus au Canada et au Nouveau-Brunswick, mesurées grâce à un outil appelé coefficient de Gini.

«Le Nouveau-Brunswick est une société plus égalitaire que le Canada», constate-t-il.

Cette différence a été constante de 1990 à 2020. La disparité dans la distribution des revenus a en revanche beaucoup augmenté dans le pays et dans la province à partir de la moitié des années 1990 jusqu’au milieu des années 2000.

À cette époque, les montants d’argent gagnés dans le monde de la finance et des technologies ont explosé tandis que les aides du gouvernement fédéral aux plus défavorisés ont baissé. Ces phénomènes expliquent au moins la tendance au Canada.

Les inégalités de revenus y ont ensuite atteint un plateau, jusqu’en 2017, où elles ont commencé à baisser sous l’effet des aides à la classe moyenne du gouvernement libéral. Avant de chuter pendant la pandémie de 2020.

«C’est la preuve que les gouvernements peuvent faire diminuer les inégalités par leur intervention, conclut M. Desjardins. Les gouvernements ont agi pendant la pandémie en donnant des subventions aux plus démunis.»

Au Nouveau-Brunswick, la disparité dans la distribution des revenus a descendu dès la moitié des années 2000. Elles ont même retrouvé leur niveau de 1990 en 2019.

Peu de riches

M. Desjardins est aussi fasciné par les courbes de l’évolution de la part des revenus gagnés par les 1% les plus riches au Canada et au Nouveau-Brunswick.

«Quand ceux-ci gagnent 4% des revenus, la province n’est pas une société extrêmement inégalitaire, juge-t-il. Et la statistique est très stable de 1989 à 2019.»

À titre de comparaison, les 1% les plus riches du Canada gagnaient 10% des revenus du pays en 2019. Ils en accaparaient même 12% au milieu des années 2000, après l’explosion des inégalités.

«Cette population se trouve souvent dans les gros centres métropolitains du pays, précise le professeur de géographie économique à l’Université de McGill, à Montréal, Sébastien Breau. C’est à Toronto, Vancouver et Calgary que les inégalités sont les plus prononcées.»

«Au Nouveau-Brunswick, il y a une absence d’entreprises capitalistes cotées en bourse et de leurs sièges sociaux avec de grands dirigeants qui font de gros salaires», remarque M. Desjardins.

Le professeur a également consulté l’évolution de l’écart entre le revenu médian (au milieu de la liste des revenus classés par ordre croissant) et le revenu moyen (la somme des revenus divisée par le nombre de personnes qui les gagnent) au Canada et au Nouveau-Brunswick.

La différence est passée de 9 000$ à 12 000$ de 1990 à 2020 au Canada. Au contraire, elle est restée à peu près la même au Nouveau-Brunswick pendant cette période.

«Ceci, à première vue, semble confirmer que l’écart entre riches et pauvres est assez stable au Nouveau-Brunswick, mais croît au Canada», commente M. Desjardins.

Le professeur émet l’hypothèse que s’il y a peu de très riches dans la province, la population de celle-ci pourrait se composer d’une classe moyenne et aisée importante.

Plus d’aînés, moins d’inégalités

Les causes des inégalités de revenus sont multiples, selon une étude cosignée par le Sébastien Breau. Parmi elles, se trouvent le niveau de développement économique, la précarité des conditions du marché du travail et différents facteurs socio-économiques à propos des femmes, des minorités visibles, des niveaux d’éducation et de la démographie.

Le professeur de l’Université McGill évoque le vieillissement comme un des facteurs possibles du faible niveau de disparité dans la distribution des revenus au Nouveau-Brunswick. «Ça dépend des ressources [financières], dit l’économiste originaire de Moncton à propos des personnes âgées. Mais les inégalités de revenus sont surtout amenées par les salaires.»

La structuration de l’économie peut aussi contribuer à expliquer différents niveaux de disparité dans la distribution des revenus, selon son article paru dans la revue Economic Geography en 2020.

«De hautes concentrations d’activité de production ont typiquement de plus faibles niveaux d’inégalité, alors que les régions avec une haute concentration de services tertiaires, d’arts, et de divertissements, ainsi que des entreprises à forte densité de connaissance tendent à avoir de plus hauts niveaux d’inégalités», a noté l’équipe de M. Breau.

La proportion de la production de biens dans le PIB est toutefois d’un peu moins de 30% au Nouveau-Brunswick comme au Canada.

Les avantages de l’égalité

Pourquoi tendre vers l’égalité des revenus, c’est bien? «C’est une question d’éthique et de valeurs», avance en premier lieu le professeur d’économie à l’Université de Moncton, Pierre-Marcel Desjardins, qui souligne l’importance de l’équité pour certains.

Pour aider les citoyens à développer un avis sur la question, les chercheurs en sciences économiques et sociales ont quand même des observations factuelles à exposer. «Il y a une relation positive entre les inégalités et les niveaux de mortalité dans les centres urbains au Canada. On remarque aussi une association de tout ce qui est obésité, diabète et conditions de santé avec des inégalités plus élevées», indique un professeur de géographie économique à l’Université de McGill à Montréal.

Sébastien Breau fait également valoir que si les inégalités de revenus semblent favoriser la croissance à court terme, elles la freinent ensuite. D’où la promotion actuelle du concept de croissance inclusive, selon lui.

«Les sociétés ayant beaucoup de disparités entre riches et pauvres ont des problèmes sociaux et davantage de services pour les personnes aisées contrairement à la population générale, lance aussi M. Desjardins. Les sociétés plus égalitaires ont tendance à être plus harmonieuses et à offrir une meilleure qualité de vie.»

Le consensus est cependant absent de la littérature scientifique sur cette question, selon les deux experts.

Un enfant pauvre est-il condamné à le rester?

Est-ce que tout le monde commence sa vie avec les mêmes chances? Le travail d’une chercheuse québécoise, Marie Connolly, tend à montrer que le revenu des parents détermine davantage celui des enfants au Nouveau-Brunswick qu’ailleurs en Atlantique.

Le Nouveau-Brunswick a beau être une des provinces avec les inégalités de revenus les plus faibles au Canada, un enfant de parents pauvres a moins de chances d’y devenir riche qu’en Nouvelle-Écosse, à l’Île-du-Prince-Édouard ainsi qu’à Terre-Neuve-et-Labrador.

Cette tendance est apparue avec les personnes nées en 1972, dans un Nouveau-Brunswick aux inégalités de revenus un peu plus prononcées que 10 ans auparavant. Elle s’est amplifiée dans la décennie suivante.

C’est l’un des constats que permet de tirer un document de recherche d’une professeure de sciences économiques à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Marie Connolly. Elle l’a publié sur Statistique Canada en 2021, avec l’aide de Catherine Haeck et David Lapierre.

Les chercheurs ont étudié la corrélation entre les revenus de personnes nées à différentes années (1963, 1967, 1972, 1977, 1982) et ceux de leurs parents.

«Le chiffre qu’on trouve au Nouveau-Brunswick est un peu élevé, commente Mme Connolly au sujet du déterminisme social. Mais il est quand même beaucoup moins élevé que dans d’autres endroits comme les États-Unis ou le Royaume-Uni.»

Aider les défavorisés

La comparaison est à considérer avec prudence.

«À ma connaissance, il n’y a pas beaucoup d’études qui présentent ce type de chiffres parce qu’ils sont assez difficiles à calculer et que chaque pays le fait un peu du mieux qu’il peut, temporise la chercheuse. C’est moins standardisé que le coefficient de Gini [pour les inégalités de revenus].»

Mme Connolly souligne que la mesure de la progression socio-économique des enfants par rapport à leurs parents est récente et qu’elle est possible grâce à un meilleur accès aux données administratives (fiscales, par exemple). La jeunesse de ces recherches fait en sorte qu’il reste des interrogations auxquelles répondre, selon elle.

«Ce qui sera intéressant pour des chercheurs, ce sera de se poser des questions sur les causes d’une baisse de mobilité intergénérationnelle, précise la professeure. Il faut continuer d’essayer d’avoir des réponses pour trouver des moyens d’améliorer la situation.»

L’enjeu est celui de l’égalité des chances entre les citoyens.

«On voudrait trouver des solutions pour qu’il y ait le plus d’options possibles pour tout le monde, explique la chercheuse. Peu de personnes veulent virer dans le communisme. Mais, là où la réalité est plus difficile à accepter, c’est qu’une partie non négligeable des différences entre les gens vient du lieu dans lequel ils ont grandi.»

Les enseignants, des témoins privilégiés des inégalités

Les enseignants sont des témoins privilégiés des inégalités sociales et de leurs reproductions. Trois ont accepté de nous livrer un témoignage. Constat: des défis restent à relever pour assurer l’égalité des chances. L’évolution de la société acadienne les rend néanmoins optimistes.

«Le système scolaire s’occupe des gens avec de grands défis, se réjouit l’enseignant de l’école Mathieu-Martin à Dieppe, Daniel Arseneault. Quand un élève a des difficultés de lecture ou d’écriture, il peut recevoir l’aide d’un ordinateur, par exemple.»

Il ajoute que les membres de sa profession sont entraînés à détecter les problèmes des élèves et qu’ils disposent de psychologues et d’enseignants-ressources pour les aider à les régler. Il admet néanmoins que les enfants souffrant de problèmes familiaux et de la pauvreté sont désavantagés.

«Quand les parents choisissent de ne pas toujours envoyer leurs enfants à l’école, on ne peut parfois rien faire, car nous n’en avons pas les moyens», déplore M. Arseneault.

Cet enseignant travaille pourtant à Dieppe, où la population gagnait un revenu médian de 40 000$ en 2015, contre 31 000$ au N.-B.

Les défis sont bien plus grands dans les écoles en milieu rural, selon l’ancien directeur de l’école Marée-Montante à Saint-Louis-de-Kent, Aldéo Richard.

Les habitants du village où il exerçait sa profession gagnaient un revenu médian de 25 000$ en 2015, selon Statistique Canada. Et le taux d’enfants en situation de pauvreté était de 40% en 2021, d’après un rapport du Human Development council.

«C’est vrai, les gens en difficulté, on essaye de leur donner le maximum. Mais on ne peut pas les réchapper tous, il y en a trop, se désole M. Richard. Je ne sais pas si c’est la même chose dans toutes les régions rurales, mais dans notre coin, il y en a beaucoup.»

Le retraité a observé que les enfants dont les parents sont défavorisés faisaient moins d’études puis gagnaient moins d’argent dans leur vie professionnelle.

«Mais il y a aussi le contraire: des fils de pêcheurs qui ne font pas nécessairement d’études et qui vont juste pêcher. Et on sait que la pêche, ça rapporte», note-t-il.

Le sexagénaire se souvient par ailleurs que ses propres enfants se sont sentis défavorisés lorsqu’ils ont commencé leurs études à l’Université de Moncton.

«Ils se comparaient aux gens qui étaient allés dans de grosses écoles, qui peuvent offrir des programmes de chimie avancée, se rappelle-t-il. Il y avait un peu plus d’élèves à des niveaux faibles dans la classe de mes enfants, alors leur enseignant n’avait pas pu aller loin dans la matière.»

M. Richard ajoute que les petites écoles en milieu rural ont des difficultés à offrir autant d’options que celles en milieu urbain, qui ont davantage d’élèves.

Heureusement, les temps changent

L’ancien directeur de l’école Soleil Levant à Richibucto, Roger Doiron, tient à souligner les progrès accomplis par rapport à la génération des Acadiens qui sont maintenant des personnes âgées.

«Je rencontre régulièrement des élèves que j’avais à l’école. À midi, j’étais au restaurant avec mon épouse et j’en ai rencontré deux, raconte l’homme âgé de 77 ans. Tous ceux que je rencontre ont un salaire plus élevé, et de beaucoup, que ce que pouvaient avoir leurs parents. Quand on est arrivé à Richibucto en 1966, il y avait du monde qui en arrachait.»

Celui qui a terminé sa carrière dans l’éducation en 1998 se rappelle le manque de matériel dans son école à sa prise de fonctions. «Il n’y avait pas de bibliothèque, pas de bureaux. Je me rappelle avoir lutté pour avoir des livres. On avait des ouvrages en anglais. On était mal foutus, raconte-t-il à propos de la période précédant la mise en place de la dualité linguistique en éducation, en 1974. Ceux qui passaient à travers le système étaient l’exception.»

M. Doiron pense que les jeunes peuvent étudier pour obtenir un diplôme dans un collège et une université beaucoup plus facilement aujourd’hui. «On a encore un haut taux de personnes qui ont des difficultés avec la lecture et l’écriture, mais ça s’améliore et ça permet aux gens d’avoir de meilleurs emplois, observe l’ancien président de la Fédération d’alphabétisation du N.-B. Ce n’est pas pour rien qu’il y a de la difficulté à trouver de la main-d’œuvre au niveau des métiers manuels requérant peu de formation!»

L’ancien maire de Richibucto reconnaît la persistance des inégalités sociales. «Dans des familles pauvres, tu pouvais avoir des jeunes qui continuaient l’école, car leurs parents disaient: «tu n’auras pas la même vie de misère que j’ai eue!» Mais souvent, les enfants avec des parents sur l’aide sociale tombaient dans un cercle vicieux. Aujourd’hui toutefois, une personne qui veut, qui a une bonne tête et de l’énergie a beaucoup de possibilités de soutien.»

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