Le projet pétrolier Bay du Nord, au large de Terre-Neuve, ira de l’avant, a tranché mercredi le gouvernement Trudeau, et ce, malgré l’alarme sonnée lundi par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) quant aux énergies fossiles.

Bay du Nord serait le premier projet en eaux profondes du Canada à produire du pétrole, avec des puits à environ 1200 mètres de profondeur qui pompent environ 188 000 barils de pétrole par jour.

Mené par le géant pétrolier norvégien Equinor, le projet devrait injecter des milliards de dollars dans les coffres de la province — mais aussi cracher au final chaque année des millions de tonnes de gaz à effet de serre dans l’atmosphère de la planète.

Le ministre fédéral de l’Environnement, Steven Guilbeault, était responsable d’examiner le projet et de déterminer s’il représente une menace environnementale importante. M. Guilbeault, nommé à ce portefeuille le 26 octobre, avait demandé à deux reprises plus de temps pour examiner le projet.

Le plan climatique d’Ottawa déposé dans les derniers jours donnait au pays l’objectif de réduire d’au moins 40 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 par rapport aux niveaux de 2005.

Lors de la période des questions, le premier ministre Justin Trudeau a réitéré que le gouvernement a des plans «concrets et ambitieux» pour lutter contre les changements climatiques et réduire ses émissions.

«C’est en faisant des investissements, des partenariats et surtout en restant résolus de suivre la science que nous allons pouvoir réussir à protéger le Canada, à protéger la planète et à créer de bons emplois pour la classe moyenne, pour des générations à venir», a-t-il déclaré.

Equinor affirme que le projet Bay du Nord apportera environ 3,5 milliards $ dans les coffres du gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador. La production de pétrole pourrait commencer dans la dernière partie de cette décennie.

Le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador parle d’un projet de «pétrole plus propre», affirmant qu’il émettra moins de 8 kilos de gaz carbonique pour chaque baril de pétrole produit. La moyenne mondiale pour le pétrole extracôtier est d’un peu plus de 16 kilos.

Mais les climatologues et les écologistes soulignent que ce chiffre ne tient pas compte du gaz carbonique libéré lorsque le pétrole est finalement brûlé comme carburant, chez le client. Au final, ces 188 000 barils par jour émettront chaque année dans l’atmosphère de la planète environ 30 millions de tonnes métriques de gaz carbonique.

Pour le Bloc québécois, l’approbation du projet est une «catastrophe» pour la planète.

«Le GIEC dit qu’il n’y a plus de place pour l’expansion des énergies fossiles, point final. On a trois ans pour plafonner les émissions (…). Comment le premier ministre peut-il dire qu’il écoute la science en approuvant Bay du Nord?», a lancé la porte-parole bloquiste en matière d’Environnement, Monique Pauzé, alors que la rumeur d’une approbation circulait durant la période des questions à Ottawa.

Le chef adjoint du Parti conservateur et lieutenant politique pour le Québec, Luc Berthold, avait dit souhaiter en marge d’une réunion de son caucus que le gouvernement Trudeau donne le feu vert au projet alors que «les pays européens sont désespérément à la recherche de nouvelles sources de pétrole».

Moins pire que les sables bitumineux?

«Les messages sont très clairs: l’expansion de l’extraction de pétrole et de gaz est incompatible avec un monde à 1,5 degré», a déclaré Sarah Burch, professeure agrégée à l’Université de Waterloo, faisant référence à l’engagement de l’Accord de Paris de 2015 de maintenir l’augmentation de la température mondiale en dessous de 1,5 degré Celsius. Mme Burch a rédigé le chapitre sur le développement durable dans le plus récent rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié lundi.

«Si nous voulons éviter les pires impacts du changement climatique, nous devons nous sevrer des combustibles fossiles. Et la réalité est que la plupart des réserves existantes doivent rester dans le sol», a déclaré la professeure Burch, en entrevue mardi.

Chris Bataille a coécrit le chapitre sur l’industrie. Le professeur auxiliaire de l’Université Simon Fraser, en Colombie-Britannique, plaide que les projets pétroliers extracôtiers génèrent moins d’émissions que les sables bitumineux de l’Alberta, par exemple. Ils ont également tendance à produire un pétrole plus léger et de meilleure qualité, qui produit moins d’émissions lorsqu’il est brûlé, ajoute-t-il.

«Si vous regardez le projet (Bay du Nord) en lui-même, il a certains mérites, a déclaré le professeur Bataille en entrevue mardi. Mais si vous regardez dans un contexte plus large, s’ils ont resserré leurs activités, les Saoudiens sont tout aussi propres.»

Selon lui, le Canada devrait viser à arrêter complètement de produire du pétrole et du gaz d’ici 2050 s’il veut atteindre ses objectifs climatiques. Le gouvernement fédéral, idéalement aux côtés des gouvernements des pays producteurs de pétrole, doit élaborer un plan qui décrit clairement les ressources qui seront développées et celles qui resteront dans le sol, dit-il.

Ces discussions doivent inclure des considérations politiques régionales, selon lui, notamment: qui a besoin des revenus pétroliers et qui n’en a pas besoin? M. Bataille ajoute qu’il pourrait y avoir un certain mérite à permettre à Bay du Nord de procéder à la place d’autres projets en Alberta, parce que Terre-Neuve-et-Labrador est plus pauvre et qu’elle a moins de solutions de rechange pour réaliser sa transition économique.

– Avec des informations d’Émilie Bergeron à Ottawa et de Sarah Smellie à Saint-Jean-de-Terre-Neuve

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